Chapter

3. Communauté de l’Afrique de l’Est: décollage imminent?*

Author(s):
International Monetary Fund. African Dept.
Published Date:
May 2011
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Introduction et résumé

Les membres de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) sont au nombre des pays d’Afrique subsaharienne (AfSS)—et, plus largement, du monde en développement—qui connaissent la croissance la plus rapide depuis quelques années. Trois d’entre eux (Ouganda, Rwanda et Tanzanie) se sont classés parmi les plus performants au niveau mondial entre 2005 et 2009 (tableau 3.1). La forte croissance affichée récemment tient en partie à un effet de «rattrapage» après des années très médiocres: à la fin du XXe siècle, la région a été le théâtre de graves troubles civils et de plusieurs épisodes d’instabilité économique. Depuis, sa politique économique a été caractérisée par une volonté de rigueur. Néanmoins, malgré les progrès constatés dernièrement, les revenus par habitant demeurent peu élevés.

Tableau 3.1.Les 20 pays les plus performants en 2005–09
RangPaysCroissance du PIB réel
(variation en pourcentage)
1Angola14,7
2Afghanistan, Rép. islam. de12,9
3Éthiopie11,4
4Chine, Rép. p. de11,4
5Myanmar9,4
6Ouganda8,3
7Ouzbékistan8,2
8Inde8,2
9Rwanda7,9
10Soudan7,8
11Cambodge7,8
12Bélarus7,7
13République Dominicaine7,4
14Vietnam7,4
15Mozambique7,1
16Tanzanie6,9
17Pérou6,8
18Argentine6,8
19Kazakhstan6,7
20Malawi6,5
CAE6,4
AfSS5,6
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.Note: à l’exception des pays de moins de 9 millions d’habitants.
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.Note: à l’exception des pays de moins de 9 millions d’habitants.

À moyen terme, il y a de bonnes chances pour que ces progrès se traduisent par une vigoureuse croissance. Toutefois, la trajectoire récente de la croissance ne permettra pas de rejoindre le groupe des pays à revenu intermédiaire ni de faire reculer sensiblement la pauvreté d’ici la fin de la décennie, comme l’ambitionnent la plupart des pays de la région. Il faudrait un rythme de croissance plus rapide pour y parvenir.

Nous examinons dans ce chapitre les chances qu’a la CAE de voir sa croissance s’accélérer et d’accéder au groupe des pays à revenu intermédiaire dans les 10 ou 15 prochaines années. Nous comparons les derniers chiffres de sa croissance avec ceux des pays dont la croissance a décollé au cours des dernières décennies (dénommés «pays à croissance soutenue» ou PCS dans ce chapitre) et envisageons les conséquences que pourraient avoir les transformations actuelles de l’économie mondiale sur la croissance tendancielle des pays de la CAE. Nos principales conclusions sont les suivantes:

  • Un vaste effort de stabilisation macroéconomique et de réformes a ouvert une période ininterrompue de stabilité financière, de développement des marchés et de renforcement des institutions qui a créé des conditions propices à la récente hausse des taux de croissance. Les effets bénéfiques des réformes se sont amplifiés au fil des ans et la poursuite d’une gestion économique prudente laissant jouer librement les forces du marché devrait contribuer à l’essor de la croissance dans les années à venir.
  • Pour ce qui est de la progression des exportations et de la mobilisation de l’épargne, la CAE a du retard par rapport aux pays qui ont réussi à faire décoller leur croissance. Ce décalage est largement structurel (développement limité des infrastructures physiques et financières, coût élevé des financements et de la réglementation), car les taux de change cadrent généralement avec les fondamentaux. Il y a moyen d’intervenir activement pour libérer le potentiel existant dans ces domaines. Une intégration régionale plus poussée, notamment sur les plans du commerce et de l’investissement (tant public que privé) pourrait contribuer à rehausser la productivité et à réduire les coûts, ce qui faciliterait le développement des exportations.
  • La CAE est bien placée pour tirer parti des nouvelles possibilités commerciales et financières qu’offre la transformation de l’économie mondiale. Il faudra peutêtre affiner les outils macroéconomiques pour atténuer les effets négatifs éventuels de l’accroissement de la volatilité financière et des risques. Les recettes et les dépenses budgétaires devront être gérées avec rigueur pour éviter la «malédiction des ressources» que pourrait entraîner l’augmentation des exportations de matières premières et le «piège de la dette» dans lequel la région pourrait tomber en cas de recours excessif aux emprunts non concessionnels.

L’évolution de la croissance de la CAE

La Communauté de l’Afrique de l’Est (Burundi, Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie) a connu une croissance vigoureuse au cours des deux dernières décennies (encadré 3.1)1. Il y a eu deux phases d’accélérations notables pendant cette période. Le rythme de la croissance s’est accéléré au début des années 90, comme dans le reste de l’Afrique subsaharienne (graphique 3.1). Plus récemment, à partir de 2005, la CAE a vu son taux de croissance augmenter sensiblement plus vite que dans le reste de l’Afrique subsaharienne et quasiment doubler par rapport à celui des 15 années précédentes. Avec une croissance moyenne par habitant de 4 % l’an sur les six dernières années, la CAE n’est pas loin de connaître un «épisode d’accélération de la croissance» au sens technique du terme2.

Graphique 3.1.Croissance du PIB réel

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

1Pondérée par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

Pour l’heure, les taux de croissance sont orientés à la hausse dans tous les pays membres de la CAE, encore qu’il subsiste une grande hétérogénéité entre eux. L’Ouganda se distingue par la plus longue période de forte croissance (6,9 % par an en moyenne de 1990 à 2009) (graphique 3.2).

Graphique 3.2.Croissance cumulée du PIB réel par habitant

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Le Rwanda et la Tanzanie connaissent une croissance rapide depuis le début des années 2000 (7,7 % et 6,8 % par an, respectivement). Depuis 2005, ces deux pays figurent parmi les pays les plus performants du monde, avec des taux de croissance annuelle du PIB de l’ordre de 8 % en moyenne, c’est-à-dire comparables à ceux des pays les mieux classés d’Afrique subsaharienne, comme le Mozambique, ou d’autres régions, comme le Vietnam et le Cambodge. Après une phase de stagnation, le taux de croissance kényan remonte, atteignant en moyenne 4,6 % par an depuis 2005, ce qui confère à l’ensemble de la région l’élan nécessaire pour surclasser tous les autres pays africains. Au Burundi, la production n’a quasiment pas cessé de baisser depuis 1990—à cause de périodes de conflit politique—, mais elle donne des signes de redressement depuis quelques années.

Encadré 3.1.Communauté de l’Afrique de l’Est: vue d’ensemble

La Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) a été créée en 2000 par le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie; le Burundi et le Rwanda les ont rejoints en 2007. Elle a pour objectifs d’approfondir la coopération entre ses États membres sur le plan politique, économique et social en vue de créer une union monétaire et, in fine, une fédération politique des États est-africains. Malgré des débuts lents, ce projet a pris depuis peu un élan politique sensible; les efforts d’harmonisation des politiques économiques et des systèmes juridiques se sont accélérés et ont abouti à la création d’un marché commun en juillet 2010.

Bien que la CAE actuelle n’ait qu’une dizaine d’années d’existence, ses membres coopèrent depuis longtemps dans le cadre de dispositifs successifs d’intégration régionale qui remontent à 1917, à commencer par une union douanière (Kenya, Ouganda et Tanzanie), suivie de la Haute Commission de l’Afrique orientale (1948–1961), de l’Organisation des services communs est-africains (1961–1967), de la Communauté de l’Afrique de l’Est (1967–1977) et de la Coopération de l’Afrique de l’Est (1993–2000).

Il y a cependant encore une certaine hétérogénéité parmi ses pays membres sur le plan des revenus, des structures industrielles et des indicateurs sociaux. Elle compte environ 127 millions de personnes, pour une superficie totale de 1,8 million de kilomètres carrés et un PIB nominal de 73,8 milliards de dollars (2009). L’économie la plus développée est celle du Kenya, avec un PIB nominal de 30,1 milliards de dollars (41 % du PIB régional). Si l’on se fonde sur le revenu par habitant, le Burundi est le membre le plus pauvre de la Communauté, avec un PIB réel moyen de 164 dollars, soit moins du tiers de la moyenne de la CAE (560 dollars). Une grande partie de la population de la CAE vit en zone rurale. Trois pays (Burundi, Ouganda et Rwanda) sont enclavés. Par comparaison avec le reste de l’Afrique, les matières premières représentent une part assez modeste de la production ou des exportations, encore que la Tanzanie exporte beaucoup d’or et que d’importantes réserves de pétrole et de gaz aient été découvertes en Ouganda et au Rwanda.

Pays de la CAE: sélection d’indicateurs, 2009
BurundiKenyaRwandaTanzanieOuganda
PIB et inflation
PIB nominal (en milliards de dollars EU)1,330,15,221,315,8
PIB nominal par habitant (en milliards de dollars EU)164762533517525
PIB réel par habitant (en dollars EU)1115487345460366
Croissance du PIB réel (%, moyenne annuelle 1995–2009)11,03,37,65,87,5
Inflation des prix à la consommation (%, moy. annuelle 1995–2009)13,68,010,69,76,0
Indicateurs sociaux2
Population (en millions)8,135,99,840,530,1
Croissance démographique (%, moyenne annuelle 1995–2009)32,22,13,72,33,3
Population rurale (% de la population totale)89,378,181,474,086,9
Taux de mortalité infantile (pour 1.000 naissances vivantes)101,354,870,468,479,4
Taux d’alphabétisation (% des plus de 15 ans)65,986,570,372,674,6
Facteurs géographiques
Enclavement
Ressources naturelles4
Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; Indicateurs du développement dans le monde; Barro et Lee (2010); et données des Nations Unies.

Aux prix et taux de change constants de 2000.

Dernières données disponibles.

Pour le Rwanda, 1998–2009.

L’exploitation des projets de production de méthane au Rwanda et de pétrole en Ouganda n’a pas encore démarré.

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; Indicateurs du développement dans le monde; Barro et Lee (2010); et données des Nations Unies.

Aux prix et taux de change constants de 2000.

Dernières données disponibles.

Pour le Rwanda, 1998–2009.

L’exploitation des projets de production de méthane au Rwanda et de pétrole en Ouganda n’a pas encore démarré.

Cet encadré a été rédigé par Catherine McAuliffe et Masafumi Yabara.

Du fait de la forte croissance de la production, les revenus par habitant des pays de la région rattrapent leur retard. Le PIB réel moyen par habitant s’est établi à 412 dollars en 2009, niveau proche de la moyenne pour la même période (420 dollars) de l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud et Nigéria), même s’il subsiste de grandes disparités au sein de la CAE (487 dollars pour le Kenya contre 115 dollars pour le Burundi)3.

La rapide croissance démographique de la région (près de 3 % l’an au cours des deux dernières décennies, contre 2,6 % en moyenne pour l’Afrique subsaharienne) a fait obstacle à la réduction de la pauvreté. La pauvreté monétaire a chuté d’environ 4 points entre 1990 et 2006 (dernière année disponible pour les enquêtes nationales sur la pauvreté), mais son niveau reste globalement inacceptable, avec des taux allant d’environ 20 % de la population au Kenya à 68 % au Burundi. Cependant, des progrès ont été enregistrés sur le plan des indicateurs sociaux. En particulier, la plupart des pays de la CAE sont près de réaliser l’objectif d’un taux de scolarisation primaire de 100 % et les taux de mortalité infantile ont diminué.

Pour accéder d’ici 2020 au statut de région à revenu intermédiaire auquel aspire la majorité des membres, il faudrait que la CAE ait un taux de croissance moyen d’environ 8,5 % par an jusqu’à la fin de la décennie, soit un taux supérieur de deux points à ceux des cinq dernières années4. Le Rwanda, l’Ouganda et la Tanzanie, avec des revenus par habitant un peu en dessous de la moyenne régionale, devraient afficher une croissance d’environ 10 % à 11 % par an pour y parvenir. Le Kenya est déjà proche du niveau des pays à revenu intermédiaire et devrait toucher au but plus vite que les autres si les taux de croissance actuels se maintiennent. Le Burundi, qui est le plus pauvre des membres de la CAE, aura besoin de beaucoup plus de temps. La question étudiée dans ce chapitre est double: la CAE est-elle bien placée pour atteindre ce but et quelles seraient les politiques économiques qui l’y aideraient?

Analyse comparative de la croissance de la CAE et d’autres groupes de pays performants

De très nombreux auteurs s’étant penchés sur le sujet, toute une série de leviers possibles de la croissance ont été identifiés, qu’ils soient économiques, politiques ou sociaux. Pour autant, on ne dispose pas de conclusions catégoriques sur leurs contributions respectives selon les pays et les périodes. Comme le résume une étude récente, «il n’y a pas de recettes, juste des ingrédients»5. En l’absence de fondements théoriques solides, on utilise fréquemment comme base de référence des pays en rapide essor comparables, afin d’estimer le potentiel de croissance d’un pays ou d’une région donnée (en comparant les niveaux et les tendances de certains indicateurs avec ceux observés dans les pays ayant effectivement enregistré un taux de croissance élevé et durable). Cette analyse comparative peut aider à identifier les domaines potentiellement prometteurs ainsi que les obstacles éventuels à la croissance, encore que, par définition, cet exercice ne puisse guère servir de base à des conseils d’orientation sans nuances.

La trajectoire du taux de croissance de la CAE peut se comparer avec celle d’un groupe de pays très performants de différentes régions, qui ont accédé au statut de pays à revenu intermédiaire à différentes époques («pays à croissance soutenue» ou PCS)6. On constate que les déterminants de la croissance dans la CAE étaient comparables à de nombreux égards à ceux qui ont influé sur la croissance des PCS, mais qu’ils s’en écartaient également dans plusieurs domaines importants7.

Variables contextuelles: stabilité macroéconomique, ouverture des marchés et fiabilité des institutions

La stabilité financière, l’existence de mécanismes de fixation des prix fondés sur le jeu de l’offre et de la demande, l’ouverture au commerce international et la fiabilité des institutions économiques ont été maintes fois identifiées comme des ingrédients essentiels pour un décollage durable de la croissance8. Le bon fonctionnement des forces du marché dans un contexte de faible inflation et de respect des droits de propriété permet de découvrir des possibilités d’investissement rentables, renforce la confiance et facilite la transformation structurelle de l’économie, l’agriculture cédant la place à des activités à plus forte productivité. Ces différentes caractéristiques étaient présentes dans tous les PCS considérés. De la même façon, s’agissant de la CAE, les vastes réformes lancées dans les années 90 et 2000 ont ouvert une période ininterrompue de stabilité macroéconomique—dont témoigne, par exemple, le net recul de l’inflation dans les PCS et la CAE (graphique 3.3)—ainsi que d’essor des marchés et de renforcement des institutions. Cela a créé des conditions propices à l’accélération de la croissance.

Graphique 3.3.Évolution de l’inflation depuis le rebond de la croissance

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Avant les réformes, les résultats économiques des pays qui allaient par la suite former la CAE étaient assez médiocres. Les dépenses budgétaires ne faisaient l’objet d’aucun contrôle ou presque, la gestion monétaire accompagnait la conjoncture, les tarifs extérieurs étaient élevés et l’État intervenait dans tous les secteurs clés, y compris le secteur bancaire. Il en résultait des déficits budgétaires substantiels et croissants, un alourdissement de la dette, une forte inflation, des taux d’intérêt réels négatifs et des taux de change réels instables. Les multiples distorsions des prix étaient autant d’incitations à une mauvaise affectation des ressources qui pénalisait la croissance et l’investissement, tandis que les catégories les plus pauvres et les plus vulnérables pâtissaient de l’inflation élevée. La misère économique alimentait souvent des conflits politiques, et de nombreux pays de la CAE ont été le théâtre de violences, voire de guerres civiles. Globalement, le PIB réel par habitant a stagné du milieu des années 70 au milieu des années 90, durant deux «décennies perdues» (graphique 3.4).

Graphique 3.4.PIB réel par habitant

(aux taux de change de 2000)1

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; et base de données du Département Afrique.

1Pondéré par le nombre d’habitants.

Depuis la fin des années 80, tous les pays de la CAE ont, chacun à leur heure, engagé de vastes réformes pour restaurer l’équilibre macroéconomique et permettre le libre fonctionnement des marchés. Ils ont supprimé les impôts et les restrictions qui grevaient le plus l’activité économique et déréglementé les marchés financiers et des changes, institué un contrôle plus strict des dépenses budgétaires (le plus souvent en instaurant des procédures contraignantes de gestion de trésorerie), tout en conférant aux banques centrales une plus grande autonomie pour juguler l’inflation galopante. Les réformes commerciales ont permis de réduire de manière significative le niveau et la dispersion des tarifs et des obstacles non tarifaires. En Ouganda, l’un des premiers pays subsahariens à embrasser la libéralisation et les réformes à la fin des années 80, la quasi-totalité des secteurs de l’économie ont été libéralisés. La Tanzanie, le Kenya et le Rwanda se sont surtout attachés à restructurer et privatiser les banques publiques, à ouvrir leurs systèmes aux banques étrangères et à se doter d’une nouvelle réglementation prudentielle, tandis que les taux d’intérêt et de change étaient déréglementés et que la plupart des restrictions aux mouvements de capitaux étaient levées. Le Burundi, au sortir d’une période de conflits, a fait des progrès significatifs et s’engage lui aussi sur la voie des réformes, quoique plus lentement.

Les réformes ont produit un revirement spectaculaire sur le plan macroéconomique (graphique 3.5). Sous l’effet de politiques monétaires et budgétaires plus rigoureuses, l’inflation a été ramenée sous la barre des 10 %, avec un taux annuel de 7,4 % en moyenne pour la région sur la dernière décennie, contre 27 % dans les années 80. L’endettement extérieur est descendu en dessous de 10 % du PIB grâce à des allègements de dette et à l’assainissement des finances publiques—les déficits budgétaires ont chuté et se sont stabilisés en moyenne à moins de 3 % du PIB pendant la dernière décennie, contre plus de 5 % durant les années 80. La rigueur budgétaire a permis d’accumuler un volume considérable de réserves internationales qui, associées à des régimes de change flexibles, ont évité la surévaluation prolongée des monnaies. La libéralisation commerciale a dopé la croissance des exportations et des importations. L’augmentation des dépenses sociales—avec l’appui financier de la communauté internationale—a contribué à l’amélioration progressive des indicateurs de la santé et de l’éducation9. Dernier point, et non des moindres, la stabilité macroéconomique a été étayée par le renforcement des institutions économiques cruciales (banques centrales, administrations fiscales, instances de réglementation), qui ont été dotées de mandats clairs, d’assises juridiques stables et de cadres hautement qualifiés10. Des efforts ont aussi été déployés en vue d’améliorer la gestion des finances publiques et l’administration publique, mais avec des fortunes diverses.

Graphique 3.5.Communauté de l’Afrique de l’Est: stabilisation macroéconomique1,2

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; et base de données du Département Afrique.

1Pondérée par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

2Les deux premiers graphiques ne prennent pas en compte les périodes d’hyperinflation et de déséquilibres prononcés des finances publiques en Ouganda.

L’expérience des pays de la CAE donne à penser qu’il y a un lien étroit entre la stabilisation et les réformes macroéconomiques, d’une part, et l’accélération de la croissance, de l’autre. L’Ouganda qui a été, à la fin des années 80, le premier pays de la CAE à entreprendre des réformes, a connu la poussée de croissance la plus précoce et la plus prolongée. La Tanzanie et le Rwanda lui ont emboîté le pas au milieu des années 90, suivis par le Kenya à la fin de la même décennie, puis par le Burundi entre le début et le milieu des années 2000. Les vastes réformes libérales ont dans tous les cas été suivies d’une accélération de la croissance de la production. Les effets de ces réformes de fond ont sans doute été plus marqués dans les pays de la CAE parce que leur économie souffrait au départ d’une instabilité et de distorsions de prix plus graves que dans la plupart des autres PCS.

La persistance de ce climat de stabilité et d’ouverture macroéconomique a produit de plus amples effets bénéfiques au fil des ans et a facilité l’adaptation aux chocs, ce qui a préservé l’élan de la croissance année après année. Les principaux moteurs macroéconomiques de la croissance—l’épargne et l’investissement intérieurs et la croissance des exportations—ont continué à progresser ces dernières années. La CAE a résisté à des chocs mondiaux, notamment la flambée des cours des produits alimentaires et énergétiques en 2008–09, avec une gestion monétaire à la fois judicieuse et crédible, qui a permis une baisse rapide des prix intérieurs après le recul des cours mondiaux. De même, l’amélioration des politiques budgétaires et monétaires a permis de recourir à des mesures anticycliques pour atténuer les effets du ralentissement récent de l’économie mondiale et a permis à la croissance de rebondir plus rapidement à son niveau d’avant la crise.

Sources de la croissance: travail, capital et productivité

Parallèlement au rôle utile joué par certains facteurs institutionnels et macroéconomiques, une croissance soutenue de la productivité est souvent considérée comme une condition sine qua non de la hausse des revenus. Comme dans le reste de l’Afrique subsaharienne, l’accélération de la croissance du PIB observée depuis le milieu des années 90 s’est accompagnée d’un redressement de la productivité totale des facteurs (PTF), du fait des gains d’efficience réalisés depuis le début de la libéralisation et des réformes structurelles engagées dans la région (graphique 3.6)11. De même que la croissance du PIB y a été plus rapide, la PTF a augmenté plus vite dans la CAE qu’en Afrique subsaharienne depuis 2005. Cette progression de la PTF, en particulier en Ouganda et en Tanzanie, est également supérieure à celle observée dans d’autres PCS. En revanche, l’accumulation de capital dans la CAE est modeste par rapport à celle des PCS. Au regard de la hausse de la PTF constatée, l’accroissement des investissements pourrait stimuler encore davantage la croissance, pour peu que des ressources suffisantes soient mobilisées et que la stabilité macroéconomique soit préservée.

Graphique 3.6.Productivité totale des facteurs

Source: Johnson et al. (2007); Bosworth et Collins (2010); Barro et Lee (2010); et estimations des services du FMI.

De nombreuses études ont tenté de décomposer la productivité totale des facteurs et d’identifier plus précisément les éléments de ce concept «fourre-tout». Ceux qui viennent immédiatement à l’esprit sont l’accroissement des ressources humaines, l’accès aux nouvelles technologies et la déréglementation des marchés. Bien que l’on manque de donnés précises, il semble que la CAE se classerait généralement bien sur ces trois plans. Les progrès continus accomplis en matière d’accès à la santé et à l’éducation ont aussi pu contribuer à faire passer la croissance à un régime supérieur12. De même, la libéralisation commerciale a facilité l’accès aux technologies modernes et les réformes structurelles ont favorisé l’emploi plus productif des ressources. Par contre, la CAE est à la traîne s’agissant de deux autres éléments importants de la hausse de la productivité: i) le commerce international et l’expansion rapide des exportations à forte valeur marchande—ses exportations sont relativement modestes et peu diversifiées—et ii) le développement des circuits financiers intérieurs, qui s’accompagne généralement d’une épargne intérieure élevée et d’une baisse des déficits courants—les pays de la CAE sont très tributaires de l’épargne extérieure.

Niveau et composition des exportations

Les exportations de la CAE ont bien moins progressé que celles d’autres PCS (graphique 3.7). Tandis que ces derniers ont vu la part des exportations dans le PIB passer rapidement dans une fourchette de 30 % à 40 % peu après leur décollage, l’augmentation a été plus lente et moins vigoureuse dans la CAE et la part des exportations dans le PIB y demeure nettement plus faible.

Graphique 3.7.Évolution des exportations depuis le rebond de la croissance

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; et estimations des services du FMI.

Au sein de cette tendance globale de progression modeste des exportations, il y a des signes encourageants d’un début de diversification. Cela résulte en grande partie de l’intégration régionale croissante, notamment de la suppression progressive des droits de douane liée à la création d’un marché commun (encadré 3.2). Contrairement aux exportations de la CAE à l’extérieur de la région, constituées essentiellement de matières premières, les exportations intracommunautaires sont surtout des produits manufacturés (denrées alimentaires, boissons, tabac et ciment). Le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie (membres fondateurs de la CAE) sont les principales sources de ces exportations intracommunautaires. Cela explique en partie pourquoi l’Ouganda et le Kenya ont des exportations relativement diversifiées (graphique 3.8). Au Rwanda, au contraire, les exportations vers les autres membres de la CAE consistent toujours essentiellement en produits agricoles et les exportations sont très concentrées.

Graphique 3.8.Concentration des exportations

Sources: CNUCED (2010); UNCOMMTRADE; et estimations des services du FMI. La concentration est mesurée à l’aide de l’indice de Herfi ndahl-Hirschmann normalisé.

1 Système harmonisé 1988/92, classifi cation à six chiffres.

L’intégration régionale est dans sa phase initiale et n’a encore qu’une portée modérée. Le commerce intracommunautaire a plus que doublé, passant d’environ 0,9 à 1,8 milliard de dollars entre 2004 et 2008, mais il représente toujours moins de 30 % du commerce total13. Malgré l’existence d’un marché commun, les obstacles non tarifaires demeurent élevés dans la région et il faut encore définir des normes communes et des règles harmonisées. La suppression de ces obstacles résiduels pourrait faciliter l’accélération de la croissance et la diversification des exportations de la région.

Il y a aussi eu quelques cas d’ouverture réussie de débouchés hors de la région. Les producteurs de café rwandais ont augmenté leur part de marché en exploitant certains créneaux étroits de la chaîne de valeur (en améliorant la qualité du fait que le lavage des cerises de café s’effectue entièrement au Rwanda et en prenant pied sur des marchés étrangers). Des entreprises kényanes, ougandaises et tanzaniennes exportent en Europe par avion du poisson frais et des fleurs coupées, là encore parce qu’elles maîtrisent toutes les phases du processus d’exportation, des semences jusqu’à la distribution finale—et, dans le cas de l’Ouganda, parce qu’elles ont su surmonter le handicap de l’enclavement géographique. Quoi qu’il en soit, ces exportations ne constituent pas une activité suffisamment établie pour faire vraiment la différence au niveau national ou régional.

La croissance des exportations n’a pas été assez rapide pour faire évoluer la structure de la production dans la CAE. La transition s’est faite essentiellement de l’agriculture (dont la part dans le PIB n’a cessé de diminuer, tombant de plus de 50 % dans les années 80 à environ 30 % à présent) vers les services (principalement télécommunications, services financiers et tourisme). Les services représentent maintenant environ 50 % du PIB, tandis que la part du secteur manufacturier est restée relativement stable au cours des trois dernières décennies, à 20 %, soit bien moins que dans les PCS. Le secteur des services modernes (traitement de données pour l’industrie financière, par exemple) peut contribuer à faire augmenter la productivité et à diversifier les exportations. Cependant, sa part dans les exportations de la CAE demeure assez minime et essentiellement limitée au tourisme et au commerce de transfert. De même, le pourcentage encore élevé de la population active employée dans l’agriculture (70 % à 80 %) semble indiquer qu’il y a encore un gros potentiel inexploité d’amélioration de la productivité de ce secteur.

Les coûts élevés du transport et de l’énergie sont des freins bien connus au développement régional des exportations à forte valeur marchande. On ne dispose pas d’informations concordantes qui permettraient de comparer la situation de la CAE avec celle des PCS au début de leur phase de croissance. D’après les estimations, cependant, le coût unitaire du transport serait six fois supérieur à ceux de la Chine et de l’Inde14; près de 60 % des entreprises de la CAE considèrent que l’insuffisance ou la mauvaise qualité des approvisionnements d’électricité constitue un problème opérationnel majeur. L’amélioration des services de transport et d’approvisionnement énergétique est devenue une priorité dans tous les pays membres de la CAE et un certain nombre de projets ont été mis en chantier dans ce domaine, y compris à l’échelle régionale. Divers problèmes techniques et financiers en ont toutefois ralenti la réalisation.

Encadré 3.2.Le marché commun de la CAE: progrès et enjeux restants

L’intégration commerciale est l’un des objectifs centraux de la CAE depuis sa création. L’union douanière a vu le jour en 2005, suivie par un marché commun établi en 2010. Les droits intérieurs sur les produits provenant d’autres pays membres de la CAE ont été supprimés en l’espace de cinq ans. Un tarif extérieur commun (TEC) a été mis en place pour les importations en provenance des pays tiers, avec un taux nul pour les matières premières, de 10 % pour les produits intermédiaires et de 25 % pour les produits finis. Le nouveau barème tarifaire a abaissé le taux maximal dans chacun des pays membres. Les membres de la CAE ont en outre décidé de supprimer progressivement les restrictions au commerce des services, à la libre circulation des travailleurs et au droit d’établissement.

Dans la pratique, toutefois, le fonctionnement du marché commun de la CAE bute sur de nombreux obstacles. Bien qu’il ait été décidé de supprimer progressivement les obstacles non tarifaires et que des mécanismes de surveillance ad hoc aient été introduits dans chaque pays, les progrès sont en fait limités. Les formalités douanières ne sont pas complètement harmonisées, les certificats d’origine sont délivrés avec retard, les normes ne sont pas appliquées de manière uniforme et les procédures de passation des marchés sont en attente de libéralisation. L’insuffisance des moyens administratifs entrave la bonne application des règles existantes, et les modalités de perception et de comptabilisation des recettes douanières au niveau régional restent à définir. Des faiblesses structurelles, en particulier l’inadaptation des infrastructures de transport, constituent également un frein au commerce intracommunautaire.

Cet encadré a été rédigé par Iacovos Ioannou.

Le coût élevé de la réglementation nuit également à la compétitivité des prix à l’exportation. Bien que les membres de la CAE aient adopté des politiques respectueuses des règles du marché au niveau communautaire et se soient souvent dotés d’un appareil juridique propice à l’investissement, les enquêtes auprès des entreprises montrent que leur mise en application est problématique (graphique 3.9). Malgré la suppression des tarifs intérieurs, les formalités douanières restent non coordonnées et pesantes au niveau régional et les barrières non tarifaires sont encore légion. Les systèmes de ristournes des droits de douane et de remboursements d’impôts sont complexes et mal administrés, ce qui entraîne des retards importants. Les incitations à investir souffrent d’un manque de coordination et sont souvent spécifiques à telle ou telle entreprise. Ces obstacles entravent non seulement l’investissement et le niveau des exportations, mais également l’investissement privé dans les infrastructures, dont le coût augmente par ricochet; ils découragent aussi l’innovation et donc la production et la diversification des exportations. Même si la plupart des autorités nationales ont lancé des programmes pour améliorer le climat de l’investissement, les progrès accomplis à ce jour dans la région sont inégaux, sachant que, dans ce domaine, seul le Rwanda mène des réformes ambitieuses de grande envergure. Qui plus est, les réformes engagées par les membres ne sont pas étroitement coordonnées au niveau régional, ce qui en diminue quelque peu l’efficacité.

Graphique 3.9.Communauté de l’Afrique de l’Est: climat des affaires

Source: Banque mondiale, Doing Business 2011; Forum économique mondial, The Global Competitiveness Report 2010–2011; et estimations des services du FMI.

1Un rang élevé (c’est-à-dire un score bas) dénote un climat concurrentiel favorable.

Faible épargne intérieure et forte dépendance à l’égard de l’aide

Les pays de la CAE ont eu recours à des ressources extérieures, principalement l’aide de bailleurs de fonds, pour financer la majeure partie de leurs investissements. Le niveau de l’investissement a augmenté régulièrement et avoisinait 24 % du PIB en 2009, mais il reste bien plus faible que dans les PCS (graphiques 3.10 et 3.11). De plus, si dans les PCS l’écart entre épargne et investissement a été relativement vite comblé après le décollage de leur croissance, grâce à une progression sensible et continue de l’épargne, l’épargne dans la CAE—même normalisée en fonction du revenu par habitant—a progressé à un rythme plus lent. Depuis 2005, l’écart entre épargne et investissement s’est sensiblement accru et s’est traduit par le creusement des déficits extérieurs courants, qui étaient déjà considérables et constituent une menace importante pour la croissance et la stabilité régionales.

Graphique 3.10.Communauté de l’Afrique de l’Est: investissement et épargne1

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

1Pondérés par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

Graphique 3.11.PCS: investissement et épargne1

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

1Pondérés par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

L’aide a été la principale source de financement de la vague initiale d’investissements dans la CAE (graphique 3.12). Elle reste considérable, puisque les dons ont représenté en moyenne 3 % du PIB au cours de la dernière décennie (hors allégements de dettes), contre seulement 1 % du PIB en Afrique subsaharienne. Depuis peu, on observe également une progression notable de l’investissement direct étranger (IDE) (graphique 3.13). Les flux d’IDE vers la CAE ont triplé, passant d’environ 590 millions de dollars en 2000 à environ 1,7 milliard de dollars en 2009. À 2,5 % du PIB en 2009, ils sont toutefois inférieurs à la moyenne de l’Afrique subsaharienne dans son ensemble (4,3 %).

Graphique 3.12.Dons1

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

1Pondérés par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

Graphique 3.13.Flux d’investissement direct étranger1

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; et CNUCED.

1Pondérés par le PIB en parité de pouvoir d’achat.

Les effets de l’aide sur les résultats macroéconomiques font l’objet d’un débat vaste mais peu concluant à ce jour. L’aide peut freiner la croissance des exportations si elle conduit à une surévaluation de la monnaie ou au contraire la stimuler si elle se traduit par une amélioration des services publics dans les secteurs productifs ou sociaux. Dans la CAE, rien n’indique que les taux de change réels aient nettement et durablement dévié par rapport aux fondamentaux macroéconomiques (graphique 3.14)15. De manière générale, les autorités ont géré judicieusement les entrées d’aide, en lissant leurs effets à la fois sur les comptes budgétaires et sur les marchés des changes.

Graphique 3.14.Écarts par rapport au taux de change d’équilibre

(moyennes mobiles sur 3 ans)

Source: Opoku-Afari et Dixit (2011).

L’abondance de l’aide a également facilité l’amélioration très sensible de l’accès aux services de santé et à l’éducation dans les pays de la CAE. À moyen terme, cependant, la dépendance par rapport à l’aide pour financer les dépenses courantes pourrait déboucher sur une aggravation structurelle intenable du solde courant extérieur et compromettre les chances d’une accélération durable de la croissance.

Le manque de développement des secteurs financiers nationaux va de pair avec la faiblesse de l’épargne intérieure dans la CAE (graphique 3.15). Malgré une vaste libéralisation, les marchés de capitaux de la région restent sous-développés, segmentés et peu liquides. D’après une étude récente de FINS-COPE, moins d’un tiers des habitants du Rwanda, de l’Ouganda et de la Tanzanie ont accès à des services financiers formels, contre environ les deux tiers de la population en Afrique du Sud. Les efforts de promotion des institutions de microcrédit ont eu un succès limité. Les institutions financières non bancaires telles que les fonds de pension ou les compagnies d’assurance sont pour la plupart à un stade embryonnaire. Le crédit au secteur privé et le niveau de monétisation sont très en deçà de ce que l’on observait dans les PCS au moment de leur décollage. Depuis peu, toutefois, la banque mobile—y compris la plateforme très innovante M-PESA créée au Kenya—est devenue un vecteur très prometteur pour élargir l’accès aux services financiers et aux instruments d’épargne sans compromettre la stabilité macroéconomique (encadré 3.3)16.

Graphique 3.15.Développement des marchés financiers

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale, International Financial Statistics et base de données du Département Afrique du FMI.

La petite taille des marchés et les très nombreuses faiblesses structurelles limitent la concurrence au sein du système financier, ce qui explique que les coûts financiers intérieurs demeurent relativement élevés (encadré 3.4). Le manque de fiabilité des droits de propriété (lié en partie aux carences du système de délivrance des titres) empêche l’évaluation et l’exercice des sûretés, les informations sur la solvabilité des emprunteurs sont incomplètes et l’appareil juridique et réglementaire est trop peu développé pour faciliter le prompt règlement des différends commerciaux. Aujourd’hui encore, tous ces facteurs sont autant de risques de crédit qui majorent le coût des transactions financières. Bien que l’essor du crédit au secteur privé se soit accéléré, il concerne essentiellement les prêts à la consommation (hypothèques, en particulier). Pour les jeunes petites et moyennes entreprises (PME), l’accès aux financements se limite au secteur informel, qui n’est pratiquement pas réglementé. Sauf au Kenya, les marchés de capitaux sont peu développés et les marchés boursiers sont loin d’avoir la taille requise pour couvrir les besoins de financement des pays. Il faut poursuivre les efforts afin de résoudre ces problèmes de longue date, qui font obstacle à l’intensification des circuits financiers. Là encore, une coordination régionale permettrait sans doute des avancées plus substantielles et plus rapides. Récemment, les obligations d’infrastructures kényannes et un certain nombre d’introductions en bourse au Kenya, en Ouganda et au Rwanda ont attiré une forte participation régionale, ce qui donne à penser qu’il y a un gros gisement d’épargne régionale qui pourrait être mobilisé pour soutenir l’investissement public et privé.

Nouveaux enjeux et nouvelles chances

Bien que l’analyse comparative puisse fournir de précieuses orientations, elle devient moins pertinente quand le contexte extérieur se modifie profondément. L’économie mondiale subit actuellement de grandes transformations, en particulier dans le domaine commercial et financier. Ces changements créent de nouveaux enjeux, mais offrent aussi de nouvelles possibilités qui pourraient avoir un impact significatif sur les perspectives de croissance de la CAE. Même si leurs effets in fine demeurent incertains, il est bon de tenter de comprendre ce qu’elles impliquent, car cela peut fournir des pistes intéressantes pour l’élaboration des politiques économiques.

Changements de direction et de composition des échanges commerciaux mondiaux

Au cours des dix dernières années, le commerce mondial a nettement changé de direction et de composition. La Chine et d’autres pays émergents en plein essor ont vu doubler leur part de la demande mondiale d’environ 6 % en 2000 à 12 % en 2009. Parce que leurs importations comportent davantage de produits de base que celles des pays avancés, la demande mondiale de matières premières a fortement augmenté, ce qui a eu deux conséquences: la part des matières premières dans le commerce mondial a augmenté de 5 points depuis 2000, et leurs cours, en particulier ceux du pétrole et des métaux, ont plus que doublé. Cette tendance devrait perdurer à moyen terme et les cours du pétrole et des métaux devraient se maintenir à des niveaux historiquement hauts17.

La demande mondiale de produits alimentaires, notamment celle des marchés émergents, est également en hausse, comme en témoigne l’inversion récente de la baisse tendancielle historique des prix réels des produits alimentaires. Compte tenu de l’élévation des revenus dans les pays émergents, de la nécessité de nourrir de très importantes populations qui quittent les zones rurales pour les grands centres urbains, des utilisations concurrentes des terres agricoles (principalement recherchées pour l’éthanol) et de l’évolution météorologique imputable au changement climatique, la demande alimentaire devrait augmenter de 70 % au cours des 40 prochaines années18. Même si la demande actuelle concerne surtout les produits agricoles non transformés, la demande de produits alimentaires semi-finis ou transformés devrait également augmenter à terme.

La CAE n’a pas été épargnée par ces tendances. Les pays émergents sont devenus des partenaires commerciaux de plus en plus importants et représentent désormais près de 20 % des exportations de la région (contre 12 % en 2000)19. Contrairement à ce qui a été observé dans le reste de l’Afrique subsaharienne, où la Chine a été le partenaire décisif, les débouchés de la CAE qui ont connu la croissance la plus rapide ont été le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (encadré 3.5). Les exportations de la CAE vers cette région du monde—principalement du café, du thé, du poisson et un peu d’or semi-ouvré—sont passées de 9 % à 11 % des exportations totales de la CAE entre 2000 et 2009, tandis que les exportations vers les pays subsahariens non pétroliers et, plus généralement vers les pays à faible revenu (PFR), n’ont guère varié durant cette période. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord offrent des débouchés particulièrement prometteurs pour les produits alimentaires en raison des obstacles naturels limitant leur production intérieure et du fait que leurs recettes pétrolières et gazières continuent de leur donner largement des moyens de financer leurs importations.

Depuis quelques années, les investissements étrangers dans les secteurs miniers et pétroliers ont également fortement progressé dans la CAE et les exportations devraient se développer de façon significative avec l’entrée en exploitation des projets. En Tanzanie, les exportations d’or constituent déjà plus d’un tiers des exportations totales de biens et de services; en Ouganda, la production pétrolière devrait représenter près de 10 % du PIB et jusqu’à un tiers des recettes publiques. De vastes travaux d’exploration ont été lancés pour découvrir des gisements de nickel, d’uranium, de pétrole et de gaz naturel et tous sont considérés comme très prometteurs.

Encadré 3.3.Kenya: banque mobile et intensification des circuits financiers

Au Kenya, la révolution constituée par la banque mobile a accéléré le développement du système financier.

Lancé en 2007, M-PESA (en swahili, pesa signifie argent) permet d’effectuer sur le territoire kényan des transferts d’argent rapides et bon marché avec un téléphone mobile. Il n’est pas nécessaire de détenir un compte bancaire et les fonds peuvent être déposés et retirés auprès d’un réseau d’agents et servir à des transferts, au paiement de factures ou encore à l’achat de crédits de communication. En 2009, M-PESA comptait 13,1 millions d’utilisateurs (30 % de la population kényane) et plus de 17.000 agents exécutaient des transactions financières pour le compte d’établissements bancaires. Des systèmes comparables existent à présent dans d’autres pays de la CAE, notamment en Ouganda et en Tanzanie.

Kenya: clients et agents du système M-PESA

(2007–10)

M-PESA a facilité le développement rapide de l’intermédiation financière. Avec l’explosion des virements de fonds par téléphone mobile, les banques ont pu prendre pied sur des marchés entièrement nouveaux. L’accès aux services financiers s’étant amélioré, les dépôts des ménages à faible revenu ont contribué à une croissance substantielle de la monnaie au sens large: par rapport à la période 2001–05, elle a doublé entre 2006 et 2010. Les banques ont vu leurs bases de dépôts augmenter de 70 % dans leurs réseaux de succursales (de 140 % en zone rurale). L’effet sur la monétisation a contribué à une accélération du taux d’expansion du crédit (qui a atteint 20 % par an à la fin de décembre 2010).

Kenya/autres pays de la CAE: M2 (variation en glissement annuel)

(La taille des bulles illustre la variation en pourcentage entre 2001–05 et 2006–10)

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Le gonflement de la masse monétaire au sens large consécutif à l’émergence de la banque mobile a contribué à maintenir l’inflation proche de l’objectif de 5 % fixé par la banque centrale. Parce que la monnaie au sens large a cru plus vite que le PIB, la vitesse–revenu de la monnaie a baissé; parce que des transactions financières plus nombreuses ont été rendues possibles par la banque mobile pour une base monétaire donnée, le multiplicateur a augmenté.

Kenya: croissance et vitesse de circulation de M2

Sources: FMI, base de données du Département Afrique; et estimations des services du FMI.

Le lancement de M-KESHO (comptes de dépôts pour les abonnés au téléphone mobile; en swahili, kesho veut dire demain) et la distribution bancaire sans agence (élargissement de l’éventail des transactions bancaires que des agents sont autorisés à effectuer dans des zones mal desservies) ont encore renforcé la relation entre banque mobile et intermédiation financière.

Outre qu’elles élargissent l’accès aux services bancaires, ces innovations contribuent à faire baisser le coût des transactions financières et à faciliter le commerce. M-KESHO est susceptible de devenir un instrument d’épargne commode pour les ménages à faible revenu.

Si la stabilité financière a pu être préservée durant toute la période de développement du système MPESA, c’est grâce aux garanties suffisantes prévues dans les cadres de réglementation et de surveillance, à un climat propice aux affaires (empêchant la domination du marché par les premiers arrivés et maintenant la concurrence entre les fournisseurs de services de télécommunications) et à la participation du secteur privé à l’élaboration et l’application des politiques.

Cet encadré a été rédigé par Sarah Sanya et Rogelio Morales.

De nouveaux marchés dynamiques pourraient stimuler la croissance et accélérer la réduction de la pauvreté, mais il faudrait peut-être prendre certaines mesures pour en exploiter tout le potentiel. Les investissements miniers et pétroliers peuvent très rapidement doper la production et les recettes publiques, mais la transformation de ces activités en gains de croissance à moyen terme fait naître d’énormes enjeux stratégiques. Un grand nombre de travaux semblent indiquer que certains exportateurs de matières premières sont tombés dans le «piège des ressources naturelles», au détriment de leur croissance à long terme; en effet, ces exportations ont des effets négatifs sur la productivité, les taux de change réels, le développement des institutions et la gestion des affaires publiques20. Pour les pays d’Afrique de l’Est, restés plutôt moins dépendants des matières premières que leurs voisins africains, la hausse de ces exportations pourrait être à double tranchant: elle pourrait faire augmenter la production et les revenus à brève échéance, mais aussi empêcher le développement d’exportations à plus forte valeur ajoutée, nécessaire pour assurer une croissance plus vigoureuse et durable à moyen terme. Il faudra agir sans tarder pour préserver la compétitivité et veiller à ce que les recettes d’exportation de matières premières s’accompagnent effectivement de dépenses productives et d’investissements dans d’autres secteurs économiques.

Le nouveau paysage financier international

Ainsi qu’on tend à l’observer ailleurs dans les pays émergents ou en développement, les entrées de capitaux privés dans la CAE—transferts (dont envois de fonds des travailleurs) et flux financiers (IDE et capitaux à court terme)—ont fortement augmenté ces dernières années (graphique 3.16). Depuis 2005, ils se sont substitués aux flux officiels (dons et prêts) en tant que première source de financement extérieur. Les flux privés se sont pour la plupart concentrés sur le Kenya et l’Ouganda, qui ont des marchés de capitaux ouverts, mais une partie semble ensuite avoir été investie dans d’autres pays de la CAE, notamment au Rwanda et en Tanzanie.

Graphique 3.16.Flux privés et officiels vers la Communauté de l’Afrique de l’Est

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

De nouvelles sources de prêts bilatéraux apparaissent également. La Chine et l’Inde, en particulier, sont en train de devenir des partenaires essentiels, notamment pour des projets concernant les infrastructures ou l’agriculture. La part des prêts bilatéraux dans le total des emprunts de la CAE reste relativement modeste, surtout par comparaison avec d’autres régions d’Afrique subsaharienne. On s’attend néanmoins à la voir progresser de manière sensible dans les prochaines années, lorsqu’un certain nombre de projets actuellement en préparation entreront dans leur phase d’exploitation. La demande de prêts bilatéraux devrait aussi augmenter, car l’aide internationale traditionnelle subit les effets des contraintes budgétaires qui s’imposent aux bailleurs de fonds.

Encadré 3.4.Concurrence dans les systèmes bancaires de la CAE: ce que montre le modèle de fixation des prix

La concurrence dans le secteur bancaire est un paramètre extrêmement important, car les banques jouent un rôle central dans l’offre de crédit, la transmission de la politique monétaire et le maintien de la stabilité du système. Les études empiriques sur les systèmes bancaires des pays de la CAE sont notoirement rares. Une étude récente a cherché à estimer la compétitivité des banques de la CAE et à en identifier les déterminants1.

Il a constaté que, s’il n’y a pas de barrières réglementaires à l’entrée, il existe cependant des obstacles structurels qui limitent la concurrence et permettent à certains établissements de continuer à bénéficier d’un certain pouvoir de monopole. Grâce à ses circuits financiers plus denses, le Kenya possède un système bancaire un peu plus concurrentiel que les autres membres de la CAE.

Les régressions sur données de panel identifient cinq déterminants majeurs de la concurrence bancaire:

  • Elle est proportionnelle au développement de l’économie et des institutions.
  • Elle est inversement proportionnelle à la concentration des marchés.
  • L’existence de marchés plus vastes (en termes de population) stimule la concurrence, peut-être parce que les banques sont prêtes à accepter des marges bénéficiaires plus réduites en contrepartie d’un volume de transactions plus important.
  • La contestabilité accrue des marchés—qui réduit la segmentation en faisant diminuer la participation de l’État au capital des institutions financières et crée des conditions d’équité pour les nouveaux entrants—est importante pour la concurrence.
  • L’essor du crédit au secteur privé favorise la concurrence, tandis que l’augmentation de la rentabilité des banques (grâce aux activités autres que les prêts) a l’effet inverse.

L’élimination des obstacles structurels qui rendent moins crédible la menace d’une entrée sur le marché est essentielle pour stimuler la concurrence bancaire. La contestabilité des marchés réduit les comportements non concurrentiels car la menace d’une entrée et d’une guerre des prix avec d’éventuels concurrents pousse les établissements déjà en place à abaisser leurs prix pour tenter de protéger leur pouvoir de marché. La première chose à faire pour garantir des marchés contestables est d’améliorer les résultats macroéconomiques et la qualité des institutions qui assurent l’information des consommateurs et la protection des droits de propriété. D’autres options sont également envisageables: vendre les banques publiques à des investisseurs privés nationaux pour atténuer la segmentation du marché liée à la présence de grandes banques publiques et étrangères; promouvoir une politique d’inclusion financière; et renforcer le contrôle et la réglementation pour diminuer les vulnérabilités systémiques qui peuvent apparaître dans un secteur bancaire devenu plus concurrentiel.

Cet encadré a été rédigé par Matthew Gaertner, Sarah Sanya et Masafumi Yabara.1Gaertner, Sanya et Yabara (2011).

Ces nouvelles sources de financement—flux de capitaux privés et nouveaux prêts bilatéraux—peuvent contribuer à doper la croissance de l’investissement, mais leur gestion pose des problèmes inédits. En règle générale, les prêts bilatéraux sont plus souples et décaissés plus rapidement que l’aide publique, mais ils sont aussi moins concessionnels. Leurs durées plus réduites et leurs coûts plus élevés, souvent concentrés en début de période, peuvent avoir des incidences budgétaires significatives, qu’il convient de ne pas négliger. Pour que le service de ces emprunts n’exerce pas une pression excessive sur les comptes publics, il peut être judicieux non seulement de réviser ou d’améliorer les procédures de sélection et de réalisation des projets, mais également de renforcer les capacités pour pouvoir gérer correctement la dette.

Encadré 3.5.Tendances récentes du commerce de la CAE

La CAE commerce de moins en moins avec ses partenaires traditionnels (la zone euro principalement) et se tourne vers les pays émergents, essentiellement la Chine et l’Inde, mais surtout le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le reste de l’Afrique subsaharienne. Le commerce intracommunautaire représente également une part importante du commerce total de la région. Les exportations vers le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC) sont passées à environ 7 % du total des exportations de la CAE en 2009, soit un peu moins que la part des BRIC dans les exportations des pays subsahariens non pétroliers en général et moins que leur part dans le total des exportations de l’ensemble des pays à faible revenu non pétroliers (graphiques 1 à 3). En revanche, la CAE commerce nettement plus avec le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord que les pays subsahariens non pétroliers. Les exportations de la CAE vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont passées de 9 % à 11 % du total de ses exportations entre 2000 et 2009.

Graphique 1.Exportations de la CAE

Graphique 2.Exportations de l’AfSS, hors exportateurs de pétrole

Graphique 3.Exportations des PFR, hors exportateurs de pétrole

Source: FMI, Direction of Trade Statistics.

Les exportations vers l’Inde et la Chine proviennent essentiellement de Tanzanie et représentent environ 80 % du total des exportations de la CAE vers les BRIC. Le montant des exportations tanzaniennes vers la Chine est passé de moins de 1 million à 135 millions de dollars au cours des 10 dernières années, dont plus de la moitié correspondait à des ventes d’or en 2009. Sur cette même période, ses exportations vers l’Inde (noix de cajou, coton et pois) ont également augmenté, passant de 100 à 153 millions de dollars. Les importations en provenance d’Inde et de Chine sont essentiellement destinées au Kenya et à la Tanzanie et, dans une moindre mesure, à l’Ouganda.

Le Kenya est traditionnellement le plus gros exportateur de la CAE vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord; en 2000, ses exportations (dont le thé noir constitue environ un tiers) représentaient plus de 90 % des exportations de la CAE vers cette région du monde. Durant la dernière décennie, toutefois, sa part a progressivement diminué de moitié, tandis que les exportations ougandaises vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont passées de 11 à 355 millions de dollars (soit près de 44 % des exportations de la CAE vers cette région en 2009). Outre du café, l’Ouganda exporte de l’or semi-ouvré et des produits à base de poisson vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Cet encadré a été rédigé par Laure Redifer.

Par ailleurs, les flux de capitaux sont beaucoup plus volatils que les flux officiels et leur évolution se calque plus étroitement sur celle de la liquidité mondiale. Comme dans les autres «marchés frontières» d’Afrique subsaharienne, les flux de financement privés vers les CAE ont substantiellement augmenté avant la crise mondiale, fortement décru pendant, puis ont commencé à rebondir récemment. Conséquence des afflux de capitaux privés, les taux de change nominaux de la CAE sont devenus plus volatils (graphique 3.17).

Graphique 3.17.Volatilité des taux de change

(dollar/monnaie nationale)

Sources: Thomson Reuters; et estimations des services du FMI.

Outre qu’il accroît la volatilité, le gonflement des flux de capitaux privés est problématique pour le ciblage monétaire, qui est le principal instrument de gestion des pays de la CAE. Ces flux érodent la position des banques centrales en tant que principales sources de devises pour les marchés et, partant, l’efficacité des ventes de devises comme instrument de régulation de la masse monétaire. Plus globalement, une intégration financière plus poussée tend à rendre la demande de monnaie plus instable et la réalisation des objectifs monétaires plus aléatoire.

Comme le développement des marchés financiers de la région n’est pas encore suffisant pour permettre un passage sans heurt au ciblage des taux d’intérêt ou de l’inflation, les banques centrales ont généralement réagi en élargissant leur panoplie d’instruments de court terme, en intervenant plus souvent sur les marchés des changes au comptant et en concevant de nouveaux instruments pour mieux maîtriser la liquidité intérieure à court terme.

Priorités stratégiques pour une croissance plus forte et durable

Désormais dotés d’une gestion macroéconomique saine, de marchés ouverts et d’institutions relativement solides, les pays de la CAE connaissent depuis 10 ans une croissance rapide. À terme, toutefois, la dynamique de l’économie mondiale va évoluer et pourrait remettre en cause les priorités économiques actuelles. Il faudra améliorer les instruments disponibles pour faire face à la volatilité extérieure, tout en continuant à promouvoir la compétitivité et l’intégration régionale afin de faciliter le passage à un régime de croissance encore supérieur et d’accélérer la transition vers le statut de région à revenu intermédiaire. La dernière partie de ce chapitre vise à déterminer les domaines dans lesquels il serait possible d’affiner la stratégie économique pour libérer le potentiel de croissance de la région. Il ne s’agit que d’orientations générales: les détails et l’ordre des priorités varieront naturellement d’un pays à l’autre, en fonction de la situation particulière de chacun.

Renforcer la capacité de réaction macroéconomique

Les pays de la CAE ont pu afficher des taux de croissance élevés grâce à des politiques monétaires et budgétaires avisées, qu’il est donc souhaitable de poursuivre. Néanmoins, la nouvelle conjoncture mondiale—caractérisée par l’augmentation des afflux de capitaux privés et la diminution de la part de l’aide—se traduit déjà par une volatilité financière accrue qui pourrait rendre la région plus vulnérable aux chocs extérieurs si elle n’est pas correctement maîtrisée. Il est donc d’autant plus urgent que les pays de la CAE se dotent de moyens et d’outils qui leur permettront de réagir aux mutations soudaines de l’environnement mondial.

Un des impératifs immédiats est de reconstituer les volants budgétaires de sécurité. Après une décennie d’assainissement de leurs finances publiques, les pays de la région bénéficiaient d’une marge de manœuvre budgétaire qu’ils ont su utiliser de manière judicieuse pour surmonter les récentes crises économiques mondiales. Maintenant que la croissance est de retour, il est temps de s’employer de nouveau à améliorer la mobilisation des recettes intérieures et à réduire la part de l’aide dans les budgets publics. Comme leur exposition à des financements moins concessionnels augmente, ils doivent aussi renforcer leurs procédures de gestion de la dette pour préserver la viabilité de la dette et des finances publiques conquise de haute lutte. Ils pourraient aussi promouvoir la participation du secteur privé, notamment par le biais de partenariats public–privé (PPP), ce qui serait un bon moyen de corriger les graves carences des infrastructures tout en conservant des volants budgétaires de sécurité.

Il est également important d’assouplir la politique monétaire, ce qui passe par la diversification des instruments de gestion de la liquidité à court terme et des mesures pour faciliter l’essor des marchés interbancaires intérieurs et le développement des instruments de couverture des risques. Si les objectifs monétaires aujourd’hui utilisés par une majorité de pays de la région cédaient progressivement la place au ciblage de l’inflation sous une forme ou une autre, cela pourrait aussi assouplir la gestion monétaire et stabiliser solidement les anticipations et la confiance.

Intensifier l’intégration régionale

L’approfondissement de l’intégration régionale peut aider les pays de la CAE à réaliser des économies d’échelle et à faire face plus efficacement à la concurrence internationale. De nombreuses études ont montré que des petits marchés tels que ceux des pays de la CAE (et de la majorité des pays d’Afrique subsaharienne) tendent à être moins compétitifs et réduire les possibilités de gains de productivité. En outre, parce qu’ils permettent souvent l’exercice d’un pouvoir de monopole et des comportements opportunistes, les marchés de petite taille tendent à constituer un environnement plus risqué pour les entreprises.

L’intégration de la CAE est déjà en marche. Des institutions régionales sont en train de voir le jour, une union douanière et un marché commun ont été créés et les premiers pas ont été accomplis dans la voie d’une future union monétaire. Au niveau des entreprises, en revanche, il subsiste des obstacles cruciaux, qu’il importe d’aplanir en priorité. Un calendrier contraignant d’élimination des barrières non tarifaires permettrait aux entreprises de profiter des avantages du marché commun régional et de se préparer à la concurrence sur des marchés plus vastes. L’élaboration de normes communes et l’harmonisation des réglementations contribueraient grandement à améliorer le climat des affaires et faciliteraient la bonne application des textes. La coordination au niveau régional de la promotion de l’investissement et des réformes fiscales limiterait la concurrence entre les différents systèmes d’incitation nationaux et contribuerait à attirer des financements pour des projets de plus grande ampleur.

Dans le domaine financier, des initiatives régionales plus actives—s’inspirant par exemple de l’exemple des récentes émissions d’obligations régionales—pourraient être utiles pour développer et intensifier les circuits intérieurs des pays de la région en regroupant l’épargne, en étendant les marchés au-delà de leurs frontières nationales et en réduisant les coûts fixes liés à la mise en place des infrastructures de marché. L’harmonisation des cadres réglementaires nationaux en cours pourrait être accélérée afin de faciliter la création d’instruments financiers régionaux. À condition qu’ils prennent de l’ampleur, les marchés de la dette publique pourraient accroître l’efficacité de la politique monétaire et déterminer la courbe de référence des rendements, ce qui faciliterait la tarification des produits financiers. Le marché des titres de créances en monnaie locale de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est un exemple intéressant d’approche régionale appliquée au développement des marchés obligataires (encadré 3.6).

Libérer le potentiel des exportations à forte valeur marchande

L’accroissement de la productivité est le premier impératif pour rehausser le potentiel d’exportation de la CAE. Il faut en particulier une main-d’œuvre plus instruite et mieux qualifiée afin d’exploiter les nouvelles possibilités d’investissement qui s’offriront à l’intérieur et au dehors de la CAE. Il convient de continuer à mettre à niveau les infrastructures régionales (transports, énergie et technologies de l’information), de manière à réduire les coûts de production et à faciliter le commerce interrégional et intracommunautaire de produits à plus haute valeur marchande. Des efforts redoublés pour rehausser la productivité du secteur agricole pourraient accroître les exportations de la CAE et les revenus dans les régions où sont concentrées les couches les plus pauvres de la population.

L’accroissement des IDE et des exportations des secteurs producteurs de matières premières soulèvent des problèmes bien connus pour la compétitivité et la diversification des exportations. Pour préserver la compétitivité des autres secteurs, il faudra s’employer énergiquement à améliorer le climat des affaires pour réduire les coûts d’exploitation et de transaction. Il faudra sans doute aussi améliorer les systèmes de collecte des impôts et d’investissements publics pour faire en sorte que le produit des exportations de matières premières alimente efficacement les autres secteurs de l’économie.

Pour développer les débouchés à l’exportation, il pourrait aussi falloir, au moins dans les premières années, des interventions «catalytiques» ciblées afin d’identifier des créneaux naturels dans lesquels les pays de la CAE pourraient avoir ou consolider un avantage comparatif, surmonter les handicaps d’échelle et des derniers arrivés, et prendre pied sur le marché. Ces interventions devraient être coordonnées sur des domaines complémentaires (qualifications, transports, technologies, IDE et accès aux marchés). Elles devraient être soigneusement ciblées, au niveau tant sectoriel que géographique. Les ressources disponibles sont insuffisantes pour améliorer les qualifications, les routes et la fourniture d’électricité dans toute la région en même temps et la division à parts égales de ces ressources limitées ne donnera à aucun secteur l’élan requis pour devenir compétitif. Une coordination régionale axée sur des objectifs communs, par exemple l’ouverture d’un petit nombre de «corridors commerciaux», contribuerait à mobiliser des financements et à augmenter les rendements. Pour éviter toute «mainmise de l’État», la campagne de promotion des exportations devrait respecter un calendrier très précis et comporter une stratégie de sortie explicite. Plus globalement, son coût budgétaire devrait être très étroitement encadré, compte tenu des nombreux autres besoins, sociaux notamment, auxquels l’État doit répondre.

Le secteur privé devrait participer activement à la préparation de ces interventions, en aidant à identifier les besoins concrets et les modalités pratiques les plus efficaces. Le mode de sélection des secteurs ciblés devrait être transparent et viser un impact durable sur les exportations et la productivité. Étant donné son potentiel pour l’expansion des exportations et la réduction de la pauvreté, l’agriculture serait vraisemblablement le secteur pour lequel un soutien ciblé produirait le plus de résultats.

Encadré 3.6.Développement des marchés obligataires régionaux en Afrique de l’Ouest

Contexte : le marché des titres de créance en monnaie locale de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)1 a connu un essor rapide depuis la création, en 1998, de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM). L’encours des titres publics et les émissions de titres de créance sur ce marché ont plus que doublé au cours des cinq dernières années, avec des échéances pouvant aller jusqu’à 10 ans pour certains bons du Trésor. Le succès du marché obligataire de l’UEMOA s’explique notamment par: i) l’existence d’institutions communes solides telles qu’une banque centrale et des autorités de surveillance régionales; ii) l’uniformité des procédures d’émission et de distribution; et iii) la plus grande stabilité macroéconomique des pays membres, ainsi que la suppression du financement des États par les banques centrales (Sy, 2007 et Banque de France, 2006). Qui plus est, un certain nombre d’institutions financières multilatérales ont contribué à l’augmentation de l’offre obligataire. Les titres émis par la Banque ouest-africaine de développement—banque de développement qui compte les pays de l’UEMOA parmi ses clients—représentent environ 11 % du total des titres qui circulaient sur le marché à la fin de 2009. La première émission d’obligations en monnaie locale (de la contrevaleur de 44,6 millions de dollars) à laquelle la Société financière internationale a procédé en Afrique subsaharienne a été cotée à la BRVM à la fin de 2006.

Enseignements pour la CAE : les marchés des titres de créance sont pour une large part sous-développés dans les pays membres de la CAE, surtout au Burundi et au Rwanda. Les membres ont fait des efforts de coopération pour développer leurs marchés en harmonisant les infrastructures de marché. Bien qu’il existe des différences fondamentales entre elles, l’expérience de l’UEMOA peut être utile pour formuler certaines recommandations de pratiques à l’intention de la CAE:

  • Renforcer les capacités des institutions régionales. Il est essentiel d’avoir des institutions régionales fortes, car elles facilitent le développement des marchés obligataires régionaux en coordonnant et surveillant les efforts de chaque pays et en diffusant les résultats des travaux de recherche. Pour que les institutions régionales de la CAE puissent tenir ce rôle, il faut pourvoir à leurs besoins, tant en termes de budget que d’effectifs.
  • Réfléchir aux actions nécessaires pour promouvoir les émissions d’obligations en monnaie locale par des institutions financières multilatérales sur le marché de la CAE. Ces institutions ont une vaste expérience des émissions obligataires en monnaie locale sur des marchés locaux qui en faciliteraient le développement. En émettant des titres de créance sur le marché de la CAE, elles permettraient l’essor de ce marché régional en lui apportant leur savoir-faire et des transactions de référence pour le financement à long terme et la mobilisation de l’épargne intérieure et internationale.
1Créée en 1994, l’UEMOA est une union douanière et monétaire qui réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo; la monnaie commune de ses pays membres est le franc CFA.Cet encadré a été rédigé par Masafumi Yabara.
*

Ce chapitre a été rédigé par Martine Guerguil, Catherine McAuliffe, Hamid R. Davoodi, Maxwell Opoku-Afari, et Shiv Dixit, avec le concours éditorial de Jenny DiBiase et le concours administratif de Natasha Minges.

1

Les agrégats régionaux sont calculés à l’aide de moyennes non pondérées, sauf indication contraire.

2

Hausmann, Hwang et Rodrik (2007) définissent un épisode d’accélération de la croissance comme une hausse d’au moins deux points de la production par habitant pendant au moins 8 ans, le taux de croissance annuelle atteignant au moins 3,5 % à la fin de la période.

3

PIB réel par habitant aux prix et taux de change de 2000. En valeur nominale, les écarts par rapport à la moyenne régionale se sont creusés dans les années 2000, en grande partie du fait de l’appréciation de plusieurs monnaies africaines vis-à-vis du dollar au cours de cette période.

4

À titre illustratif, les calculs reposent sur l’hypothèse que le seuil de revenu intermédiaire est un PIB par habitant de 1.000 dollars en 2009 (proche de celui de 995 dollars que retient la Banque mondiale). Nous supposons que ce seuil augmente d’environ 3 % par an en valeur nominale—taux de croissance observé au cours de la dernière décennie—pendant les dix ans à venir, pour se chiffrer à 1.353 dollars en 2020.

6

Les PCS retenus comme comparateurs dans ce chapitre sont ceux qui ont été sélectionnés par Johnson, Ostry et Subramanian (2007). Il s’agit des pays suivants: Chili, Chine, Corée, Égypte, Indonésie, Malaisie, République Dominicaine, Singapour, province chinoise de Taiwan, Thaïlande, Tunisie et Vietnam.

7

Les comparaisons ont trait pour l’essentiel à l’Ouganda, au Rwanda et à la Tanzanie, parce que ce sont les pays qui ont connu les plus longues périodes de croissance, ce qui permet d’étudier l’évolution tendancielle sur un laps de temps plus long que dans le cas du Burundi et du Kenya.

8

Voir, entre autres, Commission sur la croissance et le développement (2008); Ndulu, O’Conell et Azam (2008); Johnson, Ostry et Subramanian (2007); et FMI (2008b).

9

Les programmes de stabilisation soutenus par le FMI ont été aménagés pour prendre en compte la nécessité d’accroître les dépenses sociales dans les années 80 et 90 (Gupta et al., 2000).

10

À l’exception du Burundi, les pays de la CAE ont toujours obtenu des scores supérieurs à la moyenne de l’Afrique subsaharienne au classement des Évaluations de la politique et des institutions nationales (EPIN) de la Banque mondiale.

11

Depuis le milieu des années 90, l’Afrique subsaharienne dans son ensemble a connu un rebond de la PTF, auparavant faible ou négative, et une baisse correspondante de la contribution des facteurs de production à la croissance (FMI, 2008b; Radelet, 2010).

12

De nombreuses études ont montré que de mauvais indicateurs de scolarisation et de santé ainsi qu’une forte inégalité des revenus peuvent réduire le retour sur investissement et amplifier les retombées des chocs négatifs sur l’activité, ce qui mine le potentiel de croissance soutenue (Berg, Ostry et Zettelmeyer, 2008).

13

Non compris le commerce transfrontalier informel (non comptabilisé). Bien qu’il soit difficile de mesurer précisément l’ampleur de ces transactions, les enquêtes donnent à penser qu’elles représentent une part significative du commerce extérieur de la CAE. En Ouganda, par exemple, les recettes d’exportations informelles de 2008/09 sont estimées à 810 millions de dollars, contre 480 millions de dollars en 2007/08. Les importations informelles ont aussi sensiblement augmenté, passant de 57,2 millions de dollars en 2007 à 78,1 millions de dollars en 2008.

14

D’après l’enquête auprès des entreprises menée par la Banque mondiale en 2011, l’exportation d’un conteneur coûte environ 3.300 dollars au Rwanda, 3.200 dollars en Ouganda, mais bien moins en Chine (500 dollars) et en Inde (945 dollars).

15

Opoku-Afari et Dixit (2011).

19

Non compris les exportations vers les pays émergents d’Afrique subsaharienne.

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