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Chapitre 3. Les enjeux de la politique macroéconomique

Author(s):
Charlotte Lundgren, Alun Thomas, and Robert York
Published Date:
December 2013
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Pour les pays riches en ressources naturelles, l’un des principaux enjeux de la politique économique consiste à créer un climat des affaires propice à la transformation de ces ressources en atouts physiques et financiers, entre autres, pour permettre un développement durable et généralisé. Il s’agit pour eux de se doter ainsi de capital humain, de capital privé et public au plan intérieur et d’avoirs financiers extérieurs. Si ce processus est bien géré, il peut ouvrir la voie à une croissance économique profitant à toute la population qui soit fondée sur la diversification de l’économie et la création d’emplois dans le secteur privé hors exploitation des ressources naturelles. Malheureusement, l’expérience de l’AfSS n’est guère encourageante, même si l’on peut déceler certains signes d’amélioration (voir chapitre 2 et encadré 3.1). La bonne gestion des richesses naturelles suppose de prendre en compte les difficiles problèmes que sont le caractère épuisable de ces ressources et l’instabilité de leurs prix, facteur de procyclicité qui expose l’économie à une succession dommageable de périodes d’expansion et de récession. En nous inspirant des travaux récents des services du FMI, entre autres, nous proposons dans le présent chapitre des cadres macroéconomiques pouvant aider les pays d’AfSS riches en ressources naturelles à surmonter ces problèmes. Nous nous intéressons en particulier aux décisions d’épargne et d’investissement, à la prise en compte du caractère épuisable des ressources naturelles et de l’instabilité de leurs prix, ainsi qu’à la coordination entre politique budgétaire et politique monétaire pour éviter des hausses brutales du taux de change réel.

Enjeu: accroître la consommation maintenant ou plus tard?

L’une des premières tâches des responsables d’AfSS concernant la gestion des richesses naturelles consiste à décider s’il est préférable de consommer davantage immédiatement ou plus tard. Dans un pays qui suit une trajectoire de développement typique, le revenu s’accroît au fil du temps et le sort de la population s’améliore peu à peu. Dans un pays doté de resources naturelles importantes, la consommation publique peut être renforcée dans l’immédiat de manière à assurer une plus grande homogénéité du bien-être entre générations, d’autant plus que les niveaux de pauvreté restent extrêmement élevés dans presque tous les pays d’AfSS. L’utilisation immédiate d’une partie des recettes provenant de l’exploitation des ressources naturelles améliorera le bien-être, pour autant que ces dépenses soient bien ciblées et bien exécutées.

Les recommandations classiques en matière de consommation et d’épargne sont généralement fondées sur le modèle du revenu permanent de Friedman (1957). Dans ce modèle, le comportement optimal du planificateur social repose sur un niveau fixe ou constant de consommation au fil du temps, ce niveau étant déterminé de manière à être égal au rendement implicite de l’actif constitué par les ressources naturelles. Ce modèle tient compte du caractère épuisable des ressources et du souhait de préserver la valeur de l’actif pour les générations futures (l’une des principales caractéristiques de ce modèle est qu’il vise à assurer l’équité entre générations).

La méthode classique fondée sur la consommation n’est pas sans intérêt, mais elle est aussi très restrictive et ne donne aucun rôle à l’investissement. En conséquence, l’application de cette méthode à la gestion des ressources naturelles dans les pays d’AfSS aboutit au sous-investissement. En effet, c’est précisément parce que beaucoup de pays à faible revenu riches en ressources naturelles manquent de capital qu’une partie des recettes tirées de ces ressources devrait servir à accroître le stock de capital en début et à rehausser le potentiel de croissance de l’économie. La méthode classique du lissage de la consommation fait aussi abstraction des contraintes en matière de capital et de crédit auxquelles sont confrontés maints pays d’AfSS riches en ressources naturelles. De plus, elle ne tient pas compte du fait que les générations actuelles peuvent être plus pauvres que les générations futures, ce qui accroît l’utilité marginale de la consommation pour la génération d’aujourd’hui. Enfin, elle laisse de côté les incertitudes qui entourent les estimations de valeurs. Les prix des ressources naturelles sont instables et les volumes de production sont eux-mêmes incertains. Or, étant donné que la plus grande partie des gisements de ressources naturelles n’ont pas encore été découverts en AfSS, il est fort probable que les richesses naturelles de beaucoup de ces pays soient bien plus abondantes que ne laissent penser les estimations actuelles.

Encadré 3.1.Politiques budgétaires procycliques et les cycles expansion-récession dans les pays d’Afrique subsaharienne

Jusqu’à la première décennie 2000, un grand nombre de pays d’AfSS exportateurs de ressources naturelles ont connu une succession d’épisodes marqués d’expansion et de récession en fonction des fluctuations des prix de ces ressources. À chaque fois que les recettes montaient en flèche, elles étaient dépensées immédiate-ment, ce qui entraînait des variations considérables des dépenses publiques d’une année sur l’autre. En outre, Arezki et Ismail (2010) mettent en évidence une réaction asymétrique des dépenses courantes et en capital aux variations des prix pétroliers, les dépenses courantes augmentant rapidement en période d’expansion et les dépenses en capital diminuant encore plus rapidement en période de récession.

Des études empiriques révèlent aussi que, dans les pays d’AfSS, la détérioration du solde budgétaire hors pétrole sous l’effet de l’évolution des recettes pétrolières est beaucoup plus prononcée que dans les autres pays (Thomas et Bayoumi, 2009). En moyenne, une augmentation de 1 point de PIB des recettes pétrolières se traduit par une diminution de 0,41 point de PIB du solde budgétaire hors pétrole.

Cependant, le graphique 3.1.1 fait apparaître des écarts considérables entre pays pour ce qui est de la sensibilité des dépenses publiques à l’évolution des recettes pétrolières. Ainsi, en République du Congo, les dépenses publiques et les recettes pétrolières suivent des évolutions très proches; en revanche, cette relation est considérablement plus faible en Guinée équatoriale et au Gabon, même si dans ces pays l’on distingue nettement une tendance à la hausse à long terme des dépenses et des recettes pétrolières.

Graphique 3.1.1.Dépenses publiques et recettes pétrolières

Source: IMF, World Economic Outlook database.

Une fois opéré le choix entre consommation et épargne, les responsables doivent décider comment investir l’épargne, en choisissant entre l’investissement dans des actifs physiques ou des actifs financiers. Étant donné que le rendement de certains investissements (tels que dans les infrastructures économiques) peut être considérable dans les pays en manque de capital, il convient d’y allouer une forte proportion des recettes provenant des ressources naturelles. De même, certains types de dépenses courantes qui complètent les dépenses en capital (en particulier, les dépenses d’éducation et de santé, qui rehaussent le capital humain) peuvent aussi être très rentables. Dans les pays d’AfSS qui sont à la fois fragiles et dotés d’abondantes ressources naturelles, les dépenses publiques dans les secteurs de la sécurité et de la justice (par exemple pour renforcer les droits de propriété privée) peuvent aussi stimuler sensiblement la croissance. En somme, si la plupart des recettes provenant des ressources naturelles doivent, en règle générale, être allouées aux dépenses en capital, l’équilibre précis entre dépenses en capital et dépenses courantes doit être défini en fonction du pays. À titre d’exemple, le Botswana finance la totalité de ses dépenses d’investissement avec les rentes tirées des ressources naturelles (encadré 3.2).

Les goulets d’étranglement du côté de l’offre et les limites de la capacité d’absorption influenceront le rythme auquel sont effectuées les dépenses d’investissement public. Ces goulets d’étranglement peuvent nécessiter une augmentation prononcée des investissements intérieurs pour empêcher que la poussée de demande intérieure dont s’accompagne généralement la hausse des prix des ressources naturelles engendre des tensions inflationnistes ainsi qu’une perte de compétitivité dans le secteur hors ressources naturelles (autrement dit, entraîner un cas de « mal hollandais »). Les contraintes d’absorption sont souvent le résultat de l’incapacité des autorités nationales de choisir et d’exécuter des projets productifs, et elles peuvent entraîner une rentabilité médiocre des investissements (voir chapitre 4). Au moment de faire leur choix entre investissements physiques et investissements financiers, les pays doivent tenir compte de ces deux facteurs, ainsi que de la durée prévue de la forte augmentation des recettes.

Enjeu: assurer la viabilité extérieure

Pour évaluer et assurer la viabilité extérieure des pays riches en ressources naturelles, il convient d’établir des repères permettant de déterminer la viabilité de leur compte extérieur courant. À cet égard, il est utile de dégager un compte extérieur courant hors ressources naturelles, en excluant les recettes provenant des exportations de ce type de ressources, les sorties de revenus d’investissement liées aux investissements effectués dans le secteur des ressources naturelles et les importations liées à l’exploitation de ces ressources. Ce compte courant hors ressources naturelles est à peu près celui qui existerait en l’absence de ressources naturelles dans le pays et peut être considéré comme un indicateur de l’équilibre à long terme entre épargne et investissement hors ressources naturelles, une fois que ces ressources seront épuisées. Cette estimation pourrait alors être comparée au flux annuel de recettes provenant de la valeur actualisée nette des richesses naturelles et à une évaluation de la situation nette des actifs. Par exemple, dans le cas extrême où toute la valeur des ressources naturelles seraient consommée, le compte courant hors ressources naturelles serait comparé aux recettes annuelles provenant de ces richesses estimatives. Si le compte courant à moyen terme hors ressources et les recettes annuelles correspondent, le taux de change réel est jugé équilibré, tandis que, si ces deux indicateurs ne correspondent pas, on peut en conclure qu’un ajustement du taux de change réel aiderait à rétablir l’équilibre (encadré 3.3). Si l’estimation du compte courant hors ressources naturelles n’est pas représentative des tendances à long terme en raison d’une forte accumulation temporaire d’investissements, celle-ci peut être exclue du calcul du niveau jugé soutenable. En outre, des facteurs de prudence peuvent être ajoutés à l’analyse pour neutraliser l’incertitude concernant l’évolution des prix des ressources naturelles.

Encadré 3.2.La gestion des richesses naturelles: les leçons à tirer du cas du Botswana

La capacité du Botswana d’éviter la malédiction des ressources en gérant prudemment ses richesses minérales est à juste titre citée en exemple. Cinq décennies de croissance rapide et pratiquement ininterrompue ont permis à ce pays, jadis l’un des plus pauvres du monde, de se hisser au rang de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure (graphique 3.2.1).

Graphique 3.2.1.PIB par habitant, 1980 et 2010

Sources: FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Au fil des ans, le Botswana s’est forgé une réputation de bonne gouvernance et de prudence en matière de politique macroéconomique. La gestion macroéconomique avisée du pays et sa capacité de bien gérer ses ressources naturelles, notamment les diamants, ont contribué pour beaucoup à ses résultats économiques remarquables. La création d’institutions « participatives » a aussi joué un rôle à cet égard. Le gouvernement a ainsi formé des partenariats stables et durables avec les compagnies minières, en en laissant la gestion au secteur privé et en augmentant soigneusement sa part du capital ou des recettes par la négociation habile des contrats avec ces sociétés.

La gestion des richesses minières est fondée sur la règle qui veut que les recettes provenant de ressources non renouvelables soient allouées aux dépenses d’investissement ou à l’épargne: le principe de l’« indice de viabilité budgétaire » assure que les dépenses autres que les dépenses d’investissement soient financées uniquement sur des recettes autres que celles qui proviennent des ressources naturelles. Le Botswana a accumulé progressivement un stock élevé d’épargne publique dans le fonds Pula (graphique 3.2.2), qui est géré par la Banque du Botswana. Les réserves de change officielles de la banque centrale (graphique 3.2.3) et le fonds Pula ont aidé le gouvernement à limiter les effets négatifs sur l’économie des cycles expansion-récession liés à l’évolution des prix des produits de base.

Graphique 3.2.2.Botswana: recettes provenant des ressources naturelles et formation brute de capital fixe

Sources: autorités du Botswana et estimations des services du FMI.

Graphique 3.2.3.Botswana: termes de l’échange et réserves de change

Sources: autorités du Botswana et estimations des services du FMI.

Comme pour l’analyse de la politique budgétaire, les modèles traditionnels d’analyse de la viabilité extérieure doivent être complétés par une analyse qui tienne compte des contraintes d’emprunts extérieurs et des limites de la capacité d’absorption. Dans beaucoup de pays d’AfSS qui ont du mal à emprunter à l’extérieur, les recettes exceptionnelles provenant de l’exploitation des ressources naturelles peuvent atténuer ces contraintes, ce qui peut engendrer un creusement à court terme du déficit extérieur courant hors ressources naturelles pendant la constitution du stock de capital intérieur. Pour compléter les modèles traditionnels d’analyse de la viabilité extérieure, les services du FMI ont mis au point un modèle qui tient compte de l’absence de capital dans les pays à faible revenu et incorpore les effets sur les décisions d’investissement de l’inefficience potentielle des investissements, des limites de la capacité d’absorption et des contraintes d’emprunt (FMI, 2012b, 2012d). Ce modèle peut aider à étoffer l’analyse de la viabilité du compte extérieur courant pour les pays en développement riches en ressources naturelles.

Encadré 3.3.Établissement de repères pour le compte extérieur courant hors ressources naturelles

L’analyse de la politique budgétaire des pays exportateurs de ressources naturelles est assez perfectionnée et s’appuie sur un repère bien défini et couramment utilisé pour évaluer la viabilité à long terme des finances publiques: la comparaison du solde budgétaire hors ressources naturelles à un indicateur du niveau approprié de la ponction annuelle que l’État peut faire sur les recettes tirées de l’exploitation de ces ressources (voir chapitre 4 pour de plus amples détails). Un raisonnement analogue peut aussi être appliqué au compte extérieur courant, pour déterminer un déficit courant hors ressources naturelles, qui peut aussi être comparé à la ponction annuelle sur les recettes tirées des richesses naturelles. Ce raisonnement est explicité ci-après à l’aide de données relatives au Nigéria (graphique 3.3.1). Graphique 3.3.1.

Graphique 3.3.1.Nigéria: estimations diverses de la norme du compte courant

Sources: autorités nationales et estimations des services du FMI.

Le compte extérieur courant hors ressources naturelles ne comprend pas les importations de produits liés à l’exploitation de ces ressources et les flux d’investissements rapatriés aux sièges étrangers des sociétés multinationales, ni les exportations de ressources naturelles.

Le Nigéria fournit des données sur les recettes rapatriées des compagnies pétrolières multinationales et sur l’investissement direct étranger dans le secteur pétrolier, données qui sont utilisées pour mesurer les importations liées au pétrole. Le déficit extérieur courant hors pétrole ainsi calculé devrait, selon les projections, descendre à environ 16% du PIB hors pétrole à moyen terme, c’est-à-dire en dessous du niveau annuel soutenable de la ponction pouvant être effectuée sur les recettes de l’État provenant de l’exploitation de ces richesses. Ce niveau est défini comme étant la valeur actualisée nette des richesses naturelles (sur la base d’un taux de rendement réel de 4%) multipliée par le pourcentage détenu par l’État et exprimée en montant annuel sur une période de 40 ans de manière à ce que la totalité des richesses soit épuisée en fin de période. Étant entendu que l’analyse s’appuie sur une mesure du compte courant qui exclut uniquement les exportations de pétrole et que, par conséquent, les sociétés sont réputées financer elles-mêmes les importations liées à l’exploitation pétrolière au moyen de leurs bénéfices non distribués, le concept de compte courant correspondant est aussi inférieur au rendement des richesses naturelles à moyen terme pour l’ensemble de l’économie.

Il ressort de l’analyse que, compte tenu du niveau actuel de ses exportations non pétrolières et du montant de la ponction annuelle sur les richesses pétrolières, le Nigéria peut facilement financer ses dépenses de consommation et d’investissement, ce qui implique qu’un ajustement du taux de change n’est pas nécessaire pour améliorer la compétitivité internationale du pays. Cette évaluation est toutefois sensible à l’évolution des prix des ressources naturelles et du taux de rendement réel. Le tableau serait très différent si les prix du pétrole venaient à diminuer de façon prononcée par rapport aux niveaux observés en 2013.

Enjeu: gérer l’instabilité des prix et éviter les cycles expansion-récession

Les prix des ressources naturelles sont foncièrement instables et l’histoire ne manque pas d’exemples de cycles expansion-récession subis par les pays riches en ressources naturelles. L’instabilité des recettes tirées des ressources naturelles peut aussi être due à des variations soudaines des volumes de production. La procyclicité des dépenses publiques (hausse des dépenses en cas d’accroissement des recettes consécutif à une augmentation des prix ou de la production) risque d’ajouter encore à l’instabilité macroéconomique. En outre, les dépenses publiques discrétionnaires de cette nature ne sont en général ni efficaces ni productives. L’instabilité des prix des ressources naturelles devrait inciter les autorités à la prudence lorsqu’elles choisissent entre l’investissement dans des actifs physiques ou des actifs financiers, car les actifs physiques ne peuvent pas être liquidés en cas de baisse soudaine des recettes tirées des ressources naturelles. Il est donc essentiel d’établir des règles ou des mécanismes institutionnels pour atténuer les effets négatifs de l’instabilité des prix.

Deux stratégies pourraient être utiles à cet égard. Premièrement, les autorités des pays d’AfSS pourraient essayer de couvrir contre les risques afférents à l’évolution des prix des ressources naturelles de manière à avoir une base de recettes plus sûre et à réduire l’incertitude concernant le prix budgétisé des ressources naturelles. C’est cette stratégie que suit le Mexique, par exemple, depuis le début des années 1990. Elle a été récemment mise en œuvre avec succès lorsque l’État mexicain a acheté une option de vendre du pétrole à 70 dollars le baril, qui a été exercée au milieu de l’année 2008 lorsque le prix du pétrole est tombé à 40 dollars le baril. Cela dit, cette stratégie peut aussi être coûteuse sur le plan politique en cas d’échec, ce qui peut arriver compte tenu de la difficulté de prévoir l’évolution des prix du pétrole.

Deuxièmement, il est possible de créer des fonds de stabilisation ou des fonds de ressources naturelles (encadré 3.4). Lorsque les prix sont élevés par rapport à un niveau de référence préétabli et que cela engendre un excédent budgétaire, ce surcroît de ressources alimente le fonds et est investi en actifs étrangers. Inversement, lorsque les prix sont faibles et entraînent un déficit, le fonds est mis à contribution. L’une des difficultés à créer des fonds de cette nature dans les pays d’AfSS tient au fait que les besoins de dépenses sont tellement urgents qu’il est difficile de parvenir à un large consensus sur l’opportunité d’accumuler des réserves financières au début du processus. En effet, le prix d’aujourd’hui étant considéré comme le meilleur indicateur du prix de demain, les politiciens ont du mal à croire que les prix vont s’effondrer tout à coup, ce qui, aux yeux de beaucoup d’entre eux, serait la justification fondamentale d’une accumulation d’actifs financiers. En réalité, les prix des ressources naturelles se sont avérés instables et difficiles à prévoir, et il peut être très coûteux de modifier les dépenses publiques d’une année sur l’autre (autrement dit d’effectuer les investissements publics par à-coups).

Encadré 3.4.Fonds pétroliers dans deux pays en développement

Suivant les exemples réussis de la Norvège et du Chili (voir encadré 4.2. en ce qui concerne le Chili), plusieurs pays en développement ont créé des fonds pétroliers depuis la milieu de la première décennie 2000. Nous examinons ici le cas de deux d’entre eux: Timor-Leste et le Nigéria. Un troisième pays à avoir mis en place des fonds pétroliers est le Ghana (voir encadré 4.4).

Le Fonds pétrolier de Timor-Leste, établi en 2005, est régi par la loi sur les fonds pétroliers. Le Ministère des Finances gère ce fonds pour le compte de l’État et en délègue les opérations quotidiennes à la banque centrale. Toutes les décisions d’investissement sont validées par un Conseil d’investissement consultatif, qui est indépendant. Le Fonds pétrolier sert à la fois de véhicule d’épargne et de fonds de stabilisation, mais son objectif fondamental est de préserver sa valeur réelle et d’empêcher l’instabilité des dépenses. Les retraits du fonds sont entièrement intégrés au budget de l’État et liés à une formule de calcul du revenu viable estimatif, qui repose sur le principe du maintien de la valeur réelle des richesses de l’État (comme dans le modèle du revenu permanent mentionné précédemment dans ce chapitre). Le revenu viable projeté est fondé sur un rendement réel estimatif de 3% et tout retrait du fonds supérieur à ce montant doit être approuvé par le parlement. Depuis 2009, ces transferts ont dépassé le revenu viable projeté, car il a été décidé de concentrer en début de période les dépenses d’investissement essentielles. Le Fonds pétrolier n’investit que dans des actifs extérieurs et il est audité chaque année par un cabinet d’audit de réputation internationale. Timor-Leste adhère aux Principes de Santiago adoptés en 2008, qui concernent la bonne gouvernance, l’obligation de rendre des comptes et les règles d’investissement (IWGS, 2008). Le Conseil consultatif du Fonds pétrolier, qui relève du Parlement, exerce aussi un rôle de surveillance pour garantir la bonne gouvernance. Fin décembre 2012, la valeur du fonds se chiffrait à environ 11,8 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de huit fois les dépenses budgétaires projetées pour 2012 et plus de trois fois le PIB nominal (environ neuf fois le PIB hors pétrole).

Le Nigéria a créé en 2004 un fonds pétrolier de stabilisation, l’Excess Crude Account (ECA), qui, bien qu’il ne soit pas solidement ancré dans le droit interne, a bien fonctionné dans un premier temps. Entre 2004 et 2008, les autorités ont réussi à dégager une épargne budgétaire considérable en prenant leurs décisions de dépense en fonction du prix de référence du pétrole et en épargnant le surcroît de recettes. Fin 2008, l’ECA avait atteint 20 milliards de dollars et ces ressources ont été utilisées efficacement pour contrer la crise financière de 2008—09 qui a vu les prix du pétrole s’effondrer; le recours à l’ECA permis au solde consolidé des administrations publiques de passer d’un excédent de 6% du PIB en 2008 à un déficit de 9% du PIB en 2009. L’ECA et la règle budgétaire fondée sur les prix sont toutefois des mécanismes imparfaits pour assurer l’existence de marges de manœuvre budgétaires, car l’ECA peut faire l’objet de retraits ponctuels et son assise juridique est incertaine. Des pressions sont réapparues du côté des dépenses en raison du rebond des prix du pétrole, de l’incertitude politique et du cycle électoral. Le gouvernement a engagé une politique budgétaire procyclique financée par des retraits de l’ECA de telle sorte que fin 2011 celui-ci était presque épuisé. Cela a suscité la création d’un fonds souverain qui fonctionne depuis juillet 2012. En 2012, les recettes ont permis de réalimenter le fonds, qui a atteint ainsi 9,2 milliards de dollars en fin d’année. Le fonds souverain renouvelé de l’État comporte trois composantes: un fonds de stabilisation, un fonds pour les infrastructures et un fonds d’épargne intergénérationnel. Les règles ayant été durcies par rapport à l’ECA précédent, le risque est moindre que les retraits considérables de 2010—11 ne soient répétés. Pourtant, les modalités précises de l’allocation des ressources pétrolières à l’ECA n’ont pas encore été arrêtées.

La taille appropriée du fonds de stabilisation soulève aussi un certain nombre de questions légitimes. À cet égard, les décideurs doivent considérer soigneusement la persistance et l’écart type du prix des ressources naturelles, le coût d’une modification des dépenses pendant plusieurs phases du cycle économique, et les frais d’emprunt. Du point de vue opérationnel, ils doivent chercher à stabiliser les dépenses et non les recettes issues des ressources naturelles. Les décideurs des pays d’AfSS doivent être conscients que, comme l’a montré l’expérience d’autres régions, la plupart des fonds de stabilisation ont échoué précisément parce qu’ils étaient conçus sur la base de règles conditionnelles en matière de recettes (c’est-à-dire que les apports et les retraits de fonds étaient liés à un objectif de recettes fixé à l’avance ou à un prix préétabli pour les ressources naturelles, indépendamment du solde budgétaire effectif)1. Il importe aussi que les fonds établis soient transparents et bien intégrés dans le budget. Enfin, si les pays décident de mettre en place des fonds distincts pour poursuivre divers objectifs de développement, ils doivent faire l’objet d’une surveillance financière attentive afin d’éviter autant que possible les problèmes de fragmentation budgétaire (voir chapitre 4).

Enjeu: Trouver le juste dosage entre politique budgétaire et politique monétaire, et éviter l’appréciation réelle de la monnaie

La coordination de la politique budgétaire et de la politique monétaire est importante dans les pays riches en ressource naturelles, car le manque de coordination peut amplifier les effets sur l’économie intérieure de fortes fluctuations des prix. Un grand nombre de possibilités s’offrent aux décideurs des pays d’AfSS:

  • Si le gouvernement épargne la totalité du surcroît de recettes consécutif à une hausse des prix des ressources naturelles et que la banque centrale garde les devises, le taux de change réel reste stable. Dans ce cas, il n’y a pas de conséquences négatives pour l’économie réelle, mais il n’y a pas non plus d’avantages à attendre d’une augmentation éventuelle de l’investissement public.

  • Si les réserves accumulées par la banque centrale sont égales au surcroît de recettes consécutif à une hausse des prix des ressources naturelles, les effets sur l’inflation intérieure et le taux de change réel dépendent de la décision du gouvernement de dépenser ou non les recettes supplémentaires et de la décision de la banque centrale de stériliser ou non le surcroît de demande de monnaie locale de la part du gouvernement au moyen d’opérations d’ open market. Si le montant de la stérilisation correspond au surcroît de dépenses de l’État, il n’y a pas d’effets inflationnistes.

  • Si, à l’autre extrême, le gouvernement dépense le surcroît de recettes consécutif à la hausse des prix des ressources naturelles et que la banque centrale n’accumule pas de réserves, l’appréciation réelle de la monnaie est amplifiée, ce qui peut avoir des conséquences négatives pour l’économie réelle.

Si le gouvernement peut réussir à coordonner l’action du secteur public en cas d’augmentation inattendue des recettes, le comportement du secteur privé peut toutefois neutraliser les effets de cette action. Des actions publiques volontaristes visant par exemple à atténuer les effets d’une augmentation soudaine des recettes sur l’économie intérieure peuvent être neutralisées par un comportement en sens contraire du secteur privé. Ainsi, les dépenses privées peuvent être stimulées par la hausse des prix des ressources naturelles et peuvent neutraliser l’action prudente du secteur public. Ce comportement transparaît dans les mouvements du compte extérieur courant et correspond au concept d’équivalence ricardienne.

Depuis 2000, les pays d’AfSS n’ont pas toujours bien réussi à isoler le taux de change réel des tensions sur les prix des ressources naturelles, les exportateurs de pétrole et de cuivre ayant le plus de mal à maintenir la stabilité du taux de change réel. Si l’on observe l’évolution depuis 2000 du taux de change réel dans tous les pays d’AfSS exportateurs de ressources naturelles, l’on constate que les pays exportateurs d’or et d’autres ressources, notamment, ont réussi à éviter une appréciation réelle de leur monnaie face à l’envolée des prix des ressources naturelles (graphique 3.1). En revanche, l’évolution du taux de change réel a suivi celle des prix réels des exportations dans le cas des pays exportateurs de pétrole et des pays exportateurs de cuivre et de cobalt (Zambie)2. Les principaux facteurs expliquant les différences de trajectoire des taux de change réels semblent être la part des recettes provenant des ressources naturelles qui revient aux nationaux (elle est élevée dans le cas des pays exportateurs de pétrole et faible dans les autres) et la proportion d’exportations de ressources naturelles par rapport au total des exportations.

Graphique 3.1.Afrique subsaharienne: indice des prix des ressources naturelles et taux de change effectif réel, 2000–11

Sources: FMI, base de données du Département Afrique; Banque mondiale, indice des prix des matières premières; et FMI, système des avis d’information.

1 Ne comprend pas la République démocratique du Congo.

Lectures recommandées

Cadres macroéconomiques

Collier, Paul, Frederick van der Ploeg, Michael Spence, and Anthony J. Venables, 2010, “Managing Resource Revenues in Developing Countries,” Staff Papers, International Monetary Fund, Vol. 57, No. 1, pp. 84-118. ISBN: 9781589069114.

Dagher, Jihad, Jan Gottschalk, and Rafael Portillo, 2012, “Oil Windfalls in Ghana: A DSGE Approach,” Journal of African Economies, Vol. 21, No. 3, pp. 343-372. ISBN: 9781455200757.

International Monetary Fund, 2012b, “Macroeconomic Policy Frameworks for Resource-Rich Developing Countries,” IMF Policy Paper, August 24 (Washington: International Monetary Fund). www.imf.org/external/pp/longres.aspx?id=4698.

Van der Ploeg, Frederick, 2011, “Natural Resources: Curse or Blessing?” Journal of Economic Literature, Vol. 49, No. 2, pp. 366–420. DOI: 10.1257/jel.49.2.366.

Van der Ploeg, Frederick, and Anthony J. Venables, 2011, “Harnessing Windfall Revenues: Optimal Policies for Resource-Rich Developing Economies,” Journal of Economic Literature, Vol. 49, No. 2, pp. 366–420. DOI: 10.1111/j.1468-0297.2010.02411.x.

Cadres de politique budgétaire

Baunsgaard, Thomas, Mauricio Villafuerte, Marcos Poplawski-Ribeiro, and Christine J. Richmond, 2012, “Fiscal Frameworks for Natural Resource Intensive Developing Countries,” IMF Staff Discussion Note, No. 12/04 (Washington: International Monetary Fund). ISBN: 9781475510065.

Sensibilité du budget et du compte courant à l’évolution des prix du pétrole

Arezki, Rabah, and Kareem Ismail, 2010, “Boom-Bust Cycle: Asymmetric Fiscal Response and the Dutch Disease,” IMF Working Paper 10/194 (Washington: International Monetary Fund). www.imf.org/external/pubs/cat/longres.aspx?sk=23783.0.

Thomas, Alun, and Tamim Bayoumi, 2009, “Today versus Tomorrow: The Sensitivity of the Non-Oil Current Account Balance to Permanent and Current Income,” IMF Working Paper 09/248 (Washington: International Monetary Fund). www.imf.org/external/pubs/cat/longres.aspx?sk=23390.0.

Normes pour le compte courant

Araujo, Juliana, Grace Bin Li, Marcos Poplawski-Ribeiro, and Luis-Felipe Zanna, 2013, “Current Account Norms in Natural Resource-Rich and Capital Scarce Economies,”

IMF Working Paper 13/80 (Washington: International Monetary Fund). www.imf.org/external/pubs/cat/longres.aspx?sk=40437.0.

International Monetary Fund, 2012b, “Macroeconomic Policy Frameworks for Resource-Rich Developing Countries,” IMF Policy Paper, August 24 (Washington: International Monetary Fund). www.imf.org/external/pp/longres.aspx?id=4700.

Fonds souverains

Das, Udaibir S., Adnan Mazarei, and Han van der Hoorn, 2010, Economics of Sovereign Wealth Funds: Issues for Policymakers (Washington: International Monetary Fund). ISBN: 9781589069275. www.imf.org/external/pubs/cat/longres.aspx?sk=23386.0.

International Working Group of Sovereign Wealth Funds, 2008, Sovereign Wealth Funds: Generally Accepted Principles and Practices—Santiago Principles, available at www.iwg-swf.org/pr/swfpr0804.htm.

Ossowski, Rolando, Mauricio Villafuerte, Paulo Medas, and Theo Thomas, 2008, Managing the Oil Revenue Boom: The Role of Fiscal Institutions, IMF Occassional Paper No. 260 (Washington: International Monetary Fund). ISBN: 9781589067189. www.imf.org/external/pubs/cat/longres.aspx?sk=20565.0.

Cette question est traitée plus en détail dans Ossowski et al. (2008).

Le prix des ressources naturelles est déflaté par l’indice des prix à la consommation des pays qui composent le panier du droit de tirage spécial (États-Unis, Japon, Royaume-Uni, zone euro). Les prix des ressources naturelles et les taux de change réels sont pondérés par la somme des exportations et des importations de manière à créer des agrégats de groupe.

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