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II. Le grand décollage de la croissance en Afrique subsaharienne: leçons et perspectives

Author(s):
International Monetary Fund. African Dept.
Published Date:
October 2008
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Vue d’ensemble

Pour la première fois depuis les années 70, de nombreux pays d’Afrique subsaharienne présentent des taux élevés de croissance du revenu par habitant. Les épisodes de croissance donnent par ailleurs des signes d’une persistance inhabituelle. Pour que la région soit en mesure d’atteindre ses grands objectifs économiques—le relèvement des niveaux de vie et la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD)—, il est essentiel de poursuivre, voire d’accélérer, cette forte croissance et de faire en sorte qu’elle s’étende à l’ensemble des pays.

Ce chapitre décrit tout d’abord les caractéristiques du décollage actuel: dans quels types de pays la croissance s’est-elle accélérée? Est-elle entièrement attribuable à la mise en valeur des ressources naturelles? Pour en comprendre les ressorts—et donc ce qu’il faudrait éventuellement pour l’entretenir et la diffuser—, le chapitre examine ensuite de plus près les pays à croissance élevée. L’analyse est centrée sur cinq thèmes: i) le revenu initial, les dotations en ressources et la géographie; ii) les conflits et les graves échecs de gouvernance; iii) le contexte extérieur, avec l’évolution des termes de l’échange, les IDE et l’aide; iv) les politiques macroéconomiques; v) les réformes structurelles. Le chapitre examine également dans quelle mesure la croissance de l’Afrique subsaharienne a profité aux pauvres. Enfin, il donne un aperçu général des stratégies et des politiques économiques qui peuvent contribuer à maintenir une croissance élevée.

Il n’est pas ici question de présenter de nouvelles analyses statistiques de la croissance ou de procéder à un examen exhaustif des nombreux travaux de recherche sur ce sujet, mais plutôt de partir de l’éclairage des études récentes pour expliquer le décollage actuel de la croissance. Il apparaît ainsi que:

  • L’Afrique subsaharienne connaît un décollage économique remarquable depuis le milieu des années 90. Les taux de croissance moyens sont proches de ceux des autres pays en développement et l’expansion actuelle de la région est, à certains égards, plus durable que dans toute période antérieure de l’aprèsguerre. Rien n’indique qu’il existe une trappe de pauvreté inextricable. Les pays les plus dynamiques constituent un groupe hétérogène où l’on retrouve des pays riches en ressources naturelles et enclavés aussi bien que des pays dotés de peu de ressources naturelles et dont les termes de l’échange ne se sont pas sensiblement améliorés.

  • Les pays à croissance durable ont bien assimilé les règles de base et évité les graves erreurs de politique économique. La plupart d’entre eux jouissent d’une stabilité macroéconomique, avec une inflation stable et faible ainsi qu’une dette soutenable, ont mené des politiques économiques saines et ont renforcé leurs institutions.

  • Les succès récents de l’Afrique montrent également que les États doivent jouer un rôle dynamique, mais qu’il n’y a pas de recette simple pour assurer une croissance élevée. Les pays doivent adopter des politiques qui leur permettent de tirer parti de la conjoncture internationale, de préserver la stabilité macroéconomique, de promouvoir des investissements publics et privés efficaces, et de faire en sorte que tout le monde profite de la croissance, ce qui signifie progresser sur le front de la santé, de l’éducation, des autres domaines relevant des OMD ainsi que du revenu. Évoluer vers un modèle de croissance axé sur les exportations non traditionnelles et la valeur ajoutée—caractéristique de la plupart des pays à croissance durable des autres régions—n’est certes pas facile, mais n’en est pas moins réalisable.

  • L’augmentation de l’aide a joué un rôle dans les pays à forte croissance qui ne bénéficient pas d’importantes rentes de ressources naturelles, en permettant une augmentation des dépenses sociales et des investissements publics, tout en nourrissant ou du moins en accompagnant la croissance économique. Mais, comme le fait remarquer le récent «Rapport sur la croissance» de la Commission sur la croissance et le développement, l’idée qu’un relèvement important de l’aide risque de pénaliser les exportations est «difficile à prouver, mais aussi difficile à réfuter» (page 77 du rapport, publié uniquement en anglais). Il importe donc que la répartition sectorielle de l’aide traduise les priorités nationales, en particulier les investissements qui améliorent la productivité.

  • La croissance forte ne peut être considérée comme acquise. Dans le passé, les phases successives d’expansions et de récessions, les chocs exogènes et les conflits, et l’incapacité à mettre les ressources naturelles au service d’une expansion durable et d’investissements productifs ont contribué à l’échec de ce que l’on considérait comme des trajectoires de croissance prometteuses. La période actuelle renferme de nombreux défis, comme l’indique le chapitre I, mais l’amélioration des politiques et des fondamentaux devrait permettre d’entretenir la croissance. Ainsi, le gonflement des réserves de change devrait aider les importateurs de pétrole d’Afrique subsaharienne à absorber, au moins temporairement, la hausse des cours.

  • La croissance a profité aux populations défavorisées et réduit la pauvreté. En moyenne, les revenus les plus modestes augmentent proportionnellement. Les pays progressent—pas encore assez toutefois—vers la réalisation des autres OMD. Mais ceux qui sont riches en ressources naturelles doivent faire un effort particulier pour convertir la hausse du revenu en avancées vers les OMD.

Le décollage de la croissance après 1995

La croissance économique de l’Afrique subsaharienne s’accélère sensiblement depuis le milieu des années 90. Dans l’ensemble de la région, le PIB réel a augmenté de 5 % en moyenne annuelle, de 1995 à 2007, et la hausse moyenne par habitant a été de 2 % environ. C’est un revirement remarquable par rapport aux années 80 et à la première moitié des années 90.

La reprise de la croissance de l’Afrique subsaharienne semble être plus qu’un effet secondaire de celle de la croissance mondiale. Comme celle des pays émergents, évoquée dans l’édition d’avril 2008 des Perspectives de l’économie mondiale, la croissance de l’Afrique subsaharienne n’est pas découplée de la croissance mondiale, puisque ses variations annuelles y sont corrélées (voir chapitre I); mais elle a divergé de la croissance mondiale, dans la mesure où la tendance à long terme est devenue plus élevée en Afrique (graphique 2.1). En matière de progression du PIB par habitant, l’Afrique subsaharienne a fait moins bien que toutes les autres régions du monde de 1985 à 1995, alors que, dans la période récente de croissance supérieure, elle est à peu près dans la moyenne (graphique 2.2).

Graphique 2.1.AfSS: la croissance diverge, sans être nécessairement découplée, de la croissance mondiale

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Graphique 2.2.Comparaisons internationales du PIB par habitant

(indice 1995 = 100; montants en dollars EU réels)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

L’aspect peut-être le plus prometteur est la persistance des accélérations récentes. En Afrique subsaharienne, il y a toujours eu des pays en expansion rapide, mais ces pays connaissaient une forte croissance pendant cinq ans, puis tendaient à marquer le pas durant les cinq années suivantes. Or, dans le grand nombre de pays à croissance rapide en 2000, celle-ci est restée solide de 2000 à 2005. Fait plus frappant—et contraire à l’expérience de la fin des années 70, époque où de nombreux pays connaissaient une forte croissance par habitant—, la période suivante (à partir de 2005) a vu également une expansion soutenue, et même plus rapide. Au graphique 2.3, chaque cercle représente des pays dont la croissance par habitant a dépassé 2¼ % pendant le quinquennat terminé l’année indiquée, la taille du cercle étant conforme au nombre de pays. L’ordonnée montre le taux de croissance des cinq années antérieures à l’année indiquée et l’abscisse celui des mêmes pays pendant les cinq années suivantes. On s’aperçoit que les pays à croissance rapide depuis 1995 ont un taux de croissance moyen très élevé et conservent une croissance solide dans la période suivante.

Graphique 2.3.AfSS: croissance du PIB par habitant, moyennes sur cinq ans

Note: Sont représentés les pays dont la croissance moyenne annuelle par habitant a dépassé 2¼ % par périodes de 5 ans, de 1965 à 2004 (axe vertical), ainsi que leur croissance annuelle moyenne par habitant pendant les 5 années suivantes (ou 4 ans, jusqu’à la croissance prévue pour 2008, dans le cas de la bulle de 2005) (axe horizontal). La taille de la bulle est fonction du nombre de pays dans chaque groupe. La Guinée équatoriale n’est pas prise en compte de 1995 à 2005, car, grâce au pétrole, sa croissance a été de 39,3 % par an de 1995 à 1999.

Il y a une autre manière de voir si un nouveau phénomène—plus durable—est à l’œuvre. Elle consiste à observer le nombre sans précédent de pays dont le taux de croissance du revenu par habitant («accélérations») a été notable et persistant dans les années 90 (graphique 2.4). «Notable» signifie que l’accélération est économiquement substantielle (au moins 2 % du PIB) et aussi statistiquement importante (trop forte pour pouvoir s’expliquer par la variation aléatoire habituelle des taux de croissance nationaux). «Durable» signifie que la croissance a été d’au moins cinq ans. En même temps, les décélérations sont devenues rares, de sorte qu’un nombre sans précédent de pays connaît une expansion inhabituellement rapide.

Graphique 2.4.Fréquence des accélérations de la croissance en Afrique subsaharienne

Toutes les sous-catégories de pays ont connu une poussée de croissance malgré la diversité de leur situation (graphique 2.5). Le niveau de la croissance et son accélération par rapport à la période antérieure ont été les plus forts dans les pays producteurs de pétrole et riches en ressources naturelles, mais ils sont aussi évidents dans les autres pays.

Le succès récent de l’Afrique subsaharienne sur le plan de la croissance soulève plusieurs questions:

Graphique 2.5.Croissance du PIB réel par habitant en Afrique subsaharienne

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

  • Comment expliquer l’amélioration des performances ces dernières années?

  • La progression du revenu moyen par habitant réduit-elle aussi la pauvreté?

  • Que peuvent faire les responsables de la politique économique pour poursuivre et accélérer la croissance?

La suite de ce chapitre tente de répondre à ces questions en examinant les récents succès du continent et les conclusions de nombreuses études sur la croissance.

Les leçons des succès africains

Pour tirer les enseignements des réussites, il faut d’abord définir les pays à croissance rapide (encadré 2.1, tableau 2.1). En l’occurrence, les seuils retenus pour la progression du revenu par habitant sont essentiellement arbitraires: 2¼ % et plus pour les pays à croissance rapide, et ½ % ou moins pour un groupe comparatif de pays à croissance lente. Au rythme de 2¼ %, le revenu par personne double en quelque 32 ans. Chacune de ces deux catégories de pays représente un tiers environ des 44 pays de l’Afrique subsaharienne.

Il faut ensuite examiner l’expérience des pays à forte croissance et l’évolution de leurs caractéristiques économiques pendant, et dans certains cas avant, l’accélération et établir une comparaison avec les pays à croissance faible1. L’analyse est structurée à partir de certains des principaux traits économiques des pays considérés à l’échelle mondiale (voir encadré 2.2):

i) La dotation initiale en ressources et la géographie.

ii) Les conflits ou le dysfonctionnement grave de l’État.

iii) La conjoncture économique, y compris l’évolution des termes de l’échange, la croissance des partenaires commerciaux, l’IDE et l’aide.

iv) Les effets de la politique macroéconomique dans des domaines comme l’inflation, le budget, la dette, le taux de change, le commerce extérieur et les réserves internationales.

v) Les aspects structurels sur lesquels peuvent agir les politiques, comme la qualité du système juridique et des institutions économiques, la gouvernance, le cadre réglementaire, l’éducation, la politique sociale, les infrastructures physiques et les circuits financiers.

Certaines réserves s’imposent. L’objectif visé—qui s’inscrit dans la ligne des rapports évoqués à l’encadré 2.2—est d’appréhender la nature des succès récents et le lien avec les travaux entrepris en la matière, et notamment d’en tirer des enseignements sur les moyens d’entretenir la croissance. À l’évidence, celle-ci dépend aussi du niveau de développement. L’analyse ci-dessous, qui s’appuie sur un vaste corpus d’études, ne cherche pas à distinguer statistiquement les causes et les effets. Elle ne prétend pas non plus utiliser ces exemples pour établir quelles théories de la croissance sont exactes. En général, nous faisons l’hypothèse que les facteurs les plus intéressants sont ceux qui sont sensibles aux politiques mises en œuvre. L’analyse appréhende des groupes de facteurs qui influent sur la croissance, mais il est évident que l’action de l’État et d’autres éléments interagissent selon des modalités compliquées, comme le montrent bien certaines des études de cas présentées dans les encadrés de ce chapitre.

Tableau 2.1.Afrique subsaharienne: croissance du revenu et démographie, 1995–2007
Pays riches

en ress.

naturelles1
Pays

enclavés
Années

d’accélération2
Croissance du

PIB réel par

habitant
Croissance

du PIB réel
PIB réel par habitant

PPP (en dollars

constants de 2000)
PIB (millions

de dollar EU)
Croissance

de la

population
Population

(en

millions)
199520072007
Croissance forte5,28,21.8903.78537.3822,626,3
Afrique du Sud19952,33,66.1998.167282.6301,347,9
AngolaX19936,910,72.2595.02661.3563,016,3
BotswanaXX1986, 19965,96,46.95113.84712.3130,61,6
Burkina FasoX1983, 19983,36,17281.0816.9772,713,7
Cap-Vert1994, 20005,17,21.5312.7801.4282,00,5
ÉthiopieX1982, 19873,16,342962019.4312,977,2
Ghana19832,44,99041.19514.8632,622,0
Guinée équatorialeX1995, 200126,636,179213.41210.4855,41,2
MaliX2,54,96468746.7452,413,1
Maurice19843,14,26.4319.3016.9591,01,3
Mozambique1985, 1990, 19956,78,43387317.5592,120,3
NigériaX20004,06,41.1001.766166.7782,8143,9
OugandaX1981, 19863,67,358088211.2273,330,9
RwandaX19942,510,06098163.3205,49,4
São Tomé-et-PríncipeX2,44,21.0261.3641441,90,2
Tanzanie1994, 19993,45,67241.07916.1842,339,0
TchadXX1981, 20013,96,98831.4017.0953,19,5
Croissance moyenne31,63,82.1462.6458.1532,310,7
Valeurs-p40,00,00,400,23
Croissance faible3-1,21,51.8011.5095.3642,610,1
Valeurs-p40,00,00,470,05
Moyenne de l’AfSS2,14,81.9412.72418.5592,516,6
Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale et base de données du Département Afrique.

La croissance des pays actuellement les plus performants doit beaucoup à la forte augmentation de la productivité totale des facteurs (PTF) (encadré 2.3). Cela contraste avec l’expérience générale de l’Afrique jusqu’en 1995, où l’investissement ne se traduisait que par de faibles gains de productivité (Ndulu, Chakraborti et al., 2007). De même, les données microéconomiques laissent penser qu’en Afrique les investissements ont eu de faibles taux de rendement dans le passé (Ndulu, O’Connell et al., 2007). Les investissements, publics et privés, ont évidemment une importance cruciale. En outre, une distinction tranchée entre contributions de la PTF et de l’accumulation de facteurs est artificielle pour deux raisons: toute erreur de mesure de l’investissement se retrouve dans la PTF, tandis qu’il existe un lien réciproque entre croissance de la productivité et investissement. Néanmoins, les fortes augmentations de la PTF soulignent le rôle de politiques et de réformes solides dans l’accélération de la croissance de nombreux pays d’Afrique subsaharienne.

Encadré 2.1.Distinction entre pays à croissance forte et faible

Cette section étudie les caractéristiques des récentes réussites africaines et l’expérience des pays concernés. La démarche suivie n’a pas pour but d’établir des liens de causalité ou de tester des théories, mais de permettre une meilleure compréhension des fondements et mécanismes qui expliquent le récent décollage de l’Afrique. À cette fin, nous avons classé dans les pays à forte croissance ceux où l’augmentation annuelle moyenne du PIB réel par habitant a dépassé 2¼ % de 1995 à 20071. Ce groupe comprend 17 pays: 4 exportateurs de pétrole, 4 pays à revenu intermédiaire et 9 pays à faible revenu. Les sous-catégories particulièrement intéressantes sont les exportateurs de pétrole, les pays riches en ressources naturelles et les autres (le tableau 2.1 énumère les pays à forte croissance selon la définition donnée ci-dessus).

Les pays classés à croissance faible ont vu le PIB réel annuel par habitant progresser en moyenne de ½ % ou moins de 1995 à 2007. Il y en a 14: 2 exportateurs de pétrole (Gabon et République du Congo) et 12 États fragiles (Burundi, Comores, Côte d’Ivoire, Érythrée, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, République Centrafricaine, République démocratique du Congo, Sierra Leone, Togo et Zimbabwe). Les pays non classés sont ceux à croissance moyenne.

Croissance du PIB par habitant en Afrique subsaharienne, 1995–2007

Note: Cet encadré a été rédigé par Paulo Drummond.1 Il peut sembler quelque peu arbitraire de choisir un repère spécifique dans un continent aussi divers, mais 1995 est la première année où, après une interruption de plusieurs années, la croissance du PIB par habitant a été positive dans l’ensemble de la région. De plus, c’est à peu près à ce moment que les accélérations sont devenues beaucoup plus fréquentes.

Encadré 2.2.Enseignements des études récentes de la croissance

Ce chapitre s’est beaucoup inspiré de cinq études récentes d’importance majeure qui, à elles toutes, font un bilan exhaustif de l’état actuel des connaissances sur la croissance et de ses conséquences pour l’Afrique.

Le Rapport sur la croissance a été produit par la Commission sur la croissance et le développement (2008), qui se compose de 19 dirigeants, venant surtout de pays en développement, et de deux universitaires, Robert Solow et Michael Spence (président). Il fait la synthèse des opinions des membres de la commission sur les conditions de succès d’une stratégie de croissance. Sont analysées 13 économies qui depuis 1950 ont connu un taux de croissance annuel moyen d’au moins 7 % pendant 25 ans ou plus. L’accent est donc mis sur la durabilité de la croissance. Bien que la plupart de ces économies soient en Asie, le Botswana fait partie de la liste.

Le projet sur la croissance économique en Afrique (African Economic Growth Project, Ndulu, O’Connell et al., 2007), que l’on dénommera PCEF, est une initiative commune du Consortium pour la recherche économique en Afrique et des universités Harvard et d’Oxford pour étudier la croissance en Afrique subsaharienne depuis l’indépendance. Il a abouti à un ouvrage en deux volumes qui intègre des études de cas nationales et des données économétriques transnationales.

Ndulu, Chakraborti et al. (2007) est un rapport de première importance de la Banque mondiale, qui fait le bilan des cinquante dernières années de croissance économique en Afrique et tire de cette expérience un ensemble de recommandations de politique économique.

Arbache, Go et Page (2008) s’intéressent à la récente accélération de la croissance en Afrique.

Enfin, Pattillo, Gupta et Carey (2006) étudient la croissance économique en Afrique subsaharienne jusqu’en 2003, en mettant l’accent sur la première phase de l’accélération en cours.

Ces cinq études permettent de répondre à deux grandes questions concernant l’Afrique subsaharienne.

Pourquoi l’Afrique s’est-elle développée beaucoup plus lentement que d’autres régions? Le PCEF analyse des données internationales. L’Afrique a hérité de son histoire coloniale et de sa géographie deux caractéristiques qui ont pénalisé la croissance: i) une proportion très élevée de la population se trouve dans des pays enclavés et peu pourvus de ressources naturelles; ii) de nombreux pays riches en ressources naturelles souffrent peut-être de la «malédiction» liée à ces ressources. Pourtant, la tenue de l’économie dépend aussi beaucoup de deux variables plus susceptibles d’évoluer, au moins à moyen terme: la démographie et l’action de l’État. En premier lieu, l’Afrique subsaharienne est la région où la population augmente encore très vite. Alors que les taux de mortalité—malgré l’incidence du VIH/SIDA—ont diminué dans le monde entier grâce à l’amélioration de la santé publique, les taux de fécondité sont restés à peu près constants en Afrique subsaharienne (mais ont baissé ailleurs). Il en résulte un rajeunissement de la population africaine et un ratio de dépendance démographique élevé. En second lieu, la médiocre croissance de l’Afrique est très corrélée à des variables de politique économique comme l’inflation et la consommation des administrations. Selon le PCEF, ces variables expliquent la moitié environ de la différence de performance.

Quels enseignements peut-on tirer pour accélérer et entretenir la croissance? Les conséquences grandissantes des limitations des régressions de croissance transnationales—surtout la difficulté à établir des liens de causalité entre variables—ont poussé les chercheurs sur une multiplicité de voies pour tenter de répondre à cette question, notamment en procédant davantage à des études de cas. Les études évoquées ont donc complété l’analyse statistique internationale par de vastes analyses spécifiquement nationales.

La première conclusion de ces travaux est que les pays doivent éviter les erreurs importantes de politique économique. Cela dit, aucune réforme ne peut suffire à elle seule à engendrer partout une croissance rapide. Les leçons à tirer sont de cinq sortes. Il faut:

  • Participer dans une certaine mesure à l’économie mondiale. Celle-ci apporte des connaissances («il est plus facile d’apprendre que d’inventer») et un vaste marché pour les biens produits par les pays en développement.

  • Éviter l’instabilité macroéconomique. La complémentarité des politiques budgétaire et monétaire est nécessaire à la stabilité macroéconomique, car une inflation qui reste fluctuante et élevée limite la capacité des acteurs du secteur privé à prendre de bonnes décisions d’investissement.

  • Adopter une certaine forme d’économie de marché. Si le degré de réglementation peut varier selon les pays, tous doivent reconnaître que les prix du marché adressent des signaux importants pour la répartition des ressources.

  • Conduire une politique budgétaire responsable qui ne grève pas l’avenir de dettes. Des gouvernements compétents doivent avoir une vision à long terme qui reconnaisse la nécessité de concilier les exigences des générations présente et futures. De même, les pouvoirs publics ne doivent pas céder à la tentation de redistribuer la richesse en fonction des préférences ethniques ou régionales de l’élite dirigeante.

  • Éviter la guerre civile.

Un nombre étonnamment restreint d’économies subsahariennes a réussi à éviter la totalité de ces pièges depuis l’indépendance.

Une deuxième leçon importante de ces études est que, tout en se gardant de commettre de graves erreurs, les gouvernements doivent être guidés par un programme fondamental et une profonde détermination. Bien que les rapports diffèrent dans une certaine mesure, il y a des thèmes communs. Ainsi, les stratégies de croissance cohérentes, telles que les résume le Rapport sur la croissance, comprennent diverses mesures d’encouragement à une affectation efficace du capital et du travail, comme la création d’infrastructures adéquates et la pleine reconnaissance des droits de propriété ou l’instauration d’un contexte économique plus propice à l’innovation. Les mesures qui favorisent l’inclusion sont aussi importantes, notamment pour assurer la viabilité des réformes. La mise en place de stratégies de ce type exige un gouvernement crédible et déterminé. Tous les rapports donnent les grandes lignes d’un programme et soulignent que les détails doivent être adaptés au pays et au contexte.

Note: Cet encadré a été rédigé par Chad Steinberg.

Revenu initial, dotation en ressources naturelles et géographie

Les pays actuellement à croissance rapide sont partis de niveaux de revenus différents. Ils n’étaient pas toujours les plus pauvres, comme le voudrait un phénomène de «rattrapage». Mais ils n’étaient pas non plus les plus riches, comme on pourrait s’y attendre si le principal problème des pays pauvres de la région était d’échapper aux trappes de pauvreté2.

Bien que la géographie et les ressources naturelles aient été historiquement des déterminants importants des profils de croissance en Afrique, elles n’ont pas constitué, au cours de la dernière décennie, le facteur décisif du rythme de la croissance3. Parmi les 17 pays à croissance rapide d’Afrique subsaharienne (voir tableau 2.1), 6 sont bien dotés en ressources naturelles, 6 en sont mal dotés et sont des pays côtiers, tandis que 5 en sont mal dotés et sont des pays enclavés (Burkina Faso, Éthiopie, Mali, Ouganda et Rwanda). Dans les pays à croissance lente, il y a aussi un partage égal entre ces trois catégories. Ainsi, l’expérience récente des pays africains en expansion rapide semble indiquer que les facteurs de croissance liés à la géographie et aux ressources naturelles ne peuvent à eux seuls expliquer les accélérations et ne sont pas des conditions nécessaires à une forte croissance. Les pays à croissance rapide enclavés et pauvres en ressources naturelles ont réussi à compenser ces deux désavantages. Toutefois, cela pourrait s’expliquer en partie par l’amélioration de la situation des pays voisins: les pays à croissance élevée (riches en ressources naturelles, ou côtiers et pauvres en ressources naturelles) entraînent de plus en plus leurs voisins enclavés4.

Encadré 2.3.Évolution de la productivité en Afrique subsaharienne depuis le milieu des années 90

Une décomposition de la croissance au moyen de données allant de 1985 à 2006 montre que:

  • Jusqu’au milieu des années 90, la croissance de tous les groupes de pays de la région résultait surtout de l’accumulation des facteurs.

  • Depuis une dizaine d’années environ, si l’accumulation des facteurs reste importante pour la croissance, l’amélioration de la productivité l’est encore plus (surtout dans les pays à forte croissance et dans les pays qui ont franchi le point d’achèvement dans le cadre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés).

  • La croissance du PIB réel et celle de la PTF n’ont cessé de décélérer sur la période dans les États fragiles.

Origines de la croissance en AfSS: 1985–2006
1985–891990–941995–992000–06
AfSS
Croissance du PIB réel3,51,74,44,2
Accumulation des facteurs3,23,03,33,0
Croissance PTF0,3–1,31,11,2
Pays à forte croissance
Croissance du PIB réel5,12,77,35,1
Accumulation des facteurs4,03,94,83,3
Croissance PTF1,1–1,22,51,8
Pays à faible croissance
Croissance du PIB réel3,72,82,31,1
Accumulation des facteurs2,52,92,72,2
Croissance PTF1,2–0,1–0,4–1,1
PPTE: point d’achèvement franchi
Croissance du PIB réel2,60,64,35,2
Accumulation des facteurs3,22,93,13,4
Croissance PTF–0,6–2,31,21,8
États fragiles1
Croissance du PIB réel2,31,71,70,8
Accumulation des facteurs2,42,22,01,6
Croissance PTF–0,1–0,5–0,3–0,8
Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; calculs des services du FMI.

AfSS: croissance de la productivité, 1990–2006

(moyenne mobile sur 5 ans)

Source: calculs des services du FMI.

1Hormis les PPTE ayant franchi le point d’achèvement (Gambie, São Tomé-et-Príncipe et Sierra Leone).

Note: Cet encadré a été rédigé par Dhaneshwar Ghura, Bernardin Akitoby et Priscilla Muthoora.

Conflits et effondrement de l’État

Pendant la dernière décennie, les situations de conflit armé et d’effondrement de l’État se sont raréfiées dans la région (graphique 2.6). De fait, dans quatre des réussites actuelles (Angola, Mali, Mozambique et Rwanda), la croissance n’a débuté que lorsque les hostilités ont pris fin (graphique 2.7)5. (Voir encadré 2.4 sur la croissance du Mozambique après sa stabilisation.) Ces quatre pays ont connu une croissance particulièrement forte au cours des années qui ont suivi le conflit, mais, en se poursuivant, elle est devenue comparable à celle des pays en expansion rapide non touchés par des conflits. Toutefois, quatre autres pays où les hostilités se sont terminées pendant les 15 dernières années n’ont pu entretenir une croissance élevée (graphique 2.7), car plusieurs d’entre eux sont restés des États fragiles pendant la période postconflit.

Graphique 2.6.Nombre de conflits en Afrique subsaharienne, 1989–2005

Source: Programme de données sur les conflits de l’université d’Uppsala.

Le groupe à croissance lente se compose largement de pays qui connaissent un conflit ou viennent d’en sortir. Ndulu, O’Connell et al. (2007) définissent les situations d’«effondrement de l’État» comme un syndrome administratif qui réduit considérablement la croissance dans les pays d’Afrique subsaharienne où il se manifeste. Il peut aussi avoir des retombées sur les pays voisins. L’expérience récente incite à penser que ce syndrome est en grande partie responsable des plus mauvaises performances en matière de croissance en Afrique subsaharienne.

Le contexte économique extérieur

Quiconque n’estime pas durable la forte croissance que connaît aujourd’hui l’Afrique subsaharienne peut faire valoir que les termes de l’échange ont été exceptionnellement favorables ces dernières années. La dernière phase de croissance élevée, qui remonte aux années 60 et au début des années 70, coïncidait aussi avec une très nette amélioration des termes de l’échange; malheureusement, l’expansion a pris fin durant les années 80 et le début des années 90, sous l’effet d’une forte dégradation des termes de l’échange6. En ce qui concerne la durabilité de la croissance, les résultats les plus frappants des recherches sont que des chocs positifs des termes de l’échange peuvent avoir sur la production des effets favorables à court terme, mais défavorables à plus longue échéance (Collier and Goderis, 2007). De même, les chocs positifs des termes de l’échange sont plus fortement corrélés à des phases d’expansion de courte durée qu’à une croissance durable. Cela laisse penser que les expansions induites par les termes de l’échange ont peut-être moins de chances de durer (Hausmann, Pritchett, and Rodrik, 2004).

Graphique 2.7.Croissance du PIB par habitant en Afrique subsaharienne après les conflits

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Note: t est l’année de la fin du conflit.

Encadré 2.4.Mozambique: croissance soutenue après la stabilisation

Depuis la signature d’un accord de paix en 1992, le PIB par habitant du Mozambique a progressé presque sans interruption, affichant un taux annuel moyen de 7,3 % au cours des 15 dernières années. La croissance s’est étendue à la quasi-totalité des secteurs, y compris l’agriculture, et l’indice de pauvreté a sensiblement régressé (passant de 69 % en 1997 à 54 % en 2003).

Après le conflit, tous les principaux facteurs de la croissance ont joué un rôle important, comme dans les pays d’Asie du Sud-Est où la croissance a été soutenue (voir tableau et aussi Jones, 2008). La sensible amélioration du capital humain s’est accompagnée d’un approfondissement substantiel du capital technique (dû surtout aux investissements privés) et d’une hausse de la productivité totale des facteurs (PTF), largement attribuable à une meilleure utilisation des capacités. La part de l’innovation technologique et d’autres changements est très supérieure à la moyenne de l’Afrique.

La stabilité politique, les réformes structurelles et une politique macroéconomique prudente ont contribué à entretenir la croissance. Au départ, le degré de réglementation était très élevé; mais l’application résolue d’une première vague de réformes, consistant à libéraliser les échanges, à privatiser les entreprises publiques ainsi qu’à supprimer les contrôles de prix et de taux de change, a stimulé les investissements directs étrangers, surtout en provenance de l’Afrique du Sud, dans les secteurs autres que l’agriculture. Une politique économique prudente et une meilleure gestion des finances publiques ont permis d’obtenir rapidement le soutien de donateurs pour investir dans l’éducation. Les investissements privés et les flux d’aide ont continué pendant la deuxième vague de réformes, qui visait à consolider la stabilité macroéconomique, à réduire le coût de la pratique des affaires et à améliorer la gouvernance. Il en est résulté un redéploiement structurel vers les secteurs non agricoles plus productifs, un recul de la population active agricole, des gains de productivité étendus et une croissance durable.

Mozambique: le décollage de la croissance persiste

(Indice de croissance, 0 = 100)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Note: Hormis la Chine par souci de présentation, puisque la croissance y est beaucoup plus forte que dans ces pays. ANASE 4 = Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande.

Comptabilité de la croissance comparée
Taux de croissance de la production (en %) Contributions à la croissance
Capital
Croiss.PTFPhysiqueHumainTravail
1990–2000Afrique2,3–0,5–0,10,42,5
1990–2000Asie orientale5,70,52,30,52,4
1990–2000Amérique latine3,30,40,20,32,4
1990–2000Asie du Sud5,31,21,20,42,5
1992–1998Mozambique5,21,71,80,41,3
1999–2004Mozambique7,41,13,80,91,5
Sources: Bosworth and Collins (2003) pour les régions; Jones (2008) pour le Mozambique.
Note: Cet encadré a été rédigé par Victor Lledó. On trouvera dans l’étude de Clément et Peiris (2008) une analyse exhaustive de l’expérience de croissance du Mozambique, de la stratégie suivie et des leçons à en tirer.

Les pays à forte croissance ont connu des expériences diverses sur le plan des termes de l’échange. Certains pays, en particulier ceux qui sont riches en ressources naturelles, ont bénéficié des gains en matière d’échanges tandis que d’autres ont affiché une croissance rapide en dépit d’une stabilisation, voire d’une dégradation, des termes de l’échange (graphique 2.8). Dans le même temps, les pays à croissance faible ont aussi connu des situations diverses: dans certains d’entre eux, l’activité a progressé lentement en dépit de très fortes améliorations des termes de l’échange, alors que, dans d’autres, la faiblesse de la croissance a coïncidé avec une dégradation des termes de l’échange. En résumé, si les termes de l’échange ont contribué à l’accélération de la croissance de nombreux pays, d’autres facteurs ont joué un rôle plus prépondérant dans d’autres pays.

Graphique 2.8.Chocs sur les termes de l’échange

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Si les IDE peuvent concourir à entretenir une croissance élevée, ils ne constituent pas une condition préalable pour l’amorcer. En effet, les flux d’IDE ont augmenté sensiblement dans les pays à forte croissance riches en ressources naturelles, mais ils ont en général suivi le décollage au lieu de le précéder ou de l’accompagner (graphique 2.9). Néanmoins, la plupart des données internationales tendent à montrer que les IDE (qui s’accompagnent d’un savoir-faire technologique) peuvent être un facteur important du maintien de la croissance à plus long terme.

Graphique 2.9.Investissements directs étrangers

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

L’aide étrangère augmente beaucoup depuis une dizaine d’années. Après avoir chuté à la fin de la guerre froide, l’aide à l’Afrique s’accroît depuis 2000, ce qui correspond à peu près à la période de plus forte croissance en Afrique subsaharienne (graphique 2.10). Cette reprise est plus marquée dans les pays à croissance forte et moyenne; elle l’est moins dans les autres.

Graphique 2.10.Aide à l’Afrique subsaharienne

Sources: Roodman (2006) et calculs des services du FMI.

L’augmentation de l’aide est généralement allée de pair avec l’accélération actuelle, mais, ici encore, les expériences ont été diverses (graphique 2.11). Dans le groupe de pays à croissance élevée, certains pays reçoivent beaucoup d’aide et d’autres peu. Plusieurs pays bénéficiaires d’une aide importante comptent parmi les plus performants de la région (Mozambique, Cap-Vert et Burkina Faso), tandis que ceux qui en perçoivent peu sont souvent des pays riches en ressources naturelles, comme le Nigéria, le Botswana et l’Angola, qui n’ont pas de contrainte en matière de ressources. Dans les récentes accélérations, rien n’indique clairement que l’aide empêche une croissance soutenue. Au contraire, elle peut être un mécanisme utile pour atténuer l’insuffisance de moyens.

Graphique 2.11.Aide et croissance en AfSS

Sources: Roodman (2006) et calculs des services du FMI.

Note: Les abréviations utilisées pour les pays sont celles de la norme ISO Alpha-3.

Les politiques macroéconomiques

L’amélioration des politiques macroéconomiques caractérise les pays qui connaissent actuellement une croissance durable (graphique 2.12).

Graphique 2.12.Indicateurs macroéconomiques

Source: FMI, base de données du Département Afrique.

Note: Les chiffres de l’inflation ne comprennent pas l’Angola, la République démocratique du Congo ni le Zimbabwe, qui étaient en situation d’hyperinflation au cours de la période considérée.

  • L’inflation, qui était très élevée, a sensiblement diminué ces dernières années, aussi bien dans les pays à croissance rapide que dans les autres, grâce, en partie, à de meilleures politiques macroéconomiques. Le recul de l’inflation coïncide approximativement avec le début de la période d’expansion dynamique. Le fait que les pays à forte croissance aient maintenu l’inflation à un rythme modéré va dans le sens de la plupart des études économiques, qui estiment que les pays à inflation limitée sont généralement les mieux à même de connaître des périodes prolongées de croissance élevée (Berg, Ostry, and Zettelmeyer, 2008). Par ailleurs, le fait que dans les autres groupes de pays l’existence d’une faible inflation n’ait pas déclenché la croissance rejoint l’idée bien établie selon laquelle une faible inflation n’est pas une condition suffisante pour accélérer l’activité.

  • Dans les pays à forte croissance, la fermeté de la politique budgétaire se manifeste sur plusieurs plans. La dette publique diminue dans tous les groupes depuis 2001 environ, sous l’effet des allégements au titre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et de l’initiative d’allégement de la dette multilatérale (IADM) ainsi que de la limitation des déficits (dons compris). La vigueur des investissements publics, dans un cadre de responsabilité budgétaire, a permis à ces pays de constituer des infrastructures dont ils avaient le plus grand besoin. L’encadré 2.5 sur la Tanzanie donne l’exemple d’une croissance soutenue par la stabilisation économique.

  • Les vulnérabilités ont été réduites, notamment grâce à une accumulation substantielle de réserves de change et à la diminution de la dette publique. Cela illustre un argument plus général: même si les pays d’Afrique subsaharienne restent exposés à des chocs des termes de l’échange, l’amélioration des fondamentaux a renforcé leur capacité à les surmonter (sans préjuger pour autant du choc actuel).

Les pays africains à croissance rapide ont souvent des régimes de change souples: 5 sur 17 pratiquent un régime de rattachement fixe. Cela s’explique peut-être par le fait qu’un régime de change souple permet d’éviter la surévaluation et de s’adapter aux chocs. Les études sur ce sujet concluent diversement et ne mettent pas en évidence de rapports clairs entre le régime de change et la croissance dans les pays en développement en général (Rogoff et al., 2004) et en Afrique en particulier (Masson and Pattillo, 2004).

Le degré de surévaluation du taux de change réel est lié au régime de change bien qu’il s’en distingue. Dans les pays à forte croissance peu dotés en ressources naturelles, le taux de change réel a baissé pendant toute la période d’expansion rapide (voir graphique 2.13), au point d’être sousévalué par rapport aux autres groupes—et jugé à peu près comparable à la moyenne des pays en développement—depuis 2000 environ7. On ne s’étonnera pas que, dans les pays riches en ressources naturelles, le taux de change réel se soit apprécié ces dernières années, sous l’effet de l’amélioration des termes de l’échange et de découvertes de nouveaux gisements.

Graphique 2.13.Mesure de la surévaluation du taux de change

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; calculs des services du FMI.

Note: ratio entre le taux de change nominal et le taux de change à parité de pouvoir d’achat.

En ce qui concerne la politique commerciale, le fait le plus remarquable est la libéralisation vaste et généralisée des échanges durant les années 90, parallèlement au décollage global de la croissance (voir graphique 2.14)8. Il n’en est pas résulté une accélération dans les pays à croissance lente, ce qui montre bien qu’une seule réforme ne suffit probablement pas à déclencher une croissance rapide en l’absence d’autres conditions, comme des infrastructures adéquates. Dans les pays pauvres en ressources naturelles, le décollage s’est aussi accompagné d’une certaine réduction des droits de douane.

Graphique 2.14.Ouverture et politique commerciale

Sources: Wacziarg and Welch (2008); CNUCED.

Note: Six des pays à forte croissance ont libéralisé leurs échanges dans les années 90.

Encadré 2.5.L’expérience de la croissance tanzanienne

La croissance économique de la Tanzanie s’est nettement accélérée ces dernières années. La progression du PIB réel a repris au milieu des années 90, période où la stabilisation s’est affermie et où les réformes structurelles ont commencé à donner des résultats. Elle a continué à s’accélérer, atteignant en moyenne quelque 7 % l’an de 2001 à 2007, soit plus du double du taux moyen des années 80 et 90. Dans ces conditions, le revenu par habitant a presque doublé depuis 1995 et la pauvreté a reculé. Les principales réformes ont consisté à ouvrir l’économie aux échanges et aux investissements, à promouvoir le développement d’un système financier privé efficace et à assainir les finances publiques. Quand les réformes ont atteint une masse critique, elles ont déclenché un cercle vertueux de hausse des investissements privés, de croissance économique et de soutien des partenaires au développement. Mais, si l’augmentation de l’aide et l’IDE ont contribué à une augmentation sensible de la formation de capital, la récente accélération de la croissance doit beaucoup à l’amélioration durable de la PTF issue de la réussite des réformes.

Le FMI a soutenu ces réformes par des prêts concessionnels, un allégement de la dette, une assistance technique et des conseils de politique économique, mais c’est l’appropriation du processus par le pays qui lui a donné un caractère durable. La stratégie de développement de la Tanzanie est vraiment une initiative locale, issue d’un processus participatif intégrant la société civile et qui a pris la forme du document de stratégie pour la réduction de la pauvreté de deuxième génération, le MKUKUTA. Celui-ci adopte une conception axée sur les résultats, qui privilégie la croissance et la lutte contre la pauvreté, l’amélioration de la qualité de la vie et du bien-être social, la bonne gouvernance et la responsabilisation.

Tanzanie: contributions à la croissance du PIB réel(pourcentage)
1986–901991–951996–20002001–062007
Croissance du PIB réel5,31,84,37,07,3
Population active2,22,51,71,71,8
Capital0,91,30,31,62,3
Productivité totale des facteurs2,2–2,02,33,73,2
Source: calculs des services du FMI.

Stabilité macroéconomique: PIB et inflation

Sources: autorités tanzaniennes; FMI, Perspectives de l’économie mondiale; estimations des services du FMI.

Note: Cet encadré a été rédigé par Yuri Sobolev à partir d’une étude du FMI à paraître (Tanzania—The Story of an African Transition).

Dans les économies à forte croissance, les exportations et les importations ont en général augmenté rapidement, mais les expériences varient selon la dotation en ressources naturelles (graphique 2.15). La diversification économique et la progression des exportations de produits manufacturés ont été en général limitées dans les pays pauvres en ressources naturelles de la région. Dans seulement une poignée de pays à croissance rapide (Afrique du Sud, Botswana, Cap-Vert, Maurice et Namibie), les produits manufacturés représentent au moins 10 % du total exporté (on notera que, sur ce point, les statistiques sont d’une qualité inhabituellement inégale).

Graphique 2.15.Exportations de biens et de services en pourcentage du PIB

Sources: FMI, Perspectives de l’économie mondiale; calculs des services du FMI.

Le rythme de croissance relativement lent des exportations manufacturières et, plus généralement, de la diversification commerciale hors des produits primaires contraste avec l’expérience de la plupart des autres régions à croissance durable et rapide, comme le soulignent Johnson, Ostry et Subramanian (2007). Les données microéconomiques montrent qu’au moins autant qu’ailleurs les entreprises exportatrices d’Afrique subsaharienne ont un avantage de productivité (Mengistae and Pattillo, 2004). Il y a donc lieu de s’inquiéter que les pays africains n’aient généralement pas suivi la voie des autres pays en développement rapide en élevant la productivité dans l’agriculture et en restructurant l’économie au profit des services et d’une diversification des exportations (Ndulu, Chakraborti et al., 2007). L’encadré 2.6 illustre certains de ces aspects dans le cas de l’Ouganda, qui connaît l’une des croissances durables et rapides d’Afrique.

Les réformes structurelles et institutionnelles

Quand les pays à forte croissance, et la plupart des pays africains, sont arrivés au terme de la période d’ajustement structurel des années 80 et du début des années 90, ils s’étaient pratiquement affranchis de ce que Ndulu, O’Connell et al. (2007) appellent le syndrome réglementaire, à savoir un contrôle intense et généralisé par l’État caractéristique des économies d’Afrique subsaharienne durant les périodes antérieures. La libéralisation des télécommunications et des industries électriques ainsi que des systèmes financiers est un exemple des progrès réalisés durant la période d’ajustement structurel (graphique 2.16). Le fait que ces avancées n’aient pas déclenché partout une accélération de la croissance démontre encore une fois qu’il n’existe pas de recette simple pour réussir. Toutefois, l’examen des faits tend à confirmer que ces réformes fondamentales sont pratiquement une condition nécessaire.

Graphique 2.16.Industries de réseau et libéralisation financière en Afrique subsaharienne

Source: FMI (2008).

Encadré 2.6.Croissance et transformation structurelle en Ouganda

Sur la voie du développement, les pays africains doivent relever trois défis parallèles: amorcer la croissance, l’entretenir et transformer leur économie. L’Ouganda a bien réussi sur les deux premiers plans: l’économie en est à sa 20e année d’expansion ininterrompue. Mais un point préoccupe les dirigeants: en dépit de la stabilité macroéconomique et du fonctionnement assez satisfaisant des marchés, la croissance n’a pas permis une transition suffisante de l’agriculture de subsistance vers des activités à productivité élevée. On peut le vérifier en comparant l’évolution d’éléments corrélés à la transformation économique (industrialisation, développement des circuits financiers, etc.) en Ouganda avec celle du petit groupe de «pays à croissance durable» (PCD) qui ont connu une croissance économique élevée et une profonde transformation au cours des dernières décennies. C’est ce que fait une étude du FMI à paraître.

Il ressort de cette étude qu’il s’est produit une transformation économique substantielle au cours des 20 dernières années dans ce groupe de pays, mais dans le cas de l’Ouganda en partant de plus bas et à un rythme plus lent. Ainsi, bien que l’industrialisation du pays (graphique du haut) ait nettement progressé, c’est seulement au bout de quelque 15 ans d’expansion que cet agrégat s’approche du niveau observé dans les PCD au début de leurs phases de croissance1.

L’étude constate aussi la performance généralement faible du secteur des biens échangeables en Ouganda, comparativement aux PCD. Les mesures directes de la compétitivité ne révèlent pas de problèmes notables (au moins actuellement), mais les variables de revenu—critère ultime—montrent que les déficits du commerce extérieur et des transactions courantes sont beaucoup plus importants qu’au début de la phase de croissance du pays. Cela découle en partie des résultats médiocres à l’exportation au fil des ans (voir graphique du bas), malgré une amélioration récente.

Part de l’industrie dans la production totale de l’Ouganda et des pays à croissance durable

Sources: Bureau des statistiques de l’Ouganda et estimations des services du FMI.

Les progrès réalisés par l’Ouganda depuis une vingtaine d’années sont tout à fait remarquables, compte tenu de la faiblesse des fondamentaux et des chocs importants. Le fait que l’industrialisation n’ait pas été aussi poussée que dans les PCD ne tient pas à une seule cause. La transformation économique se heurte à des obstacles de nature quantitative, dont l’insuffisance du capital humain et des infrastructures, mais il y a aussi des difficultés de type qualitatif: la qualité des institutions, de la gouvernance, de la réglementation—pour ne citer que quelques aspects—pourrait être meilleure. Comme l’État a des capacités limitées pour remédier à tous ces problèmes, ses interventions futures devraient être soigneusement centrées. L’étude à paraître qui a servi à la préparation de cet encadré (voir note) désigne trois actions prioritaires: améliorer les services d’infrastructures, concevoir une stratégie de croissance ciblée et renforcer la compétitivité des exportations.

Note: Cet encadré a été rédigé par Abebe Aemro Selassie à partir d’un document de travail du FMI à paraître («Beyond Macroeconomic Stability: The Quest for Industrialization in Uganda»).1Les pays à croissance durable, recensés par Johnson, Ostry et Subramanian (2007), comprennent le Chili, la Chine, la République de Corée, l’Égypte, l’Indonésie, la Malaisie, la République Dominicaine, Singapour, la province chinoise de Taiwan, la Thaïlande, la Tunisie et le Vietnam.

Les pays à forte croissance—au moins ceux qui ne sont pas riches en ressources naturelles—mènent, au moins depuis la fin des années 90, des politiques structurelles relativement bonnes, à certains égards. Ce facteur est difficile à quantifier, mais le système d’évaluation EPIN (évaluation de la politique et des institutions nationales) de la Banque mondiale tente de mesurer la qualité des politiques et institutions sous quatre angles: i) la gestion de l’économie; ii) les politiques structurelles; iii) les politiques d’inclusion et d’équité sociale; iv) la gestion et les institutions du secteur public. Sur tous ces points, les pays à forte croissance ont fait mieux que les autres, à l’exception notable de ceux qui sont riches en ressources naturelles: même quand ils connaissent une croissance rapide, ils ont des résultats relativement médiocres pour les quatre aspects précités. Une conclusion similaire se dégage d’une mesure tirée de la base de données Polity IV, qui évalue l’indépendance opérationnelle de fait du pouvoir exécutif d’un pays (le graphique 2.17 illustre les mesures EPIN des politiques structurelles et les contraintes imposées à l’exécutif)9.

Graphique 2.17.Mesures EPIN des politiques structurelles et contraintes imposées au chef de l’exécutif

Source: Banque mondiale, Indice d’affection des ressources IDA.

Source: Centre pour la paix systémique (CSP), base de données Polity IV.

Cependant, selon plusieurs indicateurs plus vastes des perceptions de la qualité des institutions, les pays à forte croissance d’Afrique subsaharienne n’étaient pas vraiment en situation satisfaisante quand leur décollage économique a commencé. Cette appréciation rejoint celle de Johnson, Ostry et Subramanian (2007), qui soulignent que les pays à forte croissance d’Asie et d’ailleurs ont démarré avec des institutions comparables à celles de beaucoup de pays africains aujourd’hui. Dans certains cas, il y a eu des améliorations pendant la période de croissance élevée, notamment en matière de responsabilisation démocratique (graphique 2.18). Mais, selon d’autres mesures de la qualité des institutions en rapport avec les performances économiques, comme la qualité de la bureaucratie ou les droits de propriété (ce dernier indicateur n’apparaît pas dans le graphique), il ne se dégage clairement aucune tendance générale d’amélioration. Les nombreuses données issues des études économiques incitent à penser que des institutions et une gouvernance solides font augmenter les revenus et la croissance, même si la causalité joue dans les deux sens. On peut aussi en conclure qu’une expansion rapide offre des possibilités de perfectionner les institutions et la gouvernance et, partant, de maintenir une forte expansion. Mais il est clair qu’une croissance accélérée ne génère pas automatiquement des progrès de ce type.

Graphique 2.18.Institutions et gouvernance

Source: Guide international des risques nationaux.

Les pays à forte croissance d’Afrique subsaharienne ont mieux mobilisé l’épargne et réparti les capitaux que les pays des autres groupes (graphique 2.19). L’accès au marché des capitaux et les réformes du secteur financier ont eu une incidence notable sur la progression du revenu par habitant dans plusieurs de ces pays (FMI, 2008).

Graphique 2.19.Liens financiers

Sources: FMI, Statistiques financières internationales; calculs des services du FMI.

Grâce au développement du système financier et aux autres réformes évoquées ci-dessus, les économies à croissance forte ont généralement de meilleurs taux d’investissement total et d’investissement privé que les pays à croissance moyenne ou faible (graphique 2.20). Le ratio investissements privés/PIB de l’Afrique subsaharienne a en moyenne augmenté ces dernières années. Dans les pays à croissance rapide, il se rapproche de celui des autres économies en développement. Pourtant, l’épargne est relativement faible dans l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne—en partie parce que les services financiers restent peu développés—et il est essentiel de savoir si la contrainte de moyens freine l’investissement. Dans plusieurs pays à croissance élevée (Burkina Faso, Mozambique, Ouganda, Tanzanie), l’épargne étrangère est relativement abondante, ce qui semble atténuer la contrainte et permettre au taux d’investissement d’augmenter.

Graphique 2.20.Investissement total et croissance

Afrique subsaharienne: taux de croissance moyen du PIB par habitant et investissement

Sources: FMI, Statistiques financières internationales; calculs des services du FMI.

Synthèse

Le décollage de la croissance en Afrique subsaharienne depuis 1995 est lié à plusieurs facteurs et ne se prête pas à une interprétation simple. Néanmoins, l’examen des faits conduit à quatre grandes conclusions:

  • Plusieurs conditions parfois considérées comme déterminantes pour une croissance durable—par exemple un accès direct à la mer ou des institutions économiques de niveau élevé—n’ont pas été nécessaires pour amorcer une période de croissance soutenue en Afrique subsaharienne durant ces dernières années.

  • Il semblerait cependant que certaines conditions soient nécessaires pour assurer la pérennité de l’envol: l’absence de conflit, une situation macroéconomique stable fondée sur une inflation faible et un endettement viable, et une économie de marché opérationnelle. D’ailleurs, l’accélération de la croissance dans la région a généralement suivi une période d’ajustement structurel, marquée par une réduction des contrôles étatiques ainsi que par une libéralisation des échanges et des marchés financiers internes.

  • Il ne ressort aucune série de conditions qui seraient suffisantes pour assurer une croissance rapide. Dans l’ensemble, les pays à croissance forte sont mieux parvenus à constituer des réserves de change, à maintenir un niveau élevé d’investissements publics et à éviter la surévaluation du taux de change réel. Ils se sont également mieux comportés au regard de certains indicateurs de réformes générales, notamment les évaluations EPIN de la Banque mondiale (sur les deux derniers points, ce sont surtout les pays pauvres en ressources naturelles qui ont mieux réussi). Mais il n’y a pas causalité clairement marquée. En général, la croissance semble avoir réagi aux conditions spécifiques de chaque pays, eu égard à la conjoncture extérieure et aux orientations de politique économique.

  • Dans de nombreux cas, la vigueur de la croissance était liée à une conjoncture économique plus favorable, caractérisée par une amélioration des termes de l’échange, une augmentation de l’aide et une vive progression des exportations. Mais beaucoup de pays ont connu une croissance forte, malgré une stabilisation, voire une dégradation, des termes de l’échange ou un faible montant d’aide. Les exemples présentés ici et dans les études économiques semblent indiquer la nécessité d’une stratégie souple et propre à chaque pays ainsi que d’un État dynamique soucieux de stimuler la croissance et d’en répartir largement les fruits.

Croissance, inégalité des revenus et pauvreté en Afrique subsaharienne

En 2004, l’Afrique subsaharienne était la région du monde où la pauvreté extrême était la plus répandue, la pauvreté ayant reculé de façon spectaculaire ailleurs du fait de la croissance de la Chine et de l’Inde. Alors que l’Afrique subsaharienne était mieux placée que l’Asie de l’Est et du Sud en 1980 au regard de la pauvreté, elle se situe désormais derrière. Il semblerait pourtant que l’inégalité des revenus au sein des pays diminue depuis une vingtaine d’années en Afrique subsaharienne (FMI, 2003), contrairement à ce que l’on observe dans la plupart des autres régions du monde. On pourrait en conclure que c’est la faiblesse de la croissance, et non une détérioration de la répartition des revenus, qui explique les difficultés qu’éprouve l’Afrique subsaharienne à réduire la pauvreté.

La croissance récente de l’Afrique subsaharienne a toutefois permis de diminuer la pauvreté dans la région. Le meilleur moyen d’examiner l’impact de la croissance sur la pauvreté serait d’observer l’évolution des revenus réels et de la pauvreté dans l’intervalle des enquêtes exhaustives auprès des ménages. Malheureusement, ces enquêtes sont trop rares pour permettre un suivi distinct des pays à forte croissance ou une comparaison avec les autres catégories de pays. Faute de quoi, le graphique 2.21 met en rapport la croissance annuelle moyenne du revenu perçu par les 20 % plus pauvres de la population (en ordonnée) et celle du revenu moyen par habitant (en abscisse), pour toutes les paires d’enquêtes sur les ménages disponibles de part et d’autre de 1995 dans un pays donné10. Dans un pays où la répartition des revenus est plus égale, les pauvres reçoivent une fraction supérieure du revenu total, et aussi de son augmentation due à la récente période de croissance. Mais, comme le montre le graphique, les revenus des pauvres ont tendance à progresser dans une proportion égale aux revenus moyens.

Graphique 2.21.Taux de croissance

Sources: Chen and Ravallion (2007); calculs des services du FMI.

Note: Les abréviations utilisées pour les pays sont celles de la norme ISO Alpha-3.

La reprise économique a donc fait baisser le pourcentage de la population qui vit en deçà d’un seuil de pauvreté fixe. Il ressort du graphique 2.22 qu’une augmentation de 1 % du PIB par habitant dans la région s’est accompagnée d’un recul de 0.5 point du taux de pauvreté, défini par un revenu quotidien de 1 dollar11.

Graphique 2.22.Réduction de la pauvreté

Sources: Chen and Ravallion (2007); calculs des services du FMI.

Note: Les abréviations utilisées pour les pays sont celles de la norme ISO Alpha-3.

À plus long terme, le rôle de la croissance dans la diminution de la pauvreté tend à apparaître plus clairement. La lutte contre la pauvreté tient plus du marathon que du sprint: il faut persévérer sur un grand nombre d’années pour réaliser des progrès importants et durables. Et c’est seulement à cet horizon que l’effet cumulé de la progression du revenu moyen par habitant se fait davantage sentir. Le graphique 2.23 montre que, pendant les périodes inférieures à cinq ans, l’essentiel de la variation du revenu des pauvres est corrélé aux changements de la répartition, et non à ceux du revenu moyen. L’évolution de la répartition peut avoir des effets importants sur la pauvreté (comme le montre bien le choc actuel des prix alimentaires). Mais, à plus longue échéance, les changements de la répartition tendent à se compenser, et l’incidence de la croissance moyenne sur le revenu des pauvres est clairement prépondérante.

Graphique 2.23.Croissance et inégalité

Sources: Chen and Ravallion (2007); calculs des services du FMI.

Note: Les abréviations utilisées pour les pays sont celles de la norme ISO Alpha-3.

Les pays à forte croissance de la région, en particulier ceux qui sont pauvres en ressources naturelles, ont bien avancé dans la réalisation de plusieurs autres cibles des OMD en dehors de la pauvreté (voir graphique 2.24); mais les résultats sont souvent décevants—surtout dans les pays riches en ressources naturelles—et, sur la base des tendances actuelles, la majorité des pays, même ceux à croissance rapide, n’atteindra pas la plupart des OMD d’ici l’horizon fixé de 2015 (Commission sur la croissance et le développement, 2008). Il est important de progresser sur les domaines autres que la pauvreté relevant également des OMD afin de maintenir le rythme et la pérennité de l’envol actuel, et cela pour deux raisons: tout d’abord, ces progrès élèvent le niveau du capital humain et, partant, le potentiel de croissance; ensuite, en améliorant la cohésion sociale—et peut-être en réduisant l’inégalité—, ils pourraient concourir au soutien politique des mesures de réforme nécessaires12.

Graphique 2.24.Indicateurs sociaux

Source: Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.

En résumé, à la question de savoir si la croissance a profité aux pauvres en Afrique subsaharienne, l’examen des données donne deux réponses. En premier lieu, le niveau de vie moyen des pauvres s’est sensiblement amélioré du fait de la récente phase de croissance, et leurs revenus ont généralement augmenté au moins aussi vite que ceux des catégories plus favorisées. En second lieu, la croissance commence à exercer des effets bénéfiques: la proportion de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté diminue et les conditions sociales progressent, surtout dans les pays à croissance rapide. Le fait que la croissance soit habituellement favorable aux pauvres ne signifie évidemment pas qu’elle l’est toujours: il faut que des politiques, par exemple en matière de dépenses de santé et d’éducation, diffusent ses retombées. Dans beaucoup de pays riches en ressources naturelles, ce défi est manifestement plus difficile à relever.

Stratégies et politiques pour pérenniser la croissance

De nombreux pays d’Afrique subsaharienne ont mis un terme à des décennies de contre-performances, de trappes de pauvreté, de contraintes géographiques et de faiblesses institutionnelles pour parvenir, au cours des 10 à 15 dernières années, à augmenter sensiblement et durablement les revenus réels par habitant. Le décollage de cette région depuis 1995 signifie que, pour la première fois depuis les années 70, les revenus de la région ont commencé à se rapprocher de ceux des pays développés et se sont maintenus au niveau de la plupart des autres régions en développement. Il importe de souligner que cette croissance a à la fois profité aux pauvres et aidé les pays à atteindre les autres OMD non liés à la pauvreté.

Les taux de croissance de la plupart des pays de la région sont généralement bien plus élevés que par le passé, mais ils restent trop bas, en particulier pour atteindre les OMD liés à la réduction de la pauvreté (Banque mondiale et FMI, 2008). En outre, avec une progression de 2¼ % du PIB par habitant (seuil utilisé ici pour définir les pays à forte croissance), les pays les plus pauvres resteraient loin derrière les pays à revenu intermédiaire dans 30 ans. Cette tendance représenterait néanmoins un progrès considérable par rapport au passé. Si elle se poursuivait, elle entraînerait un recul considérable de la pauvreté en une génération.

Ce niveau de croissance est-il durable? L’histoire de l’Afrique après l’indépendance incite à la prudence. L’expansion rapide des années 60 et 70 s’est interrompue dans la plupart des pays. Toutefois, il existe aujourd’hui des raisons d’être optimiste: le décollage en cours paraît déjà plus persistant et plus accentué que les autres périodes d’essor postérieures à l’indépendance pour lesquelles on dispose de données.

La nature du décollage donne d’autres motifs d’espoir. Tout d’abord, il ne dépend pas seulement de l’essor des produits de base ou de l’amélioration des termes de l’échange: beaucoup d’économies à forte croissance n’en ont pas bénéficié. Ensuite, dans la plupart des pays, il repose sur le redressement fondamental des politiques économiques opéré dans les années 90 et qui a continué. La poursuite de ces réformes conditionnera celle du décollage lui-même.

La principale réforme tient simplement à ce que ces pays ont en général évité les graves erreurs d’orientation qui avaient tant contribué à faire avorter les phases d’expansion du passé. L’essentiel est d’éviter l’ «effondrement de l’État». Dans beaucoup de pays, le décollage s’est produit après un conflit, et la plupart de ceux où la croissance est plus lente connaissent un conflit ou n’en sont sortis que récemment—trop récemment pour faire déjà partie de la catégorie pays à forte croissance.

Le deuxième acquis majeur de la plupart des pays à croissance rapide est celui d’être parvenu à la stabilité macroéconomique et de l’avoir entretenue. L’inflation a diminué et reste modérée. La politique budgétaire—appuyée souvent par une augmentation de l’aide et des allégements de dette, et parfois par les recettes importantes tirées des ressources naturelles—a conduit à une diminution de l’endettement, tout en permettant une augmentation des dépenses sociales et les investissements publics. Ces politiques et l’accumulation de réserves de change qui s’y rattache ont rendu les pays moins vulnérables aux chocs.

Au début des années 90, les pays à forte croissance avaient généralement mis fin aux contrôles généralisés de l’État. Il est par ailleurs encourageant de constater, au vu de la diversité de leurs situations de départ, que le niveau minimum d’institutions nécessaire pour obtenir une croissance rapide est très bas. Certaines des tendances à long terme incitent à l’optimisme. La transition démographique vers une baisse des ratios de fécondité et de dépendance semble s’être amorcée, bien que progressivement; ce facteur important, mais certes lent, commence peut-être à contribuer à l’accélération de la croissance. De plus, on peut penser qu’avec l’extension de la démocratie davantage de gouvernements se montrent plus responsables et donc plus à l’écoute—même si, comme l’expliquent Ndulu, Chakraborti et al. (2007), les conséquences de cet état de fait sur la croissance ne vont pas de soi.

Malgré ces bonnes nouvelles, la poursuite et la généralisation du décollage actuel posent une série de problèmes de politique économique. Cette section a examiné les facteurs qui ont contribué à une croissance soutenue. Il serait utile d’en tirer une recette applicable à tous les pays d’Afrique subsaharienne, mais notre analyse rejoint la conclusion de beaucoup d’autres travaux récents, selon laquelle les éléments nécessaires varient dans chaque cas. Cela dit, les données examinées ici et dans les études exhaustives résumées à l’encadré 2.2 aboutissent à une conclusion d’ordre général: les pays doivent s’intégrer à l’économie mondiale, préserver la stabilité macroéconomique et se servir des prix pour allouer les ressources.

Pour les stratégies de réforme et de croissance, le défi majeur n’est pas de définir les objectifs ultimes, mais de les atteindre.

  • Les stratégies de réforme doivent être propres au pays et au contexte. Ce qui est efficace dans un pays peut ne pas l’être autant dans un autre, sauf si on l’adapte aux conditions locales (North, 1990; Hausmann, Rodrik et Velasco, 2005). Les économies sont arrivées à un niveau élevé de revenu grâce à des réformes de conceptions très diverses, des degrés différents d’intervention de l’État et des structures institutionnelles variées.

  • L’enchaînement des mesures est important (FMI, 2008). Par exemple, libéraliser les échanges avant le compte de capital peut être plus porteur pour la croissance que l’inverse ou même qu’une libéralisation simultanée.

  • Les contraintes et les défis liés à la croissance évoluent. La stratégie de réforme doit donc s’adapter au fil du temps (voir l’encadré 2.7 sur l’exemple de la croissance à Maurice).

L’amélioration du cadre institutionnel de l’Afrique est un axe fondamental de la politique économique. L’expérience plus générale du rôle des institutions dans la croissance et les études de cas évoquées ici montrent que les résultats en matière de réformes et de progrès institutionnels sont moins clairs ou répandus que l’on pourrait le souhaiter. Il arrive notamment que des réformes spécifiques de politique soient déconnectées des grands indicateurs, souvent d’ordre subjectif, qui sont corrélés à la croissance. Du reste, les mesures à prendre sont trop nombreuses pour être facilement résumées. Néanmoins, comme l’indiquent, par exemple, Ndulu, Chakraborti et al. (2007), il est essentiel qu’un État puisse offrir des services de façon plus efficace, responsable et avec moins de corruption.

Grâce à l’allégement de la dette, à une meilleure politique économique et à l’intérêt accru des marchés de capitaux étrangers, de nombreux pays sont maintenant en mesure d’emprunter à l’extérieur, aux taux du marché, pour financer les investissements publics. Quand les autres sources d’espace budgétaire ont également été épuisées (hausse des recettes, aide et répartition plus efficace des dépenses), et quand on pratique une saine gestion des finances, des investissements et de la dette de l’État, cette possibilité d’emprunter à l’extérieur peut être hautement bénéfique. Mais à l’évidence les risques sont considérables: si le rendement des projets financés par l’emprunt est inférieur aux attentes ou si la croissance faiblit pour d’autres raisons, une récession ultérieure peut être aggravée et prolongée par une crise de la dette.

Les pays riches en ressources naturelles sont confrontés à un défi analogue: tirer le meilleur parti de la conjoncture ascendante. S’ils ne se servent pas de leur enrichissement pour renforcer leurs politiques et leurs institutions—y compris en améliorant la gestion des finances publiques et la transparence des recettes—et n’investissent pas judicieusement dans le capital humain et physique, la croissance prendra fin en même temps que l’essor des produits de base. Il est rassurant que les exportateurs de pétrole épargnent aujourd’hui une plus grande part de leurs gains exceptionnels (encadré 2.8). Toutefois, certains des faits examinés dans le présente chapitre, à propos notamment de l’EPIN des politiques structurelles et de l’utilisation de la hausse des revenus pour faire progresser les OMD, conduisent à penser que beaucoup reste à faire.

La transformation structurelle et les exportations de produits manufacturés représentent un autre enjeu. Comme le souligne l’encadré 2.2, les pays à croissance rapide ont partout été en mesure de profiter de la mondialisation, notamment en augmentant fortement leurs exportations. Celles-ci ont peu contribué aux succès africains actuels, même dans les pays peu dotés en ressources naturelles. Or, la Commission sur la croissance et le développement (2008) considère que les exportations, très souvent de produits manufacturés, conditionnent le processus de croissance. De même, Johnson, Ostry et Subramanian (2007) trouvent une douzaine de pays, où les revenus et la qualité institutionnelle étaient à un niveau similaire à celui de l’Afrique subsaharienne aujourd’hui, et qui ont réussi à entretenir des taux de croissance élevés (par exemple, l’Indonésie et la Thaïlande dans les années 60 ou le Vietnam et la Chine dans les années 80). Leur analyse révèle qu’une progression rapide des exportations manufacturières a caractérisé la quasi-totalité de ces pays à croissance forte (à la seule exception du Chili). Ils soutiennent qu’une expansion tirée par les exportations manufacturières se prête très bien à des progrès institutionnels en période d’essor, parce qu’ils sont nécessaires à sa poursuite. Ils soulignent le contraste entre ce type de croissance et celle liée à une forte amélioration des termes de l’échange, que les données empiriques associent moins clairement à des progrès institutionnels. L’expérience récente des pays africains à croissance rapide relève globalement de cette description nuancée.

Encadré 2.7.Les miracles de la croissance mauricienne

Le premier miracle. Quand Maurice est devenu indépendante, les observateurs se sont interrogés sur les perspectives d’une société pluriethnique éloignée des marchés mondiaux, peu pourvue de ressources naturelles et dont l’économie se caractérisait par la monoculture (du sucre), un marché intérieur étroit et un dynamisme démographique. Pourtant, Maurice a réalisé un «premier miracle de la croissance» du milieu des années 70 à celui des années 90, en faisant passer le revenu par habitant de 200 dollars EU au moment de l’indépendance à 3.700 dollars EU en 1997. Ce résultat reposait sur les préférences commerciales accordées au secteur traditionnel du sucre et à une nouvelle industrie textile ainsi que sur le développement du tourisme haut de gamme. Le bon fonctionnement des institutions démocratiques a assuré la cohésion sociale indispensable à un État pluriethnique. D’autres pays tardaient à réformer quand ils subissaient des chocs, tels qu’une dégradation des termes de l’échange; en revanche, Maurice les a bien surmontés grâce à des institutions qui favorisent un consensus national, quelle que soit la philosophie politique du gouvernement au pouvoir.

Le défi des réformes et le second miracle. À partir de 2000, Maurice a commencé à souffrir de la suppression progressive des préférences commerciales. L’expiration, en décembre 2004, de l’Accord multifibres sur les produits textiles, la réduction de 36 % des prix d’achat du sucre par l’Union européenne de 2006 à 2010 et, dernièrement, la poussée des prix du pétrole et de l’alimentation ont entraîné un choc cumulé de près de 25 % sur les termes de l’échange. La croissance économique est passée de 5 % dans les années 90 à 3 % au début de la décennie actuelle.

En réaction à ce triple choc, le gouvernement a lancé en 2005 de vastes réformes qui portent maintenant leurs fruits. Ce dispositif, conçu par le biais de consultations, atteste la capacité des institutions mauriciennes à effectuer des réformes difficiles. Les échanges ont été libéralisés (l’objectif final est une «île zone franche»), certains contrôles de prix ont été supprimés et on a simplifié la réglementation de l’activité économique, ce qui a permis à Maurice de remporter en 2008 le titre de meilleur pays d’Afrique pour la pratique des affaires. Parallèlement, on a lancé une ambitieuse réforme fiscale, comportant notamment un impôt forfaitaire de 15 %, et une politique d’assainissement budgétaire sous forme d’une nouvelle loi sur la dette publique; l’objectif est de la ramener de 81 % du PIB en 2002/03 à quelque 50 % à moyen terme. La nomination, en 2007, du comité de politique monétaire a constitué un grand progrès dans ce domaine. À la suite de ces initiatives, la croissance est redevenue supérieure à 6 % et les investissements directs étrangers entrent dans le pays à un rythme sans précédent.

Le redressement de Maurice: les réformes de 2005 ont permis d’attirer des investissements étrangers et stimulé la croissance

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Les industries mauriciennes du sucre et du textile ont dû s’adapter aux réalités nouvelles. L’industrie sucrière se concentre et se restructure, tandis que des surfaces sont reconverties pour le tourisme et d’autres usages agricoles. Les producteurs se diversifient aussi dans des activités comme l’énergie à base de résidu de canne à sucre (bagasse), la fabrication d’éthanol et le raffinage du sucre. Après des années de restructuration et de déclin, l’industrie textile est redevenue prospère en 2007/08, en se concentrant sur l’approvisionnement «à flux tendu» de produits de qualité, ce qui permet aux entreprises mauriciennes de se différencier des producteurs à bas coût.

En outre, de nouvelles activités apparaissent. Le secteur financier «offshore» connaît une croissance rapide, qui repose sur les sociétés à licence d’activité mondiale: ce sont des entités immatriculées à Maurice qui canalisent des investissements dans d’autres pays, l’Inde en particulier. Dans le domaine de l’immobilier, grâce à l’initiative de promotion immobilière dite «Integrated Resort Schemes», des étrangers qui achètent des biens de haut de gamme peuvent obtenir le statut de résident. Cette initiative a attiré de considérables IDE. Maurice a également cherché à se positionner comme plate-forme des investissements chinois et indiens en Afrique de l’Est, mobilisant ainsi d’importantes entrées supplémentaires d’IDE.

A l’avenir, le problème posé aux autorités sera d’assurer la poursuite d’une croissance non inflationniste. L’économie est de plus en plus confrontée à des goulets d’étranglement en matière de main-d’œuvre et d’infrastructures. Le gouvernement étend les réformes structurelles pour stimuler l’efficacité et dégager des moyens budgétaires destinés aux infrastructures et à l’éducation publiques. Il a l’ambition de transformer Maurice en une plaque tournante régionale de la banque et des services. Pour y parvenir, il faudra continuer et approfondir les réformes audacieuses lancées en 2005, en accordant une attention particulière à la gestion des tensions sur la demande et à l’élimination des obstacles à l’accélération de la croissance.

Note: Cet encadré a été rédigé par Paul Mathieu et Patrick Imam.

En partie à la lumière de ces constatations, de nombreux pays africains s’intéressent de plus en plus à des mesures favorisant une croissance tirée par le secteur privé et les exportations. Ici encore, le programme est vaste. Ndulu, Chakraborti et al. (2007) ainsi que Arbache, Go et Page (2008), entre autres, soulignent la nécessité pour l’État de ne pas se contenter d’éviter les graves erreurs d’orientation, comme les guerres et l’instabilité macroéconomique—même si les données présentées plus haut laissent penser que c’est indispensable—et de fournir des biens publics d’importance cruciale13. Il s’agit d’améliorer les infrastructures (routes, ports, électricité), relativement négligées depuis une vingtaine d’années d’abaisser le coût de la réglementation des affaires, d’assurer la stabilité des droits de propriété ainsi que de créer un système financier efficace et vaste. Un renforcement des liens intrarégionaux est nécessaire, surtout pour les transports et l’énergie. Certains succès récents des pays pauvres en ressources naturelles et enclavés sont peut-être imputables à la réussite de leurs voisins riches en ressources et côtiers. Il faut développer ces synergies positives.

Encadré 2.8.Les producteurs de pétrole d’Afrique subsaharienne (AfSS) durant les épisodes d’expansion passés et actuel

Les pays producteurs de pétrole d’AfSS1—bien qu’assez divers sur le plan de la taille, de l’organisation économique et de l’histoire politique—présentent des similitudes dans leur évolution économique. Les booms pétroliers des années 70 ont été caractérisés par de fortes fluctuations cycliques: une croissance initialement élevée—stimulée par des politiques budgétaires expansionnistes—était suivie d’une récession au moment où les recettes du pétrole diminuaient et où les dépenses publiques étaient brutalement réduites. Les déséquilibres macroéconomiques cumulés (dette extérieure élevée et faibles réserves) et les effets du «syndrome hollandais» provoquaient une stagnation prolongée pendant la phase ultérieure de bas tarifs pétroliers.

Croissance, recettes pétrolières et déficit budgétaire hors pétrole

Sources: FMI, base de données du Département Afrique; estimations des services du FMI.

Solde budgétaire global, dette publique externe et réserves de change

(en dollars EU de 2000)

Sources: FMI, base de données du Département Afrique; estimations des services du FMI.

Dans le cadre du boom pétrolier actuel, depuis 2000, la croissance est forte et l’évolution macroéconomique plus favorable, sous l’effet de trois facteurs. D’abord, certaines mesures ont été prises, à la fin des années 90, pour remédier aux principaux déséquilibres macroéconomiques: la zone franc et le Nigéria ont dévalué, tandis que la dette extérieure a commencé à diminuer. Ensuite, la montée des prix et des recettes du pétrole étant plus progressive, elle a suscité une moindre volatilité des politiques budgétaires. Enfin et surtout, les politiques macroéconomiques ont atténué l’incidence de la hausse des recettes pétrolières. Bien que la gestion budgétaire soit restée procyclique, le solde public global est devenu excédentaire dans tous les pays producteurs de pétrole d’AfSS. Certains dispositifs, comme la règle budgétaire basée sur les prix du pétrole en vigueur au Nigéria et les dépôts des États auprès des banques centrales, ont modéré l’effet sur la demande interne du gonflement des recettes pétrolières. Les recettes ont par ailleurs servi à rééquilibrer les finances publiques et la situation extérieure. Dans tous les pays producteurs d’AfSS, la dette extérieure a fortement diminué (en raison aussi des allégements) et les réserves de change ont sensiblement augmenté. Ces politiques ont amélioré les indicateurs macroéconomiques et—conjuguées aux programmes de réformes structurelles—créé les conditions d’une plus grande confiance à l’égard de ces pays et de la forte croissance actuelle hors pétrole.

1Les pays producteurs couverts dans le présent encadré sont l’Angola (depuis 2000 en raison des lacunes statistiques antérieures), le Cameroun (depuis 1979), la République du Congo, la Guinée équatoriale (depuis 2000), le Gabon et le Nigéria. La moyenne annuelle de ces pays est pondérée en fonction des PIB en dollars EU. Le Nigéria est prépondérant dans les chiffres du présent encadré, mais les évolutions sont à peu près similaires dans tous ces pays.Note: Cet encadré a été rédigé par Christiane Roehler, en s’inspirant de travaux antérieurs de Valeria Fichera.

Le Rapport sur la croissance (2008) de la Commission sur la croissance et le développement évoque l’éventualité de tensions entre ce programme axé sur les exportations et le rôle actuel de l’aide. Le relèvement substantiel de cette dernière a contribué à compenser la pénurie de ressources, mais, comme le relève le rapport, l’idée que l’aide puisse aussi compromettre les exportations est «difficile à démontrer, mais aussi difficile à réfuter» (page 77 du rapport en anglais). L’aide a été essentielle pour améliorer la santé, l’éducation et d’autres services sociaux. L’un de ses objectifs est de libérer des ressources internes pour produire des biens de consommation ou d’investissement, plutôt que de combler une insuffisance des réserves en devises, et une certaine appréciation du change peut être appropriée. Mais elle risque aussi d’être préjudiciable aux exportations non traditionnelles—au moins à court terme—jusqu’à l’apparition à plus long terme des avantages d’un meilleur niveau de santé et d’éducation de la population. Bourguignon et Sundberg (2006) analysent cet arbitrage éventuel et soulignent que des dépenses financées par l’aide et probablement productives à brève échéance—par exemple des investissements en infrastructures—peuvent permettre de soutenir le secteur des biens échangeables. Il importe de ce fait que la répartition sectorielle de l’aide traduise les priorités du pays et pas seulement celle des donateurs. De 1993 à 2004, la proportion de l’aide consacrée aux activités sociales dans la région s’est élevée de 27 à 43 %, alors que celle destinée aux activités productives est passée de 36 à 23 % (Ndulu, Chakraborti et al., 2007).

Le dernier défi majeur est l’évolution de l’environnement international. Comme il est dit au chapitre I, la croissance des pays partenaires fléchit, les marchés financiers mondiaux sont moins accommodants, la hausse des prix de l’alimentation et du pétrole importés menace la stabilité économique et les cours des produits de base fluctuent énormément. En dépit des corrélations à court terme des croissances africaine et mondiale, on a observé une divergence à moyen terme, mais on ne peut en conclure que le continent soit à l’abri d’un ralentissement de la croissance mondiale.

Les récents chocs des termes de l’échange liés au renchérissement des produits alimentaires et pétroliers posent de difficiles problèmes de politique à court terme qui, s’ils étaient mal gérés, pourraient faire échouer l’effort global de réforme. Comme le souligne le chapitre I, des mesures de protection des plus vulnérables sont indispensables, mais la politique mise en œuvre ne doit pas mettre en péril la viabilité de la dette, la stabilité macroéconomique ou le programme général de réformes structurelles. L’intérêt à long terme des pays est d’éliminer les restrictions à la production agricole, d’investir dans les infrastructures, de renforcer les services de soutien à l’agriculture et de ne pas prendre de mesures, telles que les interdictions d’exporter et les contrôles de prix, qui réduisent l’incitation à produire (voir encadré 1.5). Heureusement, l’amélioration des politiques macroéconomiques dans le passé récent permet aux pays africains de mieux résister au choc actuel. En revanche, l’importance de la croissance des pays voisins est un sujet de préoccupation: de même que les résultats favorables de certains grands pays côtiers et riches en ressources naturelles, comme l’Afrique du Sud et le Nigéria, ont sans doute aidé leurs voisins ces dernières années, un retournement dans ces pays pourrait avoir des répercussions négatives importantes.

En raison de la nécessité de s’ajuster à ces chocs, il importe de s’assurer que les avantages de la réforme continuent à être largement diffusés. On peut conclure de récents travaux sur les déterminants d’une croissance durable qu’une répartition plus égalitaire des revenus en fait partie (Berg, Ostry, and Zettelmeyer, 2008), peut-être parce que des sociétés plus justes et plus unies établissent de meilleures institutions (Easterly, Ritzen, and Woolcock, 2006) ou parce qu’elles gèrent mieux les chocs extérieurs (Rodrik, 1999). C’est pourquoi la capacité relativement limitée de beaucoup de pays riches en ressources naturelles à convertir l’augmentation du revenu en réalisation des OMD est doublement alarmante.

Notre démarche s’inspire en partie de Gelb (2007).

Pour le rôle des trappes de pauvreté, voir Sachs et al. (2004), Kraay and Raddatz (2007) ainsi que Banque mondiale et FMI (2005).

Cela contraste avec les explications de Ndulu, O’Connell et al., entre autres, sur la croissance globale de l’Afrique subsaharienne depuis l’indépendance.

Collier (2007), entre autres, souligne que la croissance des pays enclavés ayant peu de ressources naturelles dépend tout particulièrement de celle de leurs voisins.

L’importance empirique pour l’Afrique des chocs sur les termes de l’échange est en général controversée. Deaton (1999) les juge cruciaux, alors que Ndulu, O’Connell et al. (2007) soutiennent qu’il est «notoirement» difficile d’en démontrer l’importance.

Cela rejoint globalement les conclusions de Rodrik (2007) selon lesquelles la sous-évaluation du taux de change—mesurée comme dans le graphique 2.13—est en rapport avec l’accélération de la croissance.

En moyenne, les droits de douane restent relativement élevés en Afrique subsaharienne. À propos des résultats commerciaux de l’Afrique, on se reportera à l’étude de Carey, Gupta et Jacoby (2007). Les données sur la libéralisation des échanges s’appuient sur la série actualisée d’indicateurs de politique commerciale et de dates de libéralisation de Wacziarg et Welch (2008).

On utilise beaucoup cette mesure dans les régressions multinationales et dans les régressions de la croissance sur données de panel, par exemple dans l’étude d’Acemoglu, Johnson et Robinson (2001).

L’échantillon est limité aux pays d’Afrique subsaharienne pour lesquels l’on dispose d’observations avant et après 1995. De plus, il n’y a que deux observations par pays: l’année d’enquête la plus proche de 1990 est choisie comme point de départ et la plus récente comme point final. La tendance est similaire pour des échantillons élargis, comme le signalent Dollar et Kraay (2002). Elle l’est également si l’on s’en tient aux 16 cas de croissance forte, bien qu’il y ait très peu d’observations.

Comparé aux élasticités estimées signalées par la Banque mondiale et le FMI (2007) pour d’autres régions, ce taux est assez bas. Même lorsque les pauvres bénéficient proportionnellement de la progression du revenu moyen, l’effet sur la réduction de la pauvreté d’un taux moyen de croissance donné dépendra de l’écart qui sépare les pauvres des revenus médians et du caractère égal de la répartition des revenus. Par exemple, une répartition plus inégale peut limiter les effets de la croissance sur la pauvreté (sur ce point, voir Ravallion, 1997).

En général, les preuves empiriques de l’incidence de l’inégalité sur la croissance sont mitigées.

Ndulu, Chakraborti et al. (2007) rapportent que l’instabilité macroéconomique reste un sujet de préoccupation pour 43 % des entreprises répondant à une enquête en Tanzanie, 45 % en Ouganda et 51 % au Kenya, mais seulement 30 % en Chine.

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