Chapter

2. Pour une croissance durable et plus solidaire

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
April 2014
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Introduction

Beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne connaissent une croissance économique robuste et soutenue depuis une vingtaine d’années. Ce succès tient à la mise en œuvre de politiques économiques saines, au renforcement des institutions et à un accroissement des investissements publics et privés. Dans la plupart de ces pays, la croissance économique soutenue s’est traduite par une hausse du niveau de vie, un recul de la pauvreté et une amélioration des indicateurs sociaux. Dans d’autres, en revanche, les progrès observés sur ces différents fronts ont été décevants et la croissance forte a bénéficié de façon disproportionnée aux classes aisées. C’est dans ce contexte que le présent chapitre considère deux domaines dans lesquels l’action des pouvoirs publics peut contribuer à un meilleur partage des fruits de la croissance. Premièrement, les autorités peuvent favoriser la création d’emplois, et ce surtout dans les entreprises familiales actives dans le secteur agricole et les services. L’évolution démographique en cours en Afrique subsaharienne rend d’autant plus importante la création d’emplois. Deuxièmement, les autorités peuvent s’efforcer parallèlement de favoriser l’élargissement de l’accès aux services financiers et au financement. Les progrès technologiques qui permettent d’effectuer des opérations bancaires par téléphone portable ouvrent de nouvelles possibilités d’élargir l’accès aux services financiers grâce à la réduction des coûts d’intermédiation.

Dans ce chapitre, nous montrons que l’accroissement du revenu par habitant en Afrique subsaharienne s’est accompagné d’une diminution des taux de pauvreté et d’une amélioration des conditions de vie, comme en témoigne la progression des indicateurs du développement humain. Les progrès observés ont certes été inégaux, mais la tendance générale est incontestablement favorable et non limitée aux pays qui exportent des ressources naturelles. Certains des pays les plus performants ne sont en fait pas riches en ressources. Beaucoup de personnes sont sorties de la pauvreté et jamais autant d’habitants de la région n’avaient eu accès jusque-là à l’enseignement de base, aux soins de santé et à de l’eau propre. Ces progrès ont été rendus possibles par la poursuite de politiques macroéconomiques saines, un renforcement des institutions, un allégement de la dette, et dans certains cas, la fin de conflits armés.

Il faut toutefois se garder de tout excès d’optimisme. La pauvreté reste en effet très répandue et les niveaux de vie doivent encore être améliorés. La pauvreté s’est même en fait aggravée dans quelques pays. C’est pourquoi nous examinons dans ce chapitre les facteurs qui pourraient expliquer le succès relatif remporté par les pays d’Afrique subsaharienne tant en ce qui concerne l’amélioration du revenu par habitant que la réduction de la pauvreté. Nous constatons que les effets les plus favorables sont produits par un environnement macroéconomique stable, de meilleures infrastructures et un accroissement de la productivité agricole. Si la plupart des pays de la région ont amélioré leur environnement macroéconomique et leurs infrastructures, le manque de diversification économique lié à la faiblesse des gains de productivité a freiné la transformation structurelle et laissé sous-employée dans l’agriculture la majeure partie de la population active, les emplois n’étant pas créés en quantité suffisante dans les secteurs de l’économie où la valeur ajoutée par travailleur est relativement plus élevée.

Pour illustrer ce point et ses conséquences pour la réduction de la pauvreté, nous comparons les expériences du Mozambique et du Viet Nam. Ces deux pays ont obtenu des résultats aussi bons l’un que l’autre du point de vue de la croissance, mais le Viet Nam a enregistré des gains de productivité beaucoup plus élevés que le Mozambique dans l’agriculture, avec la création d’emplois mieux rémunérés dans le secteur manufacturier, ce qui lui a permis de réorienter sa main-d’œuvre agricole vers des secteurs plus productifs. Au Mozambique, la part de l’emploi agricole dans l’emploi total est restée pratiquement inchangée. Il n’est donc pas surprenant que le Viet Nam ait mieux réussi à réduire la pauvreté que le Mozambique. En fait, l’accumulation de capital au Mozambique a surtout été concentrée dans des secteurs à forte intensité de capital, ce qui a certainement eu des effets favorables sur la croissance, mais un moindre impact sur les possibilités d’emploi et la réduction de la pauvreté qu’au Viet Nam.

Sur la base de cette analyse et compte tenu de l’augmentation prévue de la population en âge de travailler en Afrique subsaharienne, nous montrons que pour rendre la croissance plus solidaire, les pouvoirs publics doivent avant tout créer les conditions permettant de tirer parti de ce dividende démographique. À cette fin, il faudra que le rythme de création d’emplois et d’entreprises s’accélère. L’amélioration des infrastructures est une condition nécessaire mais non suffisante pour assurer durablement une croissance qui profite à tous. Les mesures complémentaires examinées dans le présent chapitre sont indispensables pour que la croissance atteigne son potentiel et contribue à la réduction de la pauvreté. Une intervention des pouvoirs publics semble, à cette fin, particulièrement souhaitable dans deux principaux domaines :

  • Il est tout d’abord indispensable d’accroître les possibilités d’emploi non seulement pour faire progresser encore la croissance du PIB par habitant, mais aussi pour réduire la pauvreté. Nous montrons que les entreprises familiales constituent la source d’emplois la plus probable pour la majorité des habitants d’Afrique subsaharienne, au moins à court et à moyen terme. Les mesures prises devraient principalement viser à lever les obstacles à l’investissement dans le secteur des services et dans l’agriculture — où la plupart des entreprises familiales exercent leurs activités. Les gains de productivité qui en résulteraient favoriseraient le processus de transformation structurelle conduisant à une réduction de la main-d’œuvre agricole.
  • Ensuite, une généralisation de l’accès aux services financiers peut fortement contribuer à améliorer le bien-être des pauvres et à lever les obstacles financiers à l’activité entrepreneuriale. Ici, les pouvoirs publics devraient surtout s’attacher à créer un environnement favorable à la réduction des coûts de transaction en exploitant les nouvelles technologies, par exemple pour effectuer les transactions bancaires par téléphone portable ou via les réseaux d’agents bancaires.

La section suivante porte plus particulièrement sur les principales particularités de l’évolution récente de la croissance et sur les facteurs qui expliquent essentiellement le succès relatif obtenu par les pays d’Afrique subsaharienne tant sur le plan de la croissance qu’au regard des indicateurs courants du bien-être.

Évolution récente de la croissance et du développement humain

Les indicateurs du développement humain se sont améliorés dans les pays d’Afrique subsaharienne sous l’effet d’un accroissement sensible et généralisé du PIB par habitant. Ces pays ont vu le PIB médian par habitant augmenter de 75 % entre 2000 et 2013. La plupart d’entre eux ont aussi enregistré de nets progrès sur le front du développement humain mesuré par les indices de développement humain (IDH), calculés par les Nations Unies, surtout ceux qui étaient les moins bien classés dans ce domaine au début de la période (graphique 2.1, panneaux a et b).

Graphique 2.1a.Afrique subsaharienne : PIB par habitant (PPA)

Source : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Note : PPA = parité de pouvoir d’achat.

Graphique 2.1b.Afrique subsaharienne : indice de développement humain

Source : Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain.

L’évolution de ces indices a dans l’ensemble suivi celle du PIB par habitant pendant la période considérée. On trouve parmi les pays où le revenu et le développement humain ont le plus progressé à la fois des pays riches en ressources minérales tels que l’Angola, le Ghana et le Mozambique et des pays qui ne sont pas, au premier chef, exportateurs de produits de base comme l’Éthiopie, le Rwanda et la Tanzanie (chapitre 2 de l’édition d’octobre 2013 des Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne). En général, les pays dont le PIB par habitant est relativement plus élevé ont de meilleurs indices de développement humain, et la croissance du PIB par habitant ainsi que les progrès sur le plan du développement humain sont souvent plus prononcés dans certains des pays qui avaient pris du retard dans ces deux domaines. Ainsi, par exemple, le Mozambique, où l’amélioration a été parmi les plus marquées, demeure l’un des pays les plus pauvres à ces deux égards (graphique 2.2, panneaux a et b).

Graphique 2.2a.Afrique subsaharienne : PIB par habitant (PPA) et indice de développement humain, 2012

Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain.

Note : rang selon pourcentage en Afrique subsaharienne. Plus le chiffre est élevé, plus le revenu par habitant est élevé et meilleur est le degré de développement humain. PPA = parité de pouvoir d’achat. Voir page 69 la liste des abréviations des pays.

Graphique 2.2b.Afrique subsaharienne : croissance du PIB par habitant (PPA) et indice de développement humain, 2000–12

Les progrès observés au niveau du développement humain reflètent en partie les améliorations constatées dans les domaines de la santé et de l’éducation. Les taux de scolarisation et d’achèvement des études dans le primaire ont remarquablement progressé comme dans d’autres pays en développement. La mortalité infantile et maternelle a considérablement diminué dans la région et plus vite que dans d’autres pays en développement pendant la dernière décennie (graphique 2.3). La prévalence de la sous-alimentation a aussi très sensiblement reculé. L’élargissement de l’accès à de l’eau propre et à l’assainissement dans l’ensemble de la région a contribué à améliorer les indicateurs de santé.

Graphique 2.3.Afrique subsaharienne : indicateurs de développement humain

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.

Malgré les progrès d’ensemble observés en Afrique subsaharienne, le PIB par habitant y a seulement augmenté au même rythme que dans le reste du monde après l’année 2000, sauf dans les dix pays les plus performants, qui ont commencé à rattraper leur retard (graphique 2.4). Cela tient en partie à des taux de croissance démographique relativement élevés (trois pays d’Afrique subsaharienne sur quatre figurent dans le quartile supérieur pour la répartition des taux de croissance démographique dans le monde, graphique 2.5). L’expansion de la population jeune dans la région s’explique par une forte fécondité et la baisse des taux de mortalité infantile.

Graphique 2.4.Afrique subsaharienne : PIB par habitant (PPA)

Source : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Note : Chaque courbe représente le rang mondial selon le pourcentage du PIB par habitant sur la base d’une parité de pouvoir d’achat constante (PPA) pour le quartile inférieur, la médiane et le quartile supérieur en Afrique subsaharienne.

Graphique 2.5.Afrique subsaharienne : indicateurs du revenu et indicateurs démographiques, 2000–13

(Pourcentage des pays d’Afrique subsaharienne dans la distribution mondiale par quartile)

Source : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Note : Ce graphique indique que 37 % des 43 pays d’Afrique subsaharienne pour lesquels on dispose de données se situaient dans la tranche de 25 % supérieure de la distribution mondiale des taux de croissance du PIB entre 2000 et 2013.

PPA = parité de pouvoir d’achat.

1 Mesurée par la proportion de personnes âgées de plus de 15 ans qui ont un emploi.

Par ailleurs, l’amélioration sensible des IDH constatée en Afrique subsaharienne accuse un certain retard par rapport à l’évolution observée dans ce domaine au niveau mondial (graphique 2.6). En fait, les progrès accomplis dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) ont été inégaux, moins rapides que dans d’autres pays en développement et trop lents pour atteindre les cibles fixées pour 2015 (voir l’édition d’octobre 2013 des Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne).

Graphique 2.6.Afrique subsaharienne : indice de développement humain, 1990–2012

Source : Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain.

Note : Chaque courbe représente l’écart cumulé du rang selon le pourcentage depuis 1990.

Le rôle des politiques macroéconomiques

La mise en œuvre de meilleures politiques macroéconomiques et l’évolution de la situation politique ont joué un rôle important dans les résultats obtenus en Afrique subsaharienne, notamment en Angola, au Burundi, en Éthiopie, au Ghana, au Mozambique, en Ouganda, au Rwanda, en Sierra Leone, en Tanzanie et en Zambie, qui figurent parmi les pays les plus performants dans le graphique 2.2b. La plupart de ces pays ont bénéficié d’un allégement de leur dette publique dans le cadre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), qui leur a permis de dégager un espace budgétaire et facilité leurs efforts de stabilisation macroéconomique. Huit de ces dix pays ont plus que quadruplé leurs exportations (sur les 14 pays d’Afrique subsaharienne qui ont sensiblement accru leurs exportations pendant la période considérée, sur la base de prix en dollars constants). Les exportations de la région ont bénéficié de l’expansion du commerce mondial, de gains importants dus à l’amélioration des termes de l’échange et d’investissements concomitants dans de très grands projets axés sur les exportations. Pour cinq de ces pays, le redressement survenu après les bouleversements macroéconomiques et les conflits armés de la dernière décennie explique en grande partie leurs résultats qui se sont traduits par un renversement de tendance pour la productivité totale des facteurs (PTF). Huit de ces pays ont sensiblement réduit leur taux d’inflation, six d’entre eux l’ont ramené sous la barre de 10 % et trois seulement sont fortement tributaires des ressources naturelles.

L’intégration dans l’économie mondiale, le développement des infrastructures, la diversification des exportations, le renforcement de la scolarisation, l’amélioration de l’accès aux services financiers, l’institutionnalisation des droits de propriété et la réforme de l’administration publique sont autant de mesures qui sont largement considérées comme les plus susceptibles de favoriser la croissance dans les pays à faible revenu (FMI, 2013d). Une régression transversale effectuée pour évaluer le rôle relatif joué par certains de ces facteurs dans l’amélioration du PIB par habitant en Afrique subsaharienne nous permet de conclure que les politiques macroéconomiques, les investissements dans le capital humain et le capital physique ainsi que la transformation structurelle permettant de créer de la valeur en dehors de l’agriculture contribuent tous aux bons résultats relatifs d’un pays en matière de revenu. Il faut toutefois pour cela surmonter les obstacles structurels à l’amélioration de la compétitivité. Ces initiatives pourraient être complétées par un renforcement de l’efficience du marché du travail et le développement du marché financier (encadré 2.1).

Réduction de la pauvreté

L’Afrique subsaharienne a sensiblement réduit la pauvreté, mais avec un taux d’environ 45 %, celle-ci reste élevée. Les deux dernières enquêtes effectuées auprès des ménages dans les pays d’Afrique subsaharienne disposant de données sur les 24 dernières années montrent que le PIB par habitant a augmenté dans presque tous les pays et que la pauvreté a reculé dans à peu près trois sur quatre de ces pays (graphique 2.7). Au cours de la dernière décennie, les profils de répartition de la consommation se sont améliorés avec l’augmentation du revenu, comme l’indique le graphique 2.8, qui montre les données de six pays d’Afrique subsaharienne où des enquêtes auprès des ménages ont été effectuées récemment.

Graphique 2.7.Afrique subsaharienne : variation de la pauvreté et du PIB par habitant

Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; Banque Mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.

Note : Ce graphique montre l’évolution des variables entre les deux dernières enquêtes auprès des ménages réalisées ces 24 dernières années. L’échantillon est composé de 26 observations effectuées dans les pays pour lesquels les données sont connues. La pauvreté est mesurée par la proportion de personnes gagnant moins de 1,25 dollar par jour (à parité de pouvoir d’achat constante) par rapport à la population totale.

Graphique 2.8.Afrique subsaharienne : estimations de densité de la distribution de la consommation dans la population

Source : enquêtes nationales auprès des ménages; calculs des services du FMI.

Note : Ce graphique montre que la consommation d’une proportion croissante de la population de ces pays a augmenté entre les deux enquêtes. La zone située en dessous de la courbe de distribution pour une densité et une consommation données correspond à la partie de la population dont la consommation est située dans cette marge.

Ce chapitre n’aborde pas la question de l’inégalité et de la croissance, qui est traitée en détail dans Ostry, Berg et Tsangarides (2014). Il examine plutôt les liens entre les taux de pauvreté et les facteurs qui expliquent la position relative en matière de revenu de divers pays du monde pour voir quels sont les principaux facteurs déterminants de la pauvreté en Afrique subsaharienne. L’analyse semble indiquer qu’il existe une corrélation positive entre la pauvreté, d’une part, et des infrastructures déficientes, une forte contribution de l’agriculture au PIB, une faible prééminence du marché et une forte inflation, entre autres facteurs, d’autre part (encadré 2.2). L’insuffisance des infrastructures et le manque de diversification économique semblent généralement être les principales causes de la plus grande pauvreté observée en Afrique subsaharienne, partiellement compensée par le manque de concurrence pour des produits ne nécessitant sans doute qu’une main-d’œuvre peu qualifiée.

Transformation structurelle et croissance solidaire

Un meilleur partage des fruits de la croissance exige des mesures favorisant à la fois une progression du revenu (encadré 2.1) et un recul de la pauvreté (encadré 2.2).

L’analyse suggère qu’il serait important, dans le cadre de cette approche, de faire progresser la productivité dans les pays d’Afrique subsaharienne, en cherchant en particulier à i) assurer la stabilité de l’environnement macroéconomique et surtout le maintien d’un faible taux d’inflation, ii) moderniser les infrastructures, iii) diversifier la structure économique à l’aide de réformes visant à renforcer la compétitivité et à réduire progressivement la part de l’agriculture dans le PIB, et iv) promouvoir des systèmes financiers sains permettant sans risque d’étoffer le secteur financier et de le rendre accessible à tous. Pour remédier au manque réel d’infrastructures dont souffrent les pays d’Afrique subsaharienne, leurs dirigeants doivent créer un environnement favorable aux investisseurs locaux et étrangers.

La transformation structurelle nécessaire pour faire augmenter sensiblement la productivité totale des facteurs par rapport aux faibles niveaux auxquels elle se situe actuellement devrait en même temps : i) rehausser la productivité dans l’agriculture, qui emploie la majeure partie de la population (voir la section sur le défi de la création d’emplois), y compris en modifiant les cadres juridiques et institutionnels qui régissent les activités agricoles dans ces pays, et ii) stimuler la compétitivité pour permettre la création de valeur en dehors de l’agriculture de base, ce qui contribuera à développer des structures économiques plus diversifiées. Cela dit, une plus grande ouverture et la diversification de l’économie peuvent s’accompagner temporairement de bouleversements sociaux.

La politique budgétaire peut aussi contribuer sensiblement à une meilleure répartition des fruits de la croissance, en dégageant en particulier l’espace budgétaire nécessaire pour investir dans le capital humain et le capital physique. Dans un grand nombre de pays subsahariens, le recouvrement des recettes est relativement peu efficace; aussi les autorités devraient-elles s’attacher surtout à élargir la base d’imposition et à renforcer les moyens administratifs de recouvrement des impôts. En ce qui concerne les dépenses publiques, il importe d’en améliorer la progressivité en délaissant les subventions généralisées au profit de dépenses bien ciblées, tels que les transferts monétaires (FMI, 2014b).

Le rôle de la productivité dans la réduction de la pauvreté : les expériences du Mozambique et du Viet Nam

Les expériences du Mozambique et du Viet Nam illustrent l’importance des gains de productivité agricole pour la réduction de la pauvreté. Ce sont deux pays phares qui ont obtenu des résultats remarquablement similaires en termes de croissance du PIB par habitant (ajustés pour tenir compte de l’évolution du pouvoir d’achat), mais différents du point de vue de la réduction de la pauvreté. Pendant les cinq premières années qui ont suivi le décollage de leur croissance (1989, dans le cas du Viet Nam, et 1992, dans celui du Mozambique), le PIB par habitant a progressé de 50 % dans les deux pays malgré une croissance démographique beaucoup plus rapide au Mozambique. Les deux pays avaient antérieurement subi de longs conflits armés et étaient passés d’une économie socialiste planifiée à l’économie de marché avant d’entreprendre des réformes structurelles importantes. Les années pendant lesquelles les enquêtes auprès des ménages ont été menées ne coïncident pas totalement avec celles du décollage économique de ces pays, mais elles font apparaître de nettes différences entre eux : l’indice numérique de la pauvreté a diminué de 2,4 % par an au Mozambique entre 1996 et 2007, alors qu’il a baissé de 4,6 % par an au Viet Nam entre 1992 et 2004 (graphiques 2.9 et 2.10).

Graphique 2.9.Mozambique : taux de pauvreté, 1996 et 2007

Source : Banque mondiale, base de données PovcalNet.

Graphique 2.10.Viet Nam : taux de pauvreté, 1992 et 2004

Source : Banque mondiale, base de données PovcalNet.

Encadré 2.1.Mesures utiles pour améliorer le revenu par habitant d’un pays

Comment le PIB par habitant d’un pays se situe-t-il par rapport à celui d’autres pays? La position relative du PIB par habitant d’un pays (son classement) est étroitement liée à un large éventail de variables macroéconomiques et structurelles. Des régressions transversales indiquent, par exemple, que le classement d’un pays pour la répartition du PIB par habitant s’améliore quand son classement pour l’environnement macroéconomique et la fourniture de soins de santé s’améliore aussi, ou quand le pourcentage de la population vivant en zone rurale ou la part de l’agriculture dans le PIB diminue (tableau 2.1.1). Parmi les variables macroéconomiques, la diminution de l’inflation, l’appréciation réelle de la monnaie et l’instabilité du taux de change entraînent un moins bon classement en termes de PIB par habitant. Ces corrélations entre deux variables montrent également qu’un niveau plus élevé de développement du marché financier et d’accessibilité des services financiers a un effet positif sur la croissance de même que l’efficience du marché du travail et l’équipement du pays en infrastructures. Ces corrélations restent valables au niveau mondial et pour l’Afrique subsaharienne, mais à des degrés variables.

Tableau 2.1.1.Afrique subsaharienne : régressions transversales sur le PIB par habitant
VariableSourceSigne de la pentePente de la variable muette pour l’AfSSPente totale pour l’AfSS1Niveau de la variable muette pour l’AfSSR2 ajusté
Variables structurelles
Taille du marché (rang)WEFA+(3)Oui(3)0,41
Population rurale, proportion (pourcentage)IDM+(12)Oui(3)0,69
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)IDM+(14)(−6)+Oui(7)0,77
Santé et éducation (rang)WEFA+(11)0,71
Qualité de l’éducation (rang)WEFA+(6)(−2)+Oui(5)0,53
Capacités technologiques (rang)WEFA+(16)0,82
Santé (rang)WEFA+(15)0,80
Espérance de vie (rang)WEFA(−13)+(6)Oui(−6)0,76
Efficacité du marché du travail (rang)WEFA+(6)Oui(5)0,51
Développement du marché financier (rang)WEFA+(6)Oui(4)0,54
Facilité d’accès au crédit (rang)WEFA+(4)Oui(2)0,49
Accès services financiers (comptes/1000 adultes)CGAP(−4)(−3)Oui(6)0,55
Qualité des institutions (rang)WEFA+(9)Oui(4)0,65
Coefficient de Gini (pourcentage)IDM+(2)(−3)Oui(5)0,42
Politiques
Environnement macroéconomique (rang)WEFA+(4)Oui(3)0,47
Inflation (2000–13) (rang)PEM+(8)(−3)+Oui(7)0,52
Appréciation du taux de change réel2 (rang)INS+(3)Oui(6)0,37
Volatilité du taux de change réel2 (rang)INS+(3)Oui(6)0,37
Autres facteurs liés à l’action des pouvoirs pubics
Infrastructures (rang)WEFA+(15)0,82
Infrastructures électriques (rang)WEFA+(17)0,84
Infrastructures de transports (rang)WEFA+(10)Oui(3)0,69
Qualité des infrastructures (rang)WEFA(−10)0,67
Droits de douane (pourcentage)IDM+(4)0,59
Droits de douane (pourcentage)WEFA+(7)0,56
Concurrence (rang)WEFA+(7)Oui(5)0,57
Concurrence, locale (rang)WEFA+(6)Oui(4)0,51
Prééminence sur le marché (rang)WEFA+(6)(−2)+Oui(5)0,53
Sources : Forum économique mondial, 2013–14 (WEFA); FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale (PEM); FMI, Système des avis d’information (INS); Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion (CGAP); Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (IDM).Note : régression transversale selon la méthode des moindres carrés ordinaire sur les données disponibles les plus récentes, effectuée sur les rangs afin d’obtenir la position relative des pays. PIB par habitant (rang) = constante + (pente + pente de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) * variable + coefficient du niveau de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) + erreur. Les signes ne sont indiqués que pour les variables les plus significatives; coefficient t indiqué entre parenthèses. AfSS = Afrique subsaharienne.

Obtenu par l’addition des estimations ponctuelles pour la pente mondiale ajustée en fonction de l’écart positif ou négatif par rapport à la pente de l’Afrique subsaharienne.

L’appréciation est mesurée entre 2000 et 2013, et la volatilité par le coefficient de variation du taux de change réel entre 2000 et 2012 avec des données annuelles.

Sources : Forum économique mondial, 2013–14 (WEFA); FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale (PEM); FMI, Système des avis d’information (INS); Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion (CGAP); Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (IDM).Note : régression transversale selon la méthode des moindres carrés ordinaire sur les données disponibles les plus récentes, effectuée sur les rangs afin d’obtenir la position relative des pays. PIB par habitant (rang) = constante + (pente + pente de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) * variable + coefficient du niveau de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) + erreur. Les signes ne sont indiqués que pour les variables les plus significatives; coefficient t indiqué entre parenthèses. AfSS = Afrique subsaharienne.

Obtenu par l’addition des estimations ponctuelles pour la pente mondiale ajustée en fonction de l’écart positif ou négatif par rapport à la pente de l’Afrique subsaharienne.

L’appréciation est mesurée entre 2000 et 2013, et la volatilité par le coefficient de variation du taux de change réel entre 2000 et 2012 avec des données annuelles.

Une régression multivariée montre aussi que des variables telles que la santé (classement), l’environnement macroéconomique (classement), la part de la population vivant en zone rurale (pourcentage) et la part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage) améliorent la performance relative d’un pays. Une cinquième variable serait constituée par les infrastructures (classement) bien qu’elle soit corrélée avec l’efficience du marché du travail (classement) ou le développement du marché financier (classement).

Ces régressions n’impliquent pas de relation de cause à effet, mais vont dans le sens des affirmations suivantes : les mesures macroéconomiques ont leur importance pour les résultats relatifs obtenus par un pays en termes de revenu, les pouvoirs publics ont intérêt à investir dans le capital humain et le capital physique, et la transformation structurelle d’un pays qui lui permet de créer de la valeur en dehors de l’agriculture peut améliorer le niveau de vie de la population, ce qui supposerait de surmonter les obstacles structurels à une amélioration de la compétitivité. Des retards importants par rapport au reste du monde persistent dans la région en ce qui concerne la santé, la part de l’agriculture dans le PIB, l’accessibilité des services financiers et les infrastructures (tableau 2.1.3).

Tableau 2.1.2.Afrique subsaharienne : régressions linéaires multivariées sur le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat (classement)
1234
Pentes de l’échantillon complet
Efficacité du marché du travail (rang)0,0006 (3)
Développement du marché financier (rang)0,0006 (2)
Infrastructures (rang)0,0022 (5)
Santé (rang)0,0039 (9)0,0039 (9)0,0029 (6)0,0041 (10)
Population rurale, proportion (pourcentage)0,0024 (4)0,0024 (4)0,0023 (4)0,0024 (4)
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)0,0062 (5)0,0058 (5)0,0046 (4)0,0062 (5)
Environnement macroéconomique0,0005 (2)0,0006 (2)0,0008 (3)
Ajustement de la pente pour l’Afrique subsaharienne
Efficacité du marché du travail (rang)
Développement du marché financier (rang)
Infrastructures (rang)
Santé (rang)−0,0018 (−5)
Population rurale, proportion (pourcentage)
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)
Environnement macroéconomique0,0012 (2)0,0011 (2)0,0015 (4)0,0009 (2)
Variable muette pour l’Afrique subsaharienne -0,1897 (−3)−0,1876 (−3)−0,1811 (−3)
Postes pour mémoire :
Observations98989898
R2ajusté0,90690,90580,91600,9015
Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.Note : régressions selon la méthode des moindres carrés ordinaire. La constante n’est pas indiquée. Coefficient t indiqué entre parenthèses.
Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.Note : régressions selon la méthode des moindres carrés ordinaire. La constante n’est pas indiquée. Coefficient t indiqué entre parenthèses.
Tableau 2.1.3.Afrique subsaharienne : écarts de développement
TotalAfSSHors AfSS
PIB par habitant (PPA, 2000)14.7844.25918.485
Pauvreté (pourcentage)20448
Environnement macroéconomique (rang)759568
Éducation primaire (rang)7411262
Santé (rang)7512858
Rural (pourcentage)426037
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)13259
Efficacité du marché du travail (rang)747973
Développement du marché financier (rang)749267
Accès aux services financiers (comptes/1000 adultes)1.2183161.536
Infrastructures (rang)7411660
Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; Rapport 2013–14 du Forum économique mondial sur la compétitivité dans le monde; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.Note : AfSS = Afrique subsaharienne; PPA = parité de pouvoir d’achat.
Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; Rapport 2013–14 du Forum économique mondial sur la compétitivité dans le monde; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.Note : AfSS = Afrique subsaharienne; PPA = parité de pouvoir d’achat.
Cet encadré a été préparé par Jorge Iván Canales-Kriljenko.

Encadré 2.2.Facteurs structurels influant sur la pauvreté en Afrique subsaharienne

D’après les régressions transversales, la pauvreté a été plus forte dans les pays d’Afrique subsaharienne dont une part plus importante de la population vit en zone rurale (pourcentage) et qui ont un secteur financier plus exclusif (accès), de moins bonnes infrastructures (classement), des droits de douane plus faibles et un niveau plus bas de maturité technologique (classement). Parmi les variables macroéconomiques, une plus forte inflation et l’instabilité du taux de change réel ont été associées à une plus grande pauvreté dans la région. Certaines données manquant, ce sont les données les plus récentes disponibles sur la pauvreté dans les divers pays et les dernières données disponibles sur les autres variables qui ont été utilisées ici. Il ressort de l’analyse que les corrélations ne sont statistiquement significatives que pour l’Afrique subsaharienne.

Tableau 2.2.1.Afrique subsaharienne : régressions transversales sur la pauvreté
VariableSourceSigne de la pentePente de la variable muette pour l’AfSSPente totale pour l’AfSS1Niveau de la variable muette pour l’AfSSR2 ajusté
Variables structurelles
Taille du marché (rang)WEFA0,48
Population rurale, proportion (pourcentage)IDM+(2)+0,58
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)IDMOui(4)0,62
Santé et éducation (rang)WEFA0,51
Qualité de l’éducation (rang)WEFA0,48
Capacités technologiques (rang)WEFA+(4)+0,61
Santé (rang)WEFA+(2)+0,52
Espérance de vie (rang)WEFA0,54
Efficacité du marché du travail (rang)WEFAOui(4)0,47
Développement du marché financier (rang)WEFAOui(2)0,48
Facilité d’accès au crédit (rang)WEFA0,48
Accès services financiers (comptes/1000 adultes)CGAP(−3)Oui(7)0,59
Qualité des institutions (rang)WEFA0,50
Coefficient de Gini (pourcentage)IDMOui(3)0,49
Politiques
Environnement macroéconomique (rang)WEFAOui(4)0,47
Inflation (2000–13) (rang)PEM+(3)+0,56
Appréciation du taux de change réel2 (rang)INSOui(4)0,49
Volatilité du taux de change réel2 (rang)INS+(3)+Oui(3)0,54
Autres facteurs liés à l’action des pouvoirs publics
Infrastructures (rang)WEFA+(3)+0,61
Infrastructures électriques (rang)WEFA+(3)+0,61
Infrastructures de transports (rang)WEFA+(3)+0,57
Qualité des infrastructures (rang)WEFAOui(3)0,51
Droits de douane (pourcentage)IDM(−2)Oui(5)0,55
Droits de douane (pourcentage)WEFA(−2)Oui(3)0,48
Concurrence (rang)WEFAOui(4)0,47
Concurrence, locale (rang)WEFAOui(2)0,47
Prééminence sur le marché (rang)WEFAOui(3)0,47
Sources : Forum économique mondial, 2013–14 (WEFA); FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale (PEM); FMI, Système des avis d’information (INS); Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion (CGAP); Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (IDM).Note : régression transversale selon la méthode des moindres carrés ordinaire sur les données disponibles les plus récentes, effectuée sur les rangs afin d’obtenir la position relative des pays. Les données utilisées pour mesurer le nombre de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar par jour sont les données connues les plus récentes. Pauvreté (pourcentage) = constante + (pente + pente de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) * variable + coefficient du niveau de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) + erreur. Les signes ne sont indiqués que pour les variables les plus significatives; coefficient t indiqué entre parenthèses.

Obtenu par l’addition des estimations ponctuelles pour la pente mondiale ajustée en fonction de l’écart positif ou négatif par rapport à la pente de l’Afrique subsaharienne.

L’appréciation est mesurée entre 2000 et 2013, et la volatilité par le coefficient de variation du taux de change réel entre 2000 et 2012 avec des données annuelles.

Sources : Forum économique mondial, 2013–14 (WEFA); FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale (PEM); FMI, Système des avis d’information (INS); Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion (CGAP); Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (IDM).Note : régression transversale selon la méthode des moindres carrés ordinaire sur les données disponibles les plus récentes, effectuée sur les rangs afin d’obtenir la position relative des pays. Les données utilisées pour mesurer le nombre de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar par jour sont les données connues les plus récentes. Pauvreté (pourcentage) = constante + (pente + pente de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) * variable + coefficient du niveau de la variable muette pour l’Afrique subsaharienne * variable muette pour l’Afrique subsaharienne) + erreur. Les signes ne sont indiqués que pour les variables les plus significatives; coefficient t indiqué entre parenthèses.

Obtenu par l’addition des estimations ponctuelles pour la pente mondiale ajustée en fonction de l’écart positif ou négatif par rapport à la pente de l’Afrique subsaharienne.

L’appréciation est mesurée entre 2000 et 2013, et la volatilité par le coefficient de variation du taux de change réel entre 2000 et 2012 avec des données annuelles.

Dans le cadre d’une régression multivariée centrée sur l’Afrique subsaharienne, la pauvreté est associée positivement à une déficience des infrastructures, une forte contribution de l’agriculture au PIB, des droits de douane plus faibles, une moindre prééminence sur le marché et une inflation plus élevée. Comme dans le cas des régressions effectuées sur le PIB par habitant, un lien étroit semble exister entre le développement du marché financier et les infrastructures. En revanche, l’efficience du marché du travail (mesurée par le classement au regard des indicateurs mondiaux de la compétitivité) ne semble pas être significative quand les infrastructures sont retirées de la régression (tableau 2.2.2).

Tableau 2.2.2.Afrique subsaharienne : régressions linéaires multivariées sur la pauvreté (classement)
123
Ajustement de la pente pour l’Afrique subsaharienine
Efficacité du marché du travail (rang)0,035 (1)
Développement du marché financier (rang)0,159 (3)
Infrastructures (rang)0,390 (7)
Part de l’agriculture dans le PIB (pourcentage)0,594 (4)0,497 (3)0,347 (3)
Droits de douane (pourcentage)−1,532 (−2)−1,966 (−3)−1,957 (−5)
Prééminence sur le marché (rang)−0,072 (−2)−0,151 (−3)−0,174 (−5)
Inflation (rang)13,127 (2)20,962 (3)14,814 (4)
Variable muette pour l’Afrique subsaharienne17,061 (2)15,951 (2)−6,039 (−1)
Postes pour mémoire :
Observations434343
R2ajusté0,7420,7950,891
Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.Note : régressions selon la méthode des moindres carrés ordinaire, les pentes étant multipliées par la variable muette pour l’Afrique subsaharienne. La constante n’est pas indiquée. Coefficient t indiqué entre parenthèses.
Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.Note : régressions selon la méthode des moindres carrés ordinaire, les pentes étant multipliées par la variable muette pour l’Afrique subsaharienne. La constante n’est pas indiquée. Coefficient t indiqué entre parenthèses.

Bien que les régressions n’impliquent pas l’existence d’une relation de cause à effet, les régressions de la pauvreté sont au moins conformes à l’idée que les mesures permettant d’améliorer les infrastructures en place, de diversifier l’économie et de maintenir le pouvoir d’achat de la monnaie nationale ont tendance à réduire la pauvreté. En outre, étant donné qu’une baisse des droits de douane et un renforcement de la concurrence risquent de provoquer des bouleversements sociaux, surtout à court terme, il semblerait légitime de prendre des mesures pour protéger les pauvres et accroître leur productivité. Fait intéressant, la généralisation de l’accès au système financier apparaît significative quand l’inflation est exclue de la régression. Cela permet de penser que les pauvres sont moins disposés à épargner dans le système financier, ou qu’ils n’ont pas les moyens de le faire, quand le pouvoir d’achat de leur épargne est en jeu.

Cet encadré a été préparé par Jorge Iván Canales-Kriljenko.

Pendant les cinq premières années qui ont suivi le décollage économique, la part de l’agriculture a diminué dans des proportions comparables dans les deux pays : de 12 points au Viet Nam et de 11 points au Mozambique, sous l’effet de la transformation structurelle. Mais une différence importante entre les deux pays réside dans leur aptitude relative à créer des emplois en dehors de l’agriculture. La part de l’emploi agricole est restée presque constante au Mozambique entre 2002 et 2008, alors qu’elle a diminué de 10 points au Viet Nam entre 2000 et 2006, en suivant l’amélioration de la productivité agricole (graphiques 2.11 et 2.12).

Graphique 2.11.Mozambique : emploi par secteur, 2002–08

Source : estimations des services du FMI, sur la base des résultats des enquêtes nationales auprès des ménages.

Graphique 2.12.Viet Nam : emploi par secteur, 2000–06

Source : estimations des services du FMI, sur la base des résultats des enquêtes nationales auprès des ménages.

Le Viet Nam a réussi à créer plus de deux millions d’emplois dans l’industrie alors que le Mozambique n’en a créé qu’environ 160.000, dont seulement 40.000 environ étaient des emplois salariés. Le Viet Nam est aussi parvenu à améliorer la productivité d’une plus large fraction de sa population en attirant les travailleurs dans des activités plus productives alors que la productivité agricole n’a pas sensiblement progressé au Mozambique pendant la période considérée. En fait, à la différence de la productivité totale des facteurs, la productivité agricole a augmenté plus vite et pendant plus longtemps au Viet Nam qu’au Mozambique, où elle est restée stationnaire au cours des dernières années (graphiques 2.13 et 2.14). Au Viet Nam, les premières réformes ont porté sur les droits d’utilisation des sols, la privatisation des actifs collectifs, la libéralisation des prix et la rationalisation des subventions agricoles. Ces réformes ont été facilitées par l’existence d’une abondante main-d’œuvre qualifiée et bon marché, et par la proximité des grandes économies de la région du monde la plus dynamique. L’investissement direct étranger (IDE) en provenance des pays asiatiques a représenté près de 45 % de l’IDE cumulé (FMI, 2014e).

Graphique 2.13.Mozambique et Viet Nam : PIB réel et productivité totale des facteurs

Source : estimations des services du FMI, sur la base des données des Penn World Tables version 7.1.

Note : indice, année du décollage = 100. PTF = productivité totale des facteurs.

Graphique 2.14.Mozambique et Viet Nam : productivité totale des facteurs dans le secteur agricole

Source : calculs des services du FMI, sur la base d’estimations du Service des études économiques du Ministère de l’agriculture des États-Unis (International Agricultural Productivity data product).

Note : indice, productivité totale des facteurs dans l’agriculture = 100 pendant l’année du décollage de la croissance, t = 0.

L’expérience du Mozambique montre qu’une accumulation de capital concentrée dans des secteurs créant peu d’emplois ne contribue pas notablement à réduire la pauvreté. De très grands projets entrepris dans des enclaves centrées sur l’exploitation de ressources naturelles peuvent certes encore générer une croissance rapide, mais des mesures permettant de mieux partager les fruits de la croissance n’en restent pas moins nécessaires.

Le défi de la création d’emplois

L’Afrique subsaharienne doit accroître les possibilités d’emploi et améliorer la productivité pour plusieurs raisons. Premièrement, la plupart des habitants d’Afrique subsaharienne vivent du revenu de leur travail et le nombre de pauvres est encore élevé dans la région. Deuxièmement, le dividende démographique se traduira par un accroissement sensible de la population en âge de travailler. En 2020, plus de la moitié de la population d’Afrique subsaharienne sera âgée de moins de 25 ans, ce qui ouvrira des perspectives considérables pour l’emploi et la croissance (graphique 2.15). Il est indispensable d’intégrer ces personnes dans des activités productives permettant de réduire à terme les taux de pauvreté pour éviter les tensions sociales et politiques qui pourraient compromettre en grande partie les progrès accomplis jusqu’à présent, surtout dans un environnement caractérisé par la faiblesse des institutions.

Graphique 2.15.Afrique subsaharienne : population par tranches d’âge, 2005–20

Source : Nations Unies, World Population Prospects: The 2010 Revision.

Comme le montre la comparaison entre le Mozambique et le Viet Nam, il est très important d’améliorer la productivité du travail pour la part la plus large possible de la population en âge de travailler.

La plupart des habitants d’Afrique subsaharienne travaillent dans des emplois agricoles et des activités de service peu productifs en utilisant des méthodes qui ne bénéficient pas d’économies d’échelle, à cause en partie du manque de qualification de la main-d’œuvre. Les marchés du travail des pays d’Afrique subsaharienne, hormis les pays à revenu intermédiaire, se caractérisent par un très bas niveau d’emploi dans le secteur formel (10 % environ de la population active), de très faibles taux de chômage (2 % à 3 % environ) et une population active nombreuse, ce qui conduit au sous-emploi. Les services sont fournis dans une large mesure par des entreprises familiales1.

À l’instar de ce qui s’est produit dans le monde entier, y compris en Afrique subsaharienne, le déplacement de la main-d’œuvre vers les secteurs plus productifs réduira progressivement la part de l’agriculture dans le PIB. Une transformation plus poussée de la production agricole ajouterait de la valeur aux activités agricoles de simple récolte et d’élevage d’animaux; par exemple, les produits agricoles pourraient être transformés en repas servis dans les restaurants ou conditionnés en vue de leur exportation.

Du côté positif, à mesure que des possibilités d’emploi seront créées ailleurs, le sous-emploi dans l’agriculture devrait diminuer. Les travailleurs les moins productifs quittant le secteur, la valeur ajoutée (et les bénéfices) par travailleur devraient s’accroître, même sans gains de productivité dans l’agriculture. Cependant, l’expérience d’autres pays, dont le Viet Nam, indique que cette augmentation de la productivité agricole est renforcée par l’amélioration de la productivité totale des facteurs dont s’accompagnent la modernisation et la diversification de l’économie. En général, ces gains impliquent toutefois une accélération du processus d’urbanisation pour permettre le passage à des activités à plus forte valeur ajoutée comme les activités manufacturières et l’exportation de services. Cette dernière évolution nécessiterait de nouvelles réformes permettant de créer un environnement plus favorable aux entreprises, notamment par une réduction des formalités administratives, la simplification des réglementations et la promotion de la concurrence; cela pourrait nécessiter des IDE pour rendre le pays mieux à même d’intégrer les toutes dernières technologies. Cette approche pourrait permettre d’obtenir des gains de productivité importants, susceptibles de créer assez de possibilités d’emploi pour réduire de façon décisive la pauvreté et les inégalités de revenu. Cependant, cela implique aussi que les autorités nationales investissent davantage de ressources dans les infrastructures urbaines et améliorent leurs cadres de planification des infrastructures. Il convient de dégager un espace budgétaire pour soutenir l’urbanisation afin de limiter autant que possible les risques de bouleversements sociaux et les pertes de bien-être que pourrait entraîner la transition désordonnée d’une société rurale à une société urbaine.

En même temps, il est aussi tout à fait possible d’augmenter la productivité totale des facteurs par des gains de productivité dans l’agriculture. Ces gains ont aussi des chances de produire d’importants dividendes sociaux. L’agriculture est de loin le premier employeur en Afrique subsaharienne (graphique 2.16). Des progrès dans l’agriculture sont importants, car un grand nombre de travailleurs resteront pendant longtemps employés dans ce secteur du fait qu’il s’agit d’un secteur à plus forte intensité de main-d’œuvre que les autres, tels les secteurs manufacturier et minier. Il nécessite en outre des compétences moins spécialisées et moins de formation. Il ressort, par ailleurs, des observations faites dans la région que c’est notamment grâce à l’expansion de l’agriculture survenue au cours des dernières décennies que la pauvreté y a diminué (encadré 2.3). La croissance des cultures de base réduit la pauvreté de manière plus décisive que celle des cultures de rapport. (FMI, 2013b)

Graphique 2.16.Afrique subsaharienne : projections de la répartition de l’emploi par type de pays et par secteur, 2020

Sources : enquêtes nationales auprès des ménages; FMI, base de données du Département Afrique; calculs des services du FMI.

Note : PFR = pays à faible revenu; PRI = pays à revenu intermédiaire; PRR = pays riches en ressources naturelles.

La productivité agricole progresse plus lentement en Afrique subsaharienne que dans les autres pays et l’écart s’est creusé au fil des ans (graphique 2.17). La croissance en Afrique subsaharienne a principalement résulté de l’adjonction de facteurs de production (terre et travail) au processus de production. Le continent africain associe une vaste superficie de terres arables non cultivées à des rendements agricoles relativement faibles, ce qui représente un potentiel considérable. En outre, la superficie cultivée a augmenté dans la région, à l’inverse de l’évolution observée dans le reste du monde sous l’effet de l’urbanisation croissante.

Graphique 2.17.Productivité totale des facteurs dans l’agriculture, 1961–2010

Source : Ministère de l’agriculture des États-Unis, Service des études économiques.

1 Hors Afrique du Sud.

Les résultats globalement ternes enregistrés en matière de productivité agricole s’expliquent par des obstacles importants liés à des problèmes structurels qui sont politiquement difficiles à résoudre de manière décisive. Si certains pays d’Afrique subsaharienne, tels que l’Éthiopie et le Rwanda, ont déjà accru nettement leurs rendements, la productivité agricole a stagné dans d’autres.

McKinsey (2010) estime que l’adoption de cultures de meilleur rapport et l’accroissement des rendements joints à l’extension des terres cultivées pourraient permettre de faire progresser la valeur de la production agricole du continent deux fois plus vite au cours des 20 prochaines années que pendant la décennie écoulée.

Mesures à prendre pour créer des possibilités d’emploi

Pour améliorer la productivité agricole et encourager la diversification de l’économie vers des activités à forte intensité de main-d’œuvre autres que l’agriculture, des investissements tant publics que privés sont nécessaires dans le capital humain et le capital physique. Les ressources étant limitées, les efforts entrepris par les pouvoirs publics pour réduire la pauvreté doivent être bien ciblés. Puisque les entreprises familiales absorbent la majeure partie de la population active, toute stratégie de réduction de la pauvreté devrait viser à les rendre plus productives.

Les gouvernements de la région peuvent soutenir les entreprises familiales par les actions suivantes :

  • Éviter de les faire crouler sous le poids de l’impôt ou de la réglementation; actuellement, ces entreprises sont souvent soumises à un taux d’imposition plus élevé que les grandes entreprises sans recevoir beaucoup en échange.
  • Leur offrir des services complémentaires dans des domaines comme la sécurité, l’assainissement, les transports et l’alimentation en eau et en électricité, entre autres, que l’on peut considérer comme faisant partie de l’infrastructure commerciale de l’économie.
  • Leur fournir une formation technique utile permettant d’acquérir les compétences commerciales et financières de base pour contribuer à améliorer leur capital humain.
  • Faire progresser la productivité dans le secteur agricole grâce à des réformes foncières appropriées et une amélioration des infrastructures physiques et des rendements agricoles. Cela pourrait faciliter la transformation structurelle et avoir des effets positifs dans l’ensemble de l’économie.
  • Prendre des mesures destinées à leur permettre d’accéder plus facilement aux services financiers (notamment au crédit, aux services bancaires et aux produits d’assurance, etc.).

Encadré 2.3.Réduction de la pauvreté et composition sectorielle de la croissance

Les progrès accomplis ces 20 dernières années dans la réduction de la pauvreté ont varié d’un pays à l’autre en Afrique subsaharienne. Le niveau de pauvreté n’a pas sensiblement diminué dans certains pays à forte croissance alors qu’un pays comme l’Éthiopie a réussi à faire sortir le quart de sa population de la pauvreté entre 2000 et 2010.

Pourquoi la croissance bénéficie-t-elle beaucoup plus nettement aux pauvres dans certains pays que dans d’autres? Un élément de réponse à cette question se trouve dans la composition sectorielle de la croissance. En Éthiopie, c’est surtout dans l’agriculture et les services que la croissance s’est envolée alors que dans d’autres pays, ce sont principalement les. activités extractives qui ont tiré la croissance. Le tableau 2.3.1 pousse plus à fond cette idée en considérant un groupe de 35 pays d’Afrique subsaharienne et cinq périodes triennales comprises entre 1996 et 2010. La pauvreté est mesurée ici à l’aide de l’indice à 1,25 dollar par jour à partir des données de la base PovcalNet de la Banque mondiale. Celles-ci ont été complétées par les données du FMI sur la valeur ajoutée réelle dans les secteurs de l’agriculture, des activités manufacturières, des services, des activités extractives (activités minières et production de produits pétroliers et de produits à base de charbon), de la construction et des services publics.

Tableau 2.3.1.Afrique subsaharienne : relation entre la croissance sectorielle et la réduction de la pauvreté
Variable dépendante : indice de pauvreté12
Agriculture−0,410 **−0,430 ***
(0,047)(0,000)
Services−0,280 ***−0,200 ***
(0,000)(0,000)
Industrie manufacturière−0,130−0,050
(0,160)(0,250)
Activités extractives−0,080 *−0,090 *
(0,092)(0,006)
Bâtiment et travaux publics−0,190−0,080
(0,123)(0,111)
Services publics0,070−0,040
(0,533)(0,761)
Gini0,250 ***
(0,000)
Source : calculs des services du FMI.Note : valeurs P indiquées entre parenthèses; ***, ** et * dénotent une signification à 1 %, 5 % et 10 %, respectivement. Les estimations ont été obtenues selon la méthode des moments généralisée.
Source : calculs des services du FMI.Note : valeurs P indiquées entre parenthèses; ***, ** et * dénotent une signification à 1 %, 5 % et 10 %, respectivement. Les estimations ont été obtenues selon la méthode des moments généralisée.

Le tableau 2.3.1 présente les résultats de l’évaluation du potentiel de réduction de la pauvreté de chaque secteur considéré séparément dans les colonnes 1 et 2. La croissance a un impact significatif et négatif sur la pauvreté dans tous les secteurs, considérés séparément (à l’exception des services d’utilité publique). L’ampleur de cet impact varie toutefois fortement d’un secteur à l’autre. C’est dans l’agriculture que la croissance semble avoir la plus forte incidence sur la pauvreté. D’après notre estimation globale, une croissance de 1 % dans l’agriculture fait sortir 0,41 % de la population de la pauvreté. Viennent ensuite les services, où une même croissance de 1 % réduit d’environ 0,28 % la proportion de pauvres dans la population. Dans les autres secteurs, l’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance est beaucoup plus faible, comme le montre la colonne 2. Ces résultats restent valables si le coefficient de Gini est inclus comme variable de contrôle.

Cet encadré a été préparé par Isabell Adenauer et Samba Mbaye.

Les systèmes financiers de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ne sont pas très développés. D’une part, l’épargne privée est relativement faible et la protection fournie par la sécurité sociale et les dispositifs de protection sociale pendant la vieillesse ou pour faire face à de graves ennuis est limitée. D’autre part, comme on l’a vu, le travail reste la principale source de revenu pour la vaste majorité de la population de la région2. Pour qu’un plus grand nombre d’entreprises prospèrent et offrent des possibilités d’emploi, davantage de personnes doivent être disposées à prendre des risques. Un accès restreint au crédit limiterait la mise en œuvre de nouveaux projets, surtout des plus innovants d’entre eux, qui mettent plus de temps à arriver à maturité. Il faut que les ménages et les entreprises aient accès à l’épargne, à l’assurance et aux autres services financiers pour faciliter leur gestion de trésorerie. Il ressort d’expériences menées sur le terrain que l’accès à des comptes d’épargne a des effets positifs sur l’épargne, l’investissement productif, la consommation, les soins de santé préventifs, la productivité et le revenu (Demirgüç-Kunt, Beck et Honohan, 2008). Enfin, l’élargissement de l’accès au secteur financier favoriserait une répartition des qualifications entre les activités professionnelles en encourageant ceux qui ont l’esprit d’entreprise à exploiter leurs talents pour créer des possibilités d’emploi productives.

Le défi de l’accès généralisé aux services financiers

L’approfondissement du système financier peut permettre d’augmenter l’investissement, de stimuler l’innovation, de faciliter les transferts de technologies et d’obtenir une répartition plus efficiente des capitaux entre les secteurs (Dabla-Norris et al., 2013). Il peut toutefois aussi coexister avec l’exclusion d’importants segments de la population des services financiers. Pour illustrer la différence entre l’approfondissement du système financier et la généralisation de l’accès aux services financiers, nous représentons graphiquement ces deux concepts en mesurant le premier à l’aide du ratio crédit/PIB et le second par le pourcentage d’adultes qui sont titulaires d’un compte dans un établissement officiel. Le graphique 2.18 montre que, dans l’ensemble, une fois atteint un niveau critique d’accès, de nouveaux progrès dans l’approfondissement du système financier peuvent encore contribuer à augmenter l’épargne et l’investissement nécessaires pour développer des activités productives et créer des emplois. Mais dans le cas des pays à faible revenu, s’il ne s’accompagne pas d’un élargissement notable de l’accès aux services financiers, l’approfondissement du système financier aura un impact moindre sur la création de possibilités d’emploi et le développement d’activités commerciales profitant aux pauvres. Il faut donc que les gouvernants s’efforcent activement de développer l’accès aux services financiers à un faible niveau d’intermédiation du fait que des frais de transaction élevés risquent de dissuader les établissements financiers d’accepter comme clients les ménages à faible revenu.

Graphique 2.18.Afrique subsaharienne : accès aux services financiers et approfondissement financier, 2011

Sources : FMI, base de données du Département Afrique; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.

Note : voir page 69 la liste des abréviations des pays.

Il n’est pas facile de déterminer de manière empirique l’effet de l’accès aux services financiers sur le développement humain et le revenu en raison de l’existence possible d’un lien de causalité inverse. À l’aide de la base de données Global Financial Inclusion de la Banque mondiale, nous avons essayé de détecter une éventuelle corrélation entre ces deux variables afin de visualiser l’effet des mesures visant à élargir l’accès aux services financiers (graphique 2.19)3. Nous avons comparé la performance de chaque pays en matière d’accès aux services financiers, ajustée en fonction de son PIB, à l’évolution des indices de développement humain entre 2000 et 2011 et constaté l’existence d’une corrélation positive dans le cas des pays à niveau intermédiaire d’intermédiation financière (ratio crédit/PIB compris entre 10 % et 30 %). Cela laisse entendre que les pays qui sont en train de passer d’un faible niveau à un niveau élevé d’intermédiation financière sont ceux qui enregistrent la plus nette amélioration des indices de développement humain. En fait, les pays sous-performants sont souvent des pays à faible niveau d’intermédiation financière. Inversement, les pays surperformants se caractérisent aussi fréquemment par de plus hauts niveaux d’intermédiation financière.

Graphique 2.19.Afrique subsaharienne : accès aux services financiers et progrès du développement humain

Sources : Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.

Note : voir page 69 la liste des abréviations des pays.

Le problème de l’intermédiation financière est plus pressant pour les pauvres. Dans leur cas, des coûts d’intermédiation plus élevés se traduisent par une moindre élasticité de l’accès aux services financiers par rapport à l’évolution du revenu. L’accès aux services financiers est plus sensible à l’évolution du PIB par habitant pour les populations «riches» (quintile supérieur de revenu) que pour les populations «pauvres» (quintile inférieur de revenu). Lorsque l’on utilise l’indice de développement humain, l’écart entre riches et pauvres est encore plus marqué, ce qui signifierait que d’autres composantes de cet indice, telles que l’espérance de vie et le niveau d’études dans un pays, peuvent aussi expliquer dans une large mesure les différences d’accès aux services financiers entre riches et pauvres en fonction du niveau de vie (graphiques 2.20 et 2.21). Par exemple, les études primaires et secondaires sont corrélées avec l’aptitude à utiliser les nouvelles technologies qui est un aspect de plus en plus important de l’accès aux services financiers en Afrique subsaharienne.

Graphique 2.20.Afrique subsaharienne : accès aux services financiers et PIB par habitant, 2011

Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.

Graphique 2.21.Afrique subsaharienne : accès aux services financiers et indice de développement humain, 2011

Sources : Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain; Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion

Cette observation permet de penser que des mesures contribuant à faire baisser les coûts d’intermédiation peuvent être plus susceptibles d’améliorer l’accès aux services financiers, surtout pour les pauvres, que des mesures visant directement à élargir l’accès au crédit. Pendant de nombreuses années, les mesures prises pour généraliser l’accès aux services financiers dans les pays à faible revenu et ceux d’Afrique subsaharienne ont principalement cherché à élargir l’accès des pauvres au crédit directement à l’aide de lignes de crédit spéciales ou par l’intermédiaire d’établissements de crédit spécialisés, y compris des banques d’État et des établissements de microfinance. Or, ces politiques ont donné des résultats inégaux pour ce qui est de faciliter l’accès aux services financiers et n’ont pas fait baisser les coûts d’intermédiation (Banque mondiale, 2014).

Des données plus récentes indiquent que le progrès technologique est un facteur positif de réduction des coûts d’intermédiation. De nouvelles études montrent en outre que la baisse des coûts de transaction peut avoir un effet non négligeable sur l’activité économique et le bien-être. Entre l’accroissement rapide du nombre et de l’utilisation des guichets automatiques de banque et l’expansion spectaculaire des transferts monétaires effectués par téléphone portable, les pays d’Afrique subsaharienne connaissent actuellement une transformation profonde de la fourniture des services financiers. Les transferts monétaires par téléphone portable sont devenus courants au Kenya et d’autres pays d’Afrique subsaharienne sont en train d’imiter ce modèle. Les avantages potentiels de cette innovation n’ont pas encore été totalement exploités, l’Angola et le Kenya ayant pris beaucoup d’avance sur les autres pays dans l’utilisation du téléphone portable pour des opérations autres que les transferts (graphique 2.22).

Graphique 2.22.Afrique subsaharienne : utilisation du téléphone portable pour régler les factures, 2011

Source : Banque mondiale, base de données Global Financial Inclusion.

Note : MOAN = Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Des travaux de recherche récents ont essayé de cerner les facteurs plus fondamentaux qui expliquent le succès de l’expérience kényane. S’appuyant sur un indice des réglementations concernant les contrats électroniques, la protection des consommateurs, l’interopérabilité, les services de connaissance de la clientèle («know your customer»), la banque à distance et l’argent électronique, Gutierrez et Singh (2013) estiment que c’est le juste équilibre trouvé entre certitude et transparence de la réglementation qui explique le succès du Kenya par rapport à un échantillon de 34 pays émergents et en développement. Dans les pays qui cherchent à exploiter plus rapidement les possibilités offertes par les services bancaires par téléphone portable, de nouveaux modèles de gestion économique contribuent à améliorer l’accès aux services financiers et l’innovation financière. Selon d’autres études empiriques, le téléphone portable pourrait améliorer le bien-être des consommateurs et des producteurs, et peut-être, plus largement, favoriser le développement économique (Aker et Mbiti, 2010).

Mesures visant à élargir l’accès aux services financiers

Des mesures créant un environnement favorable peuvent fortement contribuer à élargir l’accès aux services financiers et semblent très prometteuses pour incorporer les segments de population à faible revenu dans les systèmes financiers formels. Elles impliquent de faire preuve de souplesse dans l’adoption des produits innovants. Les nouveaux produits constituent normalement un risque de concurrence pour les acteurs établis sur le marché qui seront naturellement opposés à leur introduction et feront pression pour que de nouvelles mesures de sauvegarde soient adoptées avant que de nouveaux entrants soient admis sur les marchés financiers. Par ailleurs, une synergie peut s’opérer entre les différentes plates-formes introduites parallèlement. Les interactions entre les agents bancaires, les bureaux de crédit et les services bancaires par téléphone portable peuvent permettre aux utilisateurs de services financiers appartenant au segment de la population à faible revenu de faire leurs preuves, et, à terme, leur faciliter un accès au crédit plus durable que des programmes spéciaux.

Pour soutenir les efforts tendant à généraliser l’accès aux services financiers, il faudrait notamment :

  • Encourager la concurrence et supprimer les imperfections des marchés, notamment celles qui créent des distorsions empêchant les pauvres d’avoir accès aux services financiers. En facilitant le recours aux agents bancaires, aux bureaux de poste, aux supermarchés, aux épiceries et aux stations d’essence pour représenter les banques en dehors de leur réseau de succursales, on rendra les services financiers beaucoup plus accessibles à de larges segments de la population.
  • Focaliser les améliorations sur les infrastructures financières et du crédit dans les domaines où cela aura un plus fort impact sur les frais financiers et les coûts de transaction. Par exemple, les efforts permettant de mieux identifier les emprunteurs peuvent fortement contribuer à atténuer la réticence des banques à accueillir des clients à faible revenu. Favoriser une meilleure information contribuera aussi à intensifier la concurrence et à faire baisser les coûts.
  • Faciliter les activités des centrales de crédit pour permettre une information efficace qui bénéficiera aux petits clients des banques. Il faut pour cela établir un cadre juridique approprié qui protège les droits des consommateurs, atténue les risques pesant sur l’accès à l’information et assure l’équité et la transparence entre les participants (Brown, Japelli et Pagano, 2009).
  • Chercher constamment à trouver un juste équilibre entre les initiatives en faveur des marchés, une surveillance macroprudentielle appropriée et un calibrage attentif des politiques publiques. Les mesures visant à élargir l’accès aux services financiers doivent s’accompagner d’un élargissement concomitant du périmètre couvert par la réglementation et la surveillance afin de réduire autant que possible l’arbitrage entre réglementations et les risques pour le système financier.

Conclusion

Ce chapitre s’est attaché essentiellement à identifier les principales mesures pouvant faciliter la création de possibilités d’emploi et la réduction de la pauvreté pour la population en expansion rapide des pays d’Afrique subsaharienne, en vue de maintenir, voire d’améliorer, leurs bonnes performances récentes en faisant en sorte que les bienfaits de la croissance soient mieux partagés. Il en ressort que le maintien de politiques macroéconomiques bien conçues et la suppression des distorsions structurelles restent nécessaires pour soutenir l’expansion économique et créer des emplois. À cela doit s’ajouter une nette amélioration des infrastructures pour réduire le coût des activités commerciales et accroître la production. Une accumulation soutenable de capital sera aussi nécessaire pour rehausser la productivité totale des facteurs, qui a soutenu l’expansion économique pendant la décennie écoulée. Enfin, une meilleure productivité agricole, conjuguée à une transformation structurelle, est indispensable pour continuer de faire reculer la pauvreté en Afrique subsaharienne — au moins pendant les prochaines décennies.

En outre, des mesures visant à favoriser l’accès de tous aux services financiers sont capitales pour développer les possibilités d’emploi en Afrique subsaharienne et dans les pays à faible revenu en général, car elles permettront aux pauvres de participer davantage aux activités économiques. Ce chapitre a montré que des mesures ayant pour effet d’abaisser le coût des opérations financières, notamment en facilitant la création de nouvelles plates-formes commerciales fondées sur le progrès technologique, et de renforcer les institutions, y compris celles qui favorisent la stabilité financière, sont de nature à promouvoir l’intégration des segments de population à faible revenu dans le système financier.

1Les entreprises familiales vendent surtout des services ainsi que des biens de consommation produits localement ou à l’étranger (vêtements d’occasion, articles ménagers et produits alimentaires). Elles transforment aussi les céréales et d’autres produits agricoles, ainsi que les ressources naturelles en charbon de bois, briques et ferrures. D’autres se consacrent à l’artisanat.
2Sans surprise, les sondages d’opinions réalisés en Afrique subsaharienne placent systématiquement l’emploi (ou le chômage) parmi les principales préoccupations de la population. Voir par exemple les séries des sondages Afrobarometer réalisés entre 2002 et 2012. L’emploi et le revenu continuent de devancer de près de 8 points les autres problèmes considérés comme urgents.
3Le degré d’accès aux services financiers en Afrique subsaharienne est mesuré par la différence entre la proportion effective de la population adulte qui détient un compte bancaire (accès effectif aux services financiers) et le degré d’accès aux services financiers expliqué par le PIB par habitant, sur la base d’une simple régression selon la méthode des moindres carrés ordinaire.

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