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Perspectives: entre turbulences financières et croissance soutenue

Author(s):
International Monetary Fund. European Dept.
Published Date:
November 2007
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Une situation foncièrement saine devrait permettre à l’économie européenne de supporter sans trop de mal les turbulences financières actuelles. Si la situation se calme, les retombées sur la croissance resteront sans doute limitées. Les pays émergents d’Europe ont été jusqu’à présent largement épargnés par les perturbations sur les marchés financiers. Les prévisions laissent néanmoins entrevoir un tassement de l’activité presque partout en Europe en 2008. En outre, l’incertitude et les risques qui pèsent sur la conjoncture se sont accentués, et un resserrement prolongé du crédit pourrait obliger à revoir en baisse les prévisions de croissance du scénario de référence. Dans l’immédiat, la priorité pour les autorités consiste donc à rétablir la confiance dans les principaux marchés financiers, soutenir l’activité réelle et maintenir l’inflation à un faible niveau. De manière plus fondamentale, toutefois, il reste nécessaire de réduire les facteurs de vulnérabilité et de soutenir la croissance à moyen terme, ce qui suppose de nouveaux efforts pour faire progresser l’assainissement des finances publiques, l’intégration économique et les réformes structurelles.

La bonne tenue des indicateurs économiques fondamentaux devrait permettre de surmonter les perturbations financières

L’économie est restée dynamique en 2007, avec un taux de croissance dans la zone euro qui devrait être supérieur à celui des États-Unis et, dans les pays émergents d’Europe les plus performants, des résultats que seuls les pays en développement d’Asie parviennent à dépasser (tableau 1 et graphique 1)1. L’ensemble de l’Europe se distingue du reste du monde par le rythme beaucoup plus rapide de la convergence depuis quelques années (graphique 2). La croissance a été particulièrement vigoureuse dans les pays baltes ainsi que dans plusieurs pays d’Europe centrale membres de l’Union européenne (UE) et dans les pays producteurs de pétrole, Russie et Norvège en tête. Une forte demande intérieure—alimentée en particulier par l’investissement, notamment dans le secteur du bâtiment—et un environnement extérieur favorable ont conjugué leurs effets pour entraîner la croissance de l’Europe ces dernières années. Dans les pays avancés de l’Union européenne, la modération des salaires et les réformes du marché du travail ont favorisé la création d’emploi et le recul du chômage, tout en stimulant le taux d’activité. L’inflation reste maîtrisée et devrait globalement se situer aux alentours de l’objectif de 2 % que se sont fixé la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque d’Angleterre, malgré la hausse imputable aux prix de l’énergie et des produits alimentaires en septembre (tableau 1). Dans la plupart des pays émergents, en revanche, en particulier ceux qui ont un régime de change fixe, l’inflation se maintient largement au-dessus de ce niveau, signe dans certains cas d’une situation de surchauffe.

Graphique 1.Europe et reste du monde—Croissance du PIB réel, 2001–08

(Pourcentage)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Tableau 1.Pays d’Europe—Croissance réelle du PIB et inflation selon l’IPC, 2006–08
Croissance du PIB réelInflation selon l’IPC
200620072008200620072008
Europe13,83,73,23,53,33,1
Pays avancés d’Europe12,92,72,22,22,02,0
Pays émergents d’Europe1,26,66,35,77,26,86,0
Union européenne13,23,02,52,32,32,3
Zone euro2,82,52,12,22,02,0
Allemagne2,92,42,01,82,11,8
Autriche3,33,32,51,71,91,9
Belgique3,02,61,92,31,81,8
Espagne3,93,72,73,62,52,8
Finlande5,04,33,01,31,51,8
France2,01,92,01,91,61,8
Grèce4,33,93,63,33,03,2
Irlande5,74,63,02,72,52,1
Italie1,91,71,32,21,91,9
Luxembourg6,25,44,22,72,22,2
Pays-Bas3,02,62,51,72,02,2
Portugal1,31,81,83,02,52,4
Slovénie5,75,43,82,53,23,1
Autres pays avancés de l’UE
Danemark3,51,91,51,91,92,0
Royaume-Uni2,83,12,32,32,42,0
Suède4,23,62,81,51,92,0
Nouveaux membres de l’UE16,46,15,23,23,94,0
Bulgarie6,16,05,97,38,27,9
Chypre3,83,83,72,52,02,4
Hongrie3,92,12,73,97,64,5
Malte3,33,22,62,60,62,0
Pologne6,16,65,31,02,22,7
Roumanie7,76,36,06,64,34,8
République slovaque8,38,87,34,42,42,0
République tchèque6,45,64,62,52,94,4
Estonie11,28,06,04,46,07,0
Lettonie11,910,56,26,59,08,9
Lituanie7,58,06,53,85,24,6
Pays avancés non membres de l’UE
Islande2,62,1-0,16,84,83,3
Israël5,25,13,82,10,52,5
Norvège2,83,53,82,30,82,5
Suisse3,22,41,61,01,01,0
Autres pays émergents
Albanie5,06,06,02,42,53,3
Bélarus9,97,86,47,08,110,0
Bosnie-Herzégovine6,05,86,57,52,51,9
Croatie4,85,64,73,22,32,8
Macédoine, ex-Rép. yougoslave de3,05,05,03,22,03,0
Moldova4,05,05,012,711,28,9
Russie6,77,06,59,78,17,5
Serbie5,76,05,012,76,48,8
Turquie6,15,05,39,68,24,6
Ukraine7,16,75,49,011,510,8
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Moyenne pondérée par le PIB PPA.

Le Monténégro ne fait pas encore partie de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Moyenne pondérée par le PIB PPA.

Le Monténégro ne fait pas encore partie de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Graphique 2.Convergence en Europe et dans le reste du monde, 2001–06

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

PPA: parité de pouvoir d’achat.

Les perturbations financières récentes ont assombri les perspectives économiques à court terme. Alors que la croissance semblait devoir se tasser légèrement, les prévisions laissent maintenant entrevoir un ralentissement plus prononcé dans la plupart des pays en 2008, ainsi qu’il est indiqué dans l’édition d’octobre 2007 des Perspectives de l’économie mondiale. La croissance moins vigoureuse aux États-Unis et les retombées des perturbations financières devraient avoir pour effet de freiner temporairement l’activité dans les pays européens avancés. D’après les prévisions pour l’Europe émergente, l’impact direct de ces évolutions sera très modéré, mais le ralentissement devrait marquer le début d’une correction graduelle des déséquilibres extérieurs et atténuer la situation de surchauffe que connaissent plusieurs économies de ce groupe. Le scénario de référence laisse entrevoir un retour progressif à la normale des marchés financiers et des conditions de liquidité dans les mois à venir.

Du fait de l’exposition directe des opérateurs au marché américain du crédit hypothécaire à risque et de l’interconnexion des marchés monétaires, les turbulences financières se sont rapidement propagées aux pays avancés d’Europe (encadré 1). Plusieurs banques européennes ont été touchées soit directement au travers de leurs actifs, soit indirectement par le biais de véhicules d’investissement structuré hors bilan (appelées SIV ou conduits en anglais), dont la particularité était de disposer de lignes de crédit préventives auprès des banques et de se financer à court terme en émettant des billets de trésorerie. Lorsque la crise a éclaté, l’absence d’information sur les risques en jeu et la difficulté d’évaluer les actifs donnés en garantie des emprunts ont déclenché une méfiance générale sur les marchés de l’argent, et la pénurie de liquidités qui en a découlé s’est traduite par une forte volatilité des taux interbancaires (graphique 3). De plus, les problèmes de liquidité ont été aggravés par le fait que les investisseurs qui avaient acheté des billets de trésorerie adossés à des actifs (BTAA) ont tous voulu s’en défaire au même moment pour récupérer leur mise, ce qui a obligé les banques à financer ellesmêmes directement les actifs sous-jacents.

Graphique 3.Zone euro—Taux interbancaires moyens, 25 juillet 2007–3 octobre 2007

(Pourcentage)

Source: Datastream.

Dans les pays avancés, les marchés de l’argent et du crédit ne sont pas encore tout à fait revenus à la normale, mais pour les établissements financiers, les conséquences de la crise ont été jusqu’ici maîtrisées. Sur le marché des actions, les valeurs du secteur bancaire donnent à penser que toutes les incertitudes ne sont pas levées (graphique 4). Deux banques allemandes directement exposées aux pertes sur les prêts immobiliers à risque ont dû être renflouées, tandis qu’au Royaume-Uni, le cinquième spécialiste du crédit hypothécaire, qui avait largement recours au marché monétaire pour se refinancer, s’est trouvé brusquement confronté à des demandes massives de retrait qui ont déclenché l’intervention des autorités. Dans d’autres pays européens, certains établissements bancaires et de crédit immobilier ont également été secoués par la crise, mais jusqu’à présent les banques de dépôt qui disposent de réseaux d’agences étendus et de portefeuilles diversifiés n’ont pas été trop touchées. Quelques grandes banques européennes ont enregistré des pertes, mais pour des montants qui, bien qu’impressionnants dans l’absolu, n’en restent pas moins relativement limités pour le moment au regard de leur bilan.

Graphique 4.Variation des cours des actions du secteur bancaire, 25 juillet 2007–3 octobre 2007

(Pourcentage)

Source: Datastream.

Encadré 1.Pourquoi l’Europe a-t-elle été touchée par l’effondrement du marché hypothécaire à risque aux États-Unis?

Les perturbations qui ont secoué récemment les marchés financiers sont sans précédent à plusieurs égards. Contrairement aux autres crises économiques régionales ou mondiales survenues ces dernières décennies, elles sont nées dans des pays avancés et ont ébranlé les marchés financiers de ces pays—en particulier en Europe—beaucoup plus que ceux des autres pays, y compris les pays émergents qui sont pourtant considérés habituellement plus vulnérables. C’était la première fois que les produits financiers structurés ainsi que les instruments et dérivés de crédit qui leur sont liés négociés à l’échelle mondiale étaient soumis à un véritable test. Sous l’effet du choc, les marchés monétaires interbancaires de plusieurs pays, normalement très liquides, se sont retrouvés à court de liquidités.

Le choc trouve son origine dans la réévaluation du risque attaché aux prêts hypothécaires à surprime aux États-Unis et dans ce qu’elle implique pour la valorisation des dérivés complexes dans le monde entier1. Plusieurs banques européennes exposées sur le marché américain des prêts hypothécaires à risque ont commencé à déclarer de fortes hausses de leurs provisions pour créances irrécouvrables au premier semestre 2007. Les préoccupations qui se sont exprimées en juillet et début août quant à la qualité du crédit sur le marché américain des prêts hypothécaires à risque se sont ensuite reportées sur les billets de trésorerie adossés à des actifs (BTAA), qui servaient à financer les obligations structurées adossées à des emprunts, et c’est ainsi que les établissements financiers ont commencé à se délester des produits titrisés qu’ils détenaient.

Plusieurs grandes banques européennes se sont retrouvées exposées au choc, soit directement en tant que détentrices de BTAA, soit indirectement par le biais de SIV et de structures de placement détenant des actifs comparables qui disposaient de lignes de crédit ouvertes auprès des banques2. Les transactions ont brutalement cessé sur le marché des BTAA, forçant les banques à intervenir en apportant des financements, ce qui a provoqué une pénurie de liquidités sur le marché monétaire mondial par le biais du marché interbancaire. Cela a fait craindre que les SIV soient obligées de faire encore appel aux banques auprès desquelles elles avaient des lignes de crédit ouvertes et, dans certains cas, de vendre des actifs sur un marché en déclin. Certains segments du marché monétaire et du marché des swaps ont en fait fermé, les transactions étant refusées en raison de l’incertitude entourant les prix.

L’incertitude quant au volume et à l’étendue des pertes a amplifié le choc. Un grand nombre de SIV qui investissaient dans des titres du marché hypothécaire à risque s’en étaient remises aux agences de notation pour évaluer le risque attaché aux actifs à long terme sous-jacents, tout en se finançant à court terme au moyen de BTAA. Les investisseurs en BTAA, peu disposés à prendre des risques et dont la plupart étaient des fonds du marché monétaire, ont commencé à s’inquiéter des incertitudes entourant leur exposition éventuelle aux retombées de l’effondrement du marché hypothécaire à risque, ce qui a asséché le marché des BTAA. Les banques étant tenues de fournir des liquidités à leurs SIV et soupçonneuses quant à l’exposition de leurs concurrents aux SIV détenant des BTAA, la confiance s’est effondrée et on a assisté à une pénurie de liquidités sur le marché monétaire interbancaire et dans le système financier. De plus, les banques qui sont exposées à de futures faillites de SIV investissant en BTAA ont commencé à constituer des encaisses de précaution, ce qui a réduit encore la liquidité du marché. La rétention de liquidités ainsi que l’attentisme des investisseurs et des banques, qui se sont rués sur les titres de qualité, ont touché d’autres classes d’actifs, tels que ceux qui sont liés aux rachats d’entreprises par endettement (désignés par le sigle LBO en anglais), qui sont aussi tributaires des banques pour leur financement.

En Europe, le problème a été exacerbé par le fait que de nombreuses SIV européennes étaient financées en dollars EU. Les banques américaines rechignant à fournir des liquidités aux emprunteurs européens dont le profil de risque était incertain, la pénurie de financement en dollars a débordé sur le marché monétaire européen. La situation a été encore aggravée par le fait que de nombreuses sociétés financières avaient beaucoup recours au marché des échanges de devises, sur lequel les transactions ont pour pivot le dollar.

1L’édition d’octobre 2007 du Rapport sur la stabilité financière dans le monde (FMI, 2007a) examine en détail l’évolution des perturbations financières ainsi que leurs répercussions pour l’action des pouvoirs publics.2Les BTAA (ou conduits en anglais) sont en général garantis par des lignes de crédit consenties par les banques. Environ 90 % d’entre elles ont accès à des lignes de crédit bancaires pour 100 % de leurs actifs.

On remarquera que les pays émergents d’Europe, malgré une certaine fragilité liée à l’expansion rapide du crédit et, parfois aussi, à un fort endettement extérieur, ont jusqu’à présent assez bien résisté aux turbulences venant des marchés financiers. Outre la perspective d’une croissance encore vigoureuse, il semble que plusieurs facteurs aient joué jusqu’ici un rôle protecteur. Tout d’abord, ces dernières années, la forte demande de crédit émanant d’emprunteurs de qualité a limité la nécessité pour les investisseurs de placer leur argent sur des actifs plus risqués, et il n’y a donc eu pratiquement aucune exposition directe aux BTAA. De fait, les opérateurs ont beaucoup moins eu recours aux produits financiers complexes que dans les pays avancés, les marchés interbancaires sont moins développés et, dans certains pays, le taux de change a joué un rôle plus important dans la transmission de la politique monétaire. Les conditions se sont d’abord nettement tendues sur le marché monétaire de quelques pays, et les monnaies flottantes ont été soumises à des pressions, notamment en Turquie, en Hongrie et en Roumanie, mais ces tensions se sont vite dissipées, sauf en Russie où les difficultés de quelques banques de taille moyenne pour se procurer des liquidités ont persisté pendant un certain temps, et en Roumanie où le taux de change est resté sous pression. Jusqu’à présent, les pays à régime de change fixe ont moins souffert de la situation que ceux à régime flottant. Dans un premier temps, les marchés boursiers se sont nettement repliés dans plusieurs autres pays, en particulier en Turquie et en Pologne, mais ils se sont redressés depuis (graphique 5). Cependant, les écarts d’intérêt sur les emprunts extérieurs se sont élargis dans la plupart des pays émergents, notamment en Serbie, en Ukraine et en Croatie (graphique 6).

Graphique 5.Indices boursiers quotidiens, janvier 2005–octobre 2007

Source: Datastream.

Graphique 6.Écarts d’intérêt sur les emprunts souverains, 25 juillet 2007–1er octobre 2007

(Points de base)

Sources: Bloomberg L.P. et calculs des services du FMI.

Un resserrement prolongé du crédit accentuerait le risque de ralentissement

Les turbulences sur les marchés financiers ont accentué les risques de détérioration de la conjoncture. En effet, outre les éléments que l’on observe déjà depuis un certain temps, tels que la résorption désordonnée des déséquilibres mondiaux, l’évolution des prix de l’énergie et des produits de base et l’incertitude politique qui règne dans certaines parties de l’Europe émergente, une détérioration prolongée des conditions de financement pourrait entraîner un recul de la croissance européenne par rapport aux prévisions de référence. Les turbulences financières ont également amplifié le risque d’une correction brutale et déstabilisante des déséquilibres mondiaux.

Dans les pays avancés, le problème viendrait notamment des effets sur la confiance et du resserrement du crédit. Un ralentissement plus marqué de l’activité économique aux États-Unis pèserait sur les exportations, mais l’effet serait sans doute relativement modéré à moins qu’il n’aille de pair avec une réduction désordonnée des déséquilibres mondiaux et une nouvelle appréciation sensible de l’euro. Plus importante serait une détérioration durable de la confiance des entreprises et des ménages, que les turbulences financières ont considérablement entamée (graphique 7), car elle affaiblirait la demande intérieure. En ce qui concerne le durcissement du crédit, ce sont les investissements des entreprises et l’activité de construction dans le secteur immobilier qui seraient les plus touchés. Dans ce dernier cas, les pays qui ont connu la plus forte hausse des prix des logements (Belgique, Espagne, France, Irlande, Pays-Bas et Royaume-Uni) seraient évidemment les premiers concernés. Parallèlement à la baisse des rendements, l’assèchement de la demande d’actifs titrisés pourrait entraîner une accumulation de ce type de créance dans le bilan des banques et mettre à mal la situation de leurs fonds propres. Un tel scénario ouvrirait alors la voie à un resserrement durable des conditions de prêt qui mettrait un frein à la demande intérieure.

Graphique 7.Indicateurs de confiance UE-27, janvier 2005–septembre 2007

Source: Commission européenne.

Les pays émergents quant à eux sont confrontés à une double menace: une montée générale de l’aversion pour le risque et un ralentissement de la demande extérieure. Une détérioration prolongée de la situation financière sur les marchés parvenus à maturité pourrait conduire à une réduction des crédits accordés aux marché émergents, en particulier si les banques décidaient de réévaluer les risques encourus au travers de leurs filiales domiciliées dans les pays émergents d’Europe. Le marché hypothécaire et celui du logement seraient les premiers à ressentir l’impact du resserrement du crédit dans la mesure où plusieurs pays européens émergents ont connu un boom du logement ces dernières années, parfois largement alimenté par l’emprunt extérieur. Dans cette hypothèse, il faudrait tout de même une hausse générale et substantielle des primes de risque pour que les pays émergents d’Europe voient le service de leur dette s’alourdir sensiblement: d’après les calculs des services du FMI, une augmentation des taux d’intérêt de 100 points de base (soit nettement plus que celle qui a eu lieu jusqu’à présent) alourdirait en moyenne le service de la dette extérieure de l’équivalent de 0,4 % du PIB. Il est vrai cependant que les pays où la dette du secteur privé (composée pour l’essentiel de prêts à taux variables) atteint des niveaux élevés, comme la Bulgarie, la Croatie, l’Estonie, la Hongrie et la Lettonie, seraient plus sérieusement touchés. Quant au ralentissement de l’activité dans les pays européens avancés, la seconde menace, il pénaliserait les exportations des pays émergents et compromettrait du même coup leurs perspectives de croissance à court terme. Si ces deux risques se matérialisaient l’un et l’autre, cela poserait sans doute des problèmes d’ajustement particuliers aux pays qui enregistrent un important déficit courant (notamment les pays baltes et plusieurs pays d’Europe du Sud-Est).

D’un autre côté, on peut considérer les turbulences financières comme le signe précurseur d’une correction salutaire, après la période d’exubérance que viennent de connaître les marchés, qui permettra de renforcer les bases de la croissance pour l’avenir. Il est vrai que les marchés d’actifs ont tendance à réagir de façon excessive, surtout lorsque l’opacité de l’information est la clé du problème, comme c’est le cas actuellement. De plus, si certains marchés sont encore sous pression, d’autres ont continué de fonctionner normalement, ce qui donne à penser que l’impact sur l’économie réelle pourrait être de courte durée. En fin de compte, les turbulences pourraient donc déclencher un processus qui aurait pour effet de ramener les primes de risque et les prix des actifs à des niveaux plus conformes à leur valeur fondamentale, de renforcer la discipline financière et de résorber graduellement les déséquilibres extérieurs dans les pays émergents.

Les pouvoirs publics sont confrontés à des facteurs d’incertitude inattendus

Les turbulences financières ont compliqué la tâche des autorités qui doivent désormais s’efforcer d’entretenir la croissance de l’économie en évitant les risques de surchauffe, en particulier dans les pays européens avancés. Dans ce contexte, la politique monétaire devra donc tout à la fois répondre aux problèmes de liquidité et prévenir l’accumulation de tensions inflationnistes. De plus, il faudra tirer les leçons de la situation actuelle pour les politiques touchant le secteur financier. Dans l’intervalle, pour plusieurs pays émergents d’Europe, les pressions inflationnistes et la vulnérabilité du secteur extérieur resteront les préoccupations premières.

Jusqu’à présent, il semble que les banques centrales aient réussi à calmer l’inquiétude sur les marchés monétaires, mais la situation reste néanmoins tendue sur certains d’entre eux. En effet, si les taux de l’argent au jour le jour ont diminué à la suite de l’intervention des banques centrales, ceux des prêts de un à trois mois mettent plus de temps à se normaliser (graphique 3). Dans la plupart des grands pays européens, la banque centrale a réagi aux perturbations financières en fournissant des liquidités au marché et en acceptant de prêter de l’argent contre des actifs plus risqués, y compris des créances hypothécaires. La BCE a procédé à des injections massives de liquidité sur le marché interbancaire à plusieurs reprises depuis début août. Après la ruée sur les dépôts à laquelle s’est trouvé confronté un établissement de crédit immobilier à la fin de septembre, la Banque d’Angleterre a annoncé la mise à disposition de fonds à plus d’un mois, sans même que la demande lui en ait été faite. Enfin, pendant le choc, la Banque de Russie a elle aussi fourni des liquidités au marché monétaire pour l’aider à retrouver plus de fluidité.

Par ailleurs, les banques centrales des pays d’Europe ont également entrepris de réévaluer l’orientation de la politique monétaire compte tenu du resserrement du crédit et de ses conséquences probables pour la croissance et l’inflation. Ainsi, contrairement à ce qu’elle avait laissé entendre plus tôt dans l’année, la BCE a finalement décidé de ne pas relever son taux directeur début septembre. La Banque de Turquie a abaissé le sien dès le mois de septembre, estimant que les turbulences financières risquaient d’entraîner un fléchissement de la demande extérieure et intérieure. En Hongrie, des facteurs propres au pays ont conduit la banque centrale à abaisser les taux d’intérêt, tandis qu’en Norvège, en Suède et en Suisse, la vigueur de la demande intérieure et les premiers signes de saturation des capacités ont suscité la réaction inverse. De même, en Pologne et en République tchèque, les craintes engendrées par les tensions inflationnistes ont incité les banques centrales à relever les taux d’intérêt à la fin du mois d’août.

Face aux incertitudes du moment, les banques centrales devront rester prêtes à injecter des liquidités dans les circuits monétaires, si besoin est, tout en maintenant leur politique de taux axée sur l’inflation et sur l’économie réelle. En fait, les injections de liquidité devraient avoir pour objectif le bon fonctionnement des marchés monétaires, et il faudrait veiller, en cas de difficultés rencontrées par tel ou tel établissement particulier, à réduire au minimum les risques d’abus inhérents aux solutions apportées. Dans la zone euro, les autorités se sont abstenues à juste titre d’utiliser le levier de la politique monétaire, compte tenu des risques de dégradation que les perturbations financières faisaient peser sur la conjoncture. Pour la période à venir, le scénario de référence prévoit une dissipation graduelle de ces risques qui pourrait rendre nécessaire, à terme, un nouveau durcissement. Il va de soi que si ces risques se matérialisaient et que le ralentissement avait tendance à se prolonger, il faudrait alors revoir ce diagnostic. Au Royaume-Uni et dans les autres pays avancés d’Europe, la politique monétaire devra être guidée par les mêmes considérations.

S’agissant des politiques relatives au secteur financier, les événements récents montrent que les dispositifs de contrôle prudentiel publics et privés n’ont pas suivi le rythme de l’innovation financière—problème qu’il importe de corriger pour l’avenir. Comme il est expliqué plus loin dans la partie analytique de cette édition des Perspectives économiques régionales, l’innovation financière est en effet un instrument précieux pour améliorer les performances à moyen terme, et c’est pour cela qu’il faut la laisser se développer et même l’encourager. Mais il est vrai que les nouveaux produits financiers ont souvent la particularité de tirer parti des failles du système prudentiel, ce qui peut poser des problèmes. Comme il est indiqué dans le Global Financial Stability Report (Rapport sur la stabilité financière dans le monde) d’octobre 2007, il est par conséquent nécessaire d’examiner ce système avec impartialité en réfléchissant plus particulièrement aux moyens d’améliorer la transparence et l’efficacité de la réglementation financière. De plus, l’agitation récente des marchés a attiré l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous financiers efficaces et des mécanismes d’intervention rapide pour la résolution des crises.

Dans les pays baltes et de l’Europe du Sud-Est, entretemps, les autorités devront surtout s’employer à préparer l’atterrissage en douceur de l’économie. Pour les pays à régime de change flexible, la hausse des taux d’intérêt serait un moyen d’endiguer les pressions inflationnistes. La politique budgétaire devra aussi être mise à contribution, en particulier dans les pays à taux de change fixe (par exemple, pays baltes et Bulgarie) ou à flottement étroitement limité (par exemple, Croatie). Dans l’ensemble de l’Europe émergente, il sera indispensable d’exercer une surveillance étroite sur le secteur bancaire qui connaît un gonflement rapide des bilans.

Les réformes sont indispensables pour soutenir la croissance

Pour être moins vulnérable et améliorer ses perspectives de croissance à moyen terme, l’Europe doit poursuivre son effort d’ajustement budgétaire et mener une politique volontariste de réformes structurelles. Le rééquilibrage des finances publiques a fait des progrès, récemment, mais les déficits sont encore trop importants dans de nombreux pays avancés et émergents pour permettre un ajustement sans heurt en cas de choc et assurer la viabilité budgétaire, compte tenu de la pression que le vieillissement démographique exerce sur les dépenses. De même, les réformes structurelles ont porté leurs fruits, mais, dans l’ensemble, les pays avancés d’Europe ne parviennent pas encore vraiment à réduire l’écart qui les sépare des États-Unis en termes de PIB par habitant. Pourtant, l’exemple des pays européens les plus performants montre clairement tout l’intérêt qu’il peut y avoir à mettre en œuvre des réformes de grande envergure. Par rapport aux pays avancés, les pays émergents d’Europe ont certes fait des progrès immenses, mais, vus sur une décennie, leurs résultats ne sont pas aussi bons que ceux de leurs homologues, particulièrement en Asie, et ils sont en outre plus vulnérables. Pour les pays émergents d’Europe, l’essentiel sera donc de renforcer le potentiel de croissance dans des proportions qui répondent aux attentes des investisseurs.

La politique budgétaire doit retrouver la voie de l’ajustement

Le rééquilibrage des finances publiques, qui a progressé à un rythme raisonnable en 2004–06, devrait connaître une pause en 2007–08 (graphique 8 et tableau 2). En effet, malgré des perspectives économiques favorables, la politique budgétaire connaîtrait un relâchement dans la moitié des pays européens, tandis que l’ajustement en cours dans la plupart des autres se ralentirait. Pour l’essentiel, ces évolutions sont le reflet de politiques qui ont consisté à utiliser des recettes conjoncturelles, c’est-à-dire temporaires, pour modérer le rythme de l’ajustement ou augmenter les dépenses. C’est ainsi que l’on a vu les soldes publics se détériorer dès 2006 dans plusieurs pays (Serbie, Hongrie, République slovaque et Roumanie). Dans la zone euro, les efforts d’assainissement se sont poursuivis en 2007, mais un coup de frein est prévu pour la plupart des pays en 2008. La France et l’Italie, par exemple, ont décidé de réduire les impôts et n’envisagent plus d’intensifier leurs efforts budgétaires pour le moment. La Norvège et la Russie sont en train de réduire les confortables excédents accumulés jusqu’ici grâce aux recettes pétrolières, annulant ainsi une partie de l’ajustement opéré précédemment. À l’autre bout du spectre, la Hongrie, qui affichait le déficit le plus important d’Europe, devrait au contraire améliorer considérablement la situation de ses finances publiques.

Graphique 8.Europe et groupes de pays européens—Solde des administrations publiques, 2003–08

(En pourcentage du PIB)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Tableau 2.Pays d’Europe—Solde extérieur courant et solde budgétaire, 2006–08
Solde courant/PIBSolde budgétaire des

administrations publiques/PIB
200620072008200620072008
Europe10,4-0,2-0,5-0,4-0,2-0,5
Pays avancés d’Europe10,50,20,0-1,2-0,8-0,8
Pays émergents d’Europe1,20,1-1,9-2,92,01,20,6
Union européenne1-0,7-1,0-1,2-1,8-1,2-1,2
Zone euro0,0-0,2-0,4-1,6-0,9-1,1
Allemagne5,05,45,1-1,6-0,2-0,5
Autriche3,23,73,7-1,2-0,8-0,6
Belgique2,02,52,50,1-0,2-0,2
Espagne-8,6-9,8-10,21,81,40,8
Finlande5,25,05,03,74,33,8
France-1,2-1,6-1,8-2,5-2,5-2,7
Grèce-9,6-9,7-9,6-2,1-2,1-1,9
Irlande-4,2-4,4-3,32,90,80,2
Italie-2,4-2,3-2,2-4,4-2,1-2,3
Luxembourg10,610,510,30,10,40,4
Pays-Bas8,67,46,70,7-0,60,5
Portugal-9,4-9,2-9,2-3,9-3,3-2,4
Slovénie-2,5-3,4-3,1-0,8-0,9-1,1
Autres pays avancés de l’UE
Danemark2,41,31,34,73,93,8
Royaume-Uni-3,2-3,5-3,6-2,7-2,5-2,3
Suède7,26,05,72,12,32,2
Nouveaux membres de l’UE1-6,0-7,2-7,7-3,4-2,8-2,4
Bulgarie-15,8-20,3-19,03,53,02,5
Chypre-5,9-5,5-5,6-1,4-1,0-0,6
Hongrie-6,5-5,6-5,1-9,1-6,2-4,2
Malte-6,1-9,4-8,2-2,4-2,0-1,9
Pologne-2,3-3,7-5,1-3,9-2,7-2,9
Roumanie-10,3-13,8-13,2-1,7-2,8-2,1
République slovaque-8,3-5,3-4,5-3,4-2,7-2,3
République tchèque-3,1-3,4-3,5-3,4-3,8-3,2
Estonie-15,5-16,9-15,93,33,02,0
Lettonie-21,1-25,3-27,3-0,40,80,6
Lituanie-10,9-14,0-12,6-1,2-1,9-1,0
Pays avancés non membres de l’UE
Islande-27,3-11,6-6,05,33,2-1,3
Israël5,63,73,2-1,8-3,4-2,8
Norvège16,414,615,118,015,215,9
Suisse15,115,815,00,80,6-0,3
Autres pays émergents
Albanie-5,9-7,4-6,5-3,2-3,9-3,9
Bélarus-4,1-7,9-8,10,50,50,5
Bosnie-Herzégovine-11,5-15,3-15,03,0-0,5-0,9
Croatie-7,8-8,4-8,8-3,0-2,6-2,3
Macédoine, ex-Rép. yougoslave de-0,4-2,8-5,9-0,5-1,0-1,5
Moldova-12,0-8,0-7,30,3-0,5-0,5
Russie9,75,93,38,46,44,4
Serbie-11,5-14,7-15,0-1,4-2,3-2,1
Turquie-7,9-7,5-7,00,2-0,8-0,5
Ukraine-1,5-3,5-6,2-1,4-1,8-2,5
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Moyenne pondérée. Solde des administrations publiques pondéré par le PIB PPA.

Le Monténégro ne fait pas encore partie de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Moyenne pondérée. Solde des administrations publiques pondéré par le PIB PPA.

Le Monténégro ne fait pas encore partie de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale.

Il est indispensable de maintenir le cap de l’ajustement budgétaire pour plusieurs raisons:

  • Pour disposer d’une plus grande marge de manœuvre en cas de baisse sensible de l’activité, ce qui semble particulièrement indiqué dans le cas de plusieurs pays avancés. Dans la zone euro, l’engagement pris sur des objectifs précis à l’horizon 2010 est opportun, mais les pays qui sont encore loin de ces objectifs doivent accélérer le rythme de l’ajustement, bien plus qu’ils ne comptent le faire à l’heure actuelle.
  • Pour atténuer les pressions de la demande liées au processus de convergence dans les pays émergents d’Europe. Malgré des efforts pour durcir les conditions monétaires, celles-ci sont restées souples dans un certain nombre de ces pays, car la politique monétaire a souvent été débordée par l’afflux massif de capitaux, surtout dans les pays où sa tâche est entravée par l’existence d’un régime de change fixe (graphique 9). Dans ces conditions, le resserrement des conditions monétaires ne pouvait pas faire grand-chose pour freiner l’expansion du crédit intérieur (graphique 10). Face à l’exubérance de la demande privée, il faut une politique de restriction budgétaire qui ne peut se résumer à de simples efforts de stabilisation conjoncturelle. C’est pourquoi il y aurait également lieu d’éliminer les distorsions d’origine fiscale qui ont contribué à l’expansion fulgurante du crédit.

Graphique 9.Pays émergents d’Europe—Conditions monétaires, 2000–06

Sources: FMI, Statistiques financières internationales, et calculs des services du FMI.

1/ La règle de Taylor se définit comme la somme de l’écart de production, du taux d’intérêt d’équilibre (équivalent par hypothèse à la croissance potentielle estimée à l’aide du filtre de Hodrick-Prescott), de l’inflation prévue (équivalente par hypothèse à l’inflation effective des trois dernières années) et de l’écart d’inflation (équivalent par hypothèse à l’inflation effective minorée d’un objectif d’inflation, en l’occurrence l’objectif de 2 % retenu par la BCE plus 1,5 % pour les effets Balassa-Samuelson). Le graphique présente la moyenne pour tous les pays émergents d’Europe.

2/ L’indice des conditions monétaires ou ICM (base 100 en 2000) est la somme pondérée des variations des taux prêteurs réels et des taux de change effectifs réels. Le graphique présente la moyenne pour tous les pays émergents d’Europe.

Graphique 10.Pays émergents d’Europe—Expansion du crédit, 1999–2006

(Pourcentage)

Source: banques centrales nationales.

  • Pour se prémunir contre les risques que représentent les facteurs de vulnérabilité extérieure engendrés par le secteur privé. Si, dans l’ensemble, le solde extérieur courant de l’Europe est proche de l’équilibre, cette situation masque des disparités sans précédent, en particulier des déficits importants dans les pays baltes, en Espagne, en Grèce et au Portugal ainsi que dans la plupart des pays émergents d’Europe du Sud-Est (graphique 11 et tableau 2). De plus, comme ces déséquilibres ont été financés en grande partie par des emprunts auprès de banques étrangères, la dette extérieure atteint maintenant dans plusieurs cas des niveaux beaucoup plus élevés que ceux que l’on observe dans les pays émergents des autres régions du monde (graphique 12). Étant donné le risque de chocs exogènes, que ceux-ci soient liés ou non à la situation macroéconomique fondamentale des pays, la prudence plaide donc en faveur de la constitution de marges de sécurité, le but étant que l’accroissement de l’épargne publique compense en partie l’accroissement de la désépargne privée.

Graphique 11.Europe et groupes de pays européens—Solde courant/PIB, 2003–08

(Pourcentage)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

Graphique 12.Dette extérieure, 2006

(En pourcentage du PIB)

Sources: banques centrales nationales et calculs des services du FMI.

1/ En pourcentage du PNB.

  • Pour affronter les problèmes de viabilité budgétaire qui se posent dans certains pays émergents (par exemple, Hongrie, Pologne et République tchèque) ainsi que la poussée des dépenses liée au vieillissement de la population dans l’ensemble de l’Europe. Étant donné le niveau déjà élevé de la pression fiscale dans la plupart des pays, la réforme des dépenses publiques semble être la seule voie d’ajustement possible. Dans de nombreux pays, il faudra donc poursuivre la réforme de la sécurité sociale et de la santé, semble-t-il, pour garantir la viabilité à long terme de ces systèmes.

Avec des prévisions de croissance encore favorables pour les pays avancés et très prometteuses pour les pays émergents, d’après le scénario de référence, il est peu probable qu’une politique de rééquilibrage budgétaire qui laisse les stabilisateurs automatiques jouer à plein puisse assombrir les perspectives économiques à court terme. Elle se justifie en tout cas certainement au regard des possibilités d’amélioration qu’elle laisse entrevoir à moyen terme.

Intégration économique et réforme structurelle—Vers une amélioration des performances

L’Europe a beaucoup à gagner à poursuivre son intégration économique. Même s’il est vrai, comme les turbulences récentes nous l’on rappelé, que l’intégration financière n’est pas totalement dénuée de risque, il ne fait guère de doute que le processus d’intégration économique multiforme que connaît actuellement l’Europe lui a été extrêmement profitable (encadré 2). Ce processus revêt essentiellement trois formes: l’intégration commerciale, qui fait déjà partie de l’histoire ancienne de l’Union européenne, l’intégration financière, qui s’est accélérée au cours des dix dernières années, et les migrations transfrontières de main-d’œuvre, qui tendent aussi à s’intensifier. Il est tout à fait manifeste que l’intégration économique a contribué à la hausse des niveaux de vie en Europe. Les pays émergents sont devenus les marchés les plus dynamiques de la région, contribuant dans une proportion comprise entre 0,2 et 0,4 % annuellement, selon les estimations, à la croissance des pays avancés au cours de ces dernières années. Et l’intégration financière a joué un rôle essentiel dans la convergence des niveaux de revenu des pays européens émergents (IIe partie, chapitre 2). Pour la plupart de ces derniers, dont le processus d’intégration est loin d’être achevé, l’avenir s’annonce donc très prometteur sur le plan économique.

Pour tirer pleinement parti de l’intégration et devenir moins vulnérable en cas de choc, il faut que l’Europe poursuive sur la lancée des réformes structurelles, après les efforts accomplis récemment. Les rigidités structurelles demeurent en effet le talon d’Achille de l’Europe; ce sont elles qui étouffent la croissance et qui rendent l’ajustement en cas de choc si long et si difficile. En Allemagne, il a fallu pas moins de cinq années de croissance au ralenti et un gros effort de réforme avant que la reprise se confirme, et au Portugal, où le processus de convergence, mis à mal à la fin des années 90, hésite toujours à redémarrer. Les réformes structurelles ont certes fait des progrès dans la plupart des pays européens au cours de ces dernières années, mais l’écart est encore large avec le reste du monde (tableau 3). Dans les pays avancés, les réformes du marché du travail ont permis d’augmenter les taux d’emploi, et le nouvel élan donné au programme de Lisbonne de l’Union européenne, est un élément positif. Le programme de réforme structurelle de la France est également encourageant. Mais de nouvelles mesures sont nécessaires pour réduire les prélèvements obligatoires et assouplir la réglementation excessivement stricte de la protection de l’emploi, ainsi que pour renforcer la contestabilité du marché des services en appliquant la directive de l’UE relative aux services2ref-type="fn" rid="pt. L’intégration financière et d’autres réformes des systèmes financiers (IIe partie, chapitre 1) seront également essentielles.

Tableau 3.Indice de liberté économique—Position par rapport au reste du monde, 2005
Suisse4
Royaume-Uni5
Estonie8
Irlande9
Finlande11
Islande11
Luxembourg11
Danemark15
Pays-Bas15
Autriche18
Allemagne18
Chypre22
Hongrie22
Lettonie22
Lituanie22
Norvège22
Suède22
Malte32
République slovaque32
Belgique38
Portugal38
Israël44
Espagne44
République tchèque52
France52
Italie52
Bulgarie56
Grèce56
Pologne56
Moldova76
Croatie82
Roumanie82
Macédoine86
Slovénie91
Turquie91
Albanie97
Bosnie-Herzégovine97
Russie112
Ukraine112
Source: Fraser Institute.Note: l’indice de liberté économique est la moyenne des cinq indices élémentaires suivants: taille de l’administration, système juridique et droits de propriété, politique monétaire, liberté des échanges et réglementation (du marché du travail et du secteur des entreprises).
Source: Fraser Institute.Note: l’indice de liberté économique est la moyenne des cinq indices élémentaires suivants: taille de l’administration, système juridique et droits de propriété, politique monétaire, liberté des échanges et réglementation (du marché du travail et du secteur des entreprises).

Encadré 2.L’intégration économique de l’Europe

Même si les fondements de l’intégration économique européenne ont été mis en place par le Traité de Rome en 1957, l’effondrement du communisme et l’élargissement de l’Union européenne (UE) lui ont donné une forte impulsion, de sorte qu’elle s’étend progressivement à des pays qui ne sont pas (encore) membres de l’UE1. Déjà bien plus avancée que l’intégration régionale dans le reste du monde, l’intégration économique au sein de l’Europe s’est accélérée ces dernières années, ce qui a contribué à l’amélioration des résultats économiques. Comme expliqué ci-après, l’intégration économique de l’Europe est manifeste dans trois domaines: le commerce intra-européen, l’intégration des marchés financiers et l’intégration des marchés du travail.

Le commerce intra-européen

Tant en volume qu’en pourcentage du PIB, les pays européens commercent davantage entre eux que ne le font les pays de tous les autres continents. En outre, les échanges commerciaux au sein de l’Europe se développent à vive allure depuis l’élargissement de l’UE en 2004, même si la progression est moins rapide qu’en Asie (premier graphique)2. L’expansion du commerce européen ne s’est pas faite au détriment des échanges avec le reste du monde, car l’économie européenne n’a cessé de s’ouvrir: le ratio exportations et importation/PIB est passé de 48 % au début des années 90 à 82 % aujourd’hui.

Pour la plupart, le commerce intra-européen s’effectue entre pays développés, mais la part des échanges avec les pays émergents d’Europe est en augmentation (tableau). Ainsi, en 2006, les pays européens avancés ont envoyé 11 % de leurs exportations à des pays émergents d’Europe, contre 8 % en 2000. En outre, depuis deux ans, leurs exportations vers ces pays se développent deux fois plus vite que leurs exportations mutuelles.

L’intégration commerciale en Europe a entraîné une accélération de la croissance économique. Les exportations à destination des pays émergents d’Europe ont contribué à raison de 0,6 % à la croissance despays européens avancés en 2006, contre 0,1 % seulement au début de la décennie. Selon un modèle de croissance empirique qui mesure les effets de contagion entre pays, l’accélération (de 3,8 points) de la croissance dans les pays émergents d’Europe ces cinq dernières années et l’augmentation (de 3 points) de la part des importations provenant des pays européens avancés ont relevé la croissance annuelle de ces derniers dans une proportion comprise entre 0,2 et 0,4 %, toutes choses restant constantes par ailleurs3. D’après les estimations contenues dans les études sur les liens entre commerce et croissance, et après neutralisation des autres facteurs de croissance habituels, il semblerait que l’augmentation du commerce intra-européen au cours de ces dix dernières années ait rehaussé de 0,3 % la croissance annuelle du PIB de l’Europe4.

Commerce intrarégional, 1997–06

(En pourcentage du PIB)

Source: FMI, Direction of Trade Statistics.

Exportations intra-européennes, 2000–06(En pourcentage des exportations intra-européennes totales)
20002006
Pays avancés vers pays émergents811
Pays avancés entre eux8171
Pays émergents vers Europe1118

L’intégration des marchés financiers5

L’intégration des marchés financiers européens a nettement progressé ces dernières années, en particulier dans les pays émergents, où elle a été plus rapide. Contrairement aux études réalisées jusqu’à présent, nous définissons ici l’intégration par référence aux prix plutôt qu’aux volumes. En principe, lorsqu’une région imparfaitement intégrée progresse sur la voie de l’intégration financière, on constate une convergence du coût du capital entre les pays. De fait, l’analyse empirique met nettement en évidence une tendance à la baisse de la dispersion entre pays des primes sur les capitaux propres (utilisées comme valeurs approchées du coût du capital pour les entreprises) pour l’ensemble des pays avancés et des pays émergents (second graphique). En outre, ce processus est plus rapide dans les pays émergents d’Europe que dans les autres pays considérés; les pays émergents contribuent donc de façon significative à la convergence au sein de la région6.

Dispersion entre pays des primes sur les capitaux propres

Qui plus est, il ressort de l’analyse que l’Europe bénéficie d’un cercle vertueux, autrement dit que les progrès de l’intégration financière et l’amélioration des perspectives réelles se renforcent mutuellement. L’indice du rythme auquel s’opère l’intégration d’un pays (mesurée par l’écart entre le coût du capitalpour ce pays et la moyenne pour le groupe) permet de prévoir les augmentations ultérieures des possibilités de croissance ajustées des risques (mesurées par le rapport entre les ratios prix du marché/bénéfices et leur volatilité). De la même manière, l’amélioration des possibilités de croissance ajustées des risques permet de prévoir les progrès futurs de l’intégration financière. Il est particulièrement important de tenir compte des risques lorsque l’on considère les implications pour le niveau de vie. En effet, celui-ci a peu de chances d’être aussi élevé dans les pays dont les probabilités de croissance sont fortes mais très incertaines que dans les pays où l’arbitrage entre risques et rendements est plus favorable. De ce point de vue, il est rassurant de constater que la plupart des pays émergents de l’échantillon connaissent une amélioration, même si, pour un petit nombre d’entre eux, la croissance semble s’être renforcée au prix d’une accentuation proportionnelle du risque.

L’intégration des marchés du travail

Les déplacements de main-d’œuvre à l’intérieur de l’Europe ont considérablement augmenté depuis le début des années 90. En pourcentage de la population, les migrations nettes vers la zone euro ont atteint 82 % des migrations nettes vers les États-Unis, alors que les proportions étaient négligeables dans les années 80 (troisième graphique)7. Bien que l’on ne dispose pas de données sur les flux migratoires bilatéraux, il semblerait, d’après certaines observations, que l’essentiel des déplacements de main-d’œuvre à l’intérieur de l’Europe se fassent des pays émergents vers les pays avancés. En outre, les vagues récentes de migrations nettes en Europe coïncident avec la libéralisation des économies d’Europe de l’Est au début des années 90 et avec le processus d’élargissement de l’UE ces dernières années. De fait, aux termes de l’article 18 du Traité de Rome, tous les citoyens de l’Union européenne ont le droit de postuler pour n’importe quel emploi dans l’Union (y compris dans la fonction publique, à l’exception des postes sensibles), même si une courte période transitoire est prévue dans certains cas pour les nouveaux États membres.

Solde migratoire/population, 1985–2005

(Pourcentage)

Source: Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.

L’impact des migrations sur la croissance reste une question empirique ouverte, mais il semble que cet effet soit positif dans les pays européens avancés. D’après les calculs des services du FMI, les migrations sont à l’origine de 8 % de l’augmentation de la main-d’œuvre dans la zone euro depuis le début de la décennie, ce qui, en soi, devrait entraîner une accélération de la croissance. Le fait que le chômage diminue en même temps laisse penser que la main-d’œuvre importée ne vient pas remplacer la main-d’œuvre locale. Par conséquent, les migrations de travailleurs peuvent expliquer en partie la croissance économique rapide qu’a connue l’Europe ces dernières années, même si des études plus poussées seraient nécessaires pour mesurer précisément cet effet.

Il est plus compliqué de déterminer l’effet économique des migrations sur les pays émergents d’Europe, qui sont fournisseurs nets de main-d’œuvre. Des facteurs d’attraction et de rejet—forte demande de main-d’œuvre bon marché émanant des pays d’accueil et environnement économique difficile dans les pays d’origine—sont à l’œuvre, ce qui expliquent l’ampleur de l’émigration par rapport à la taille de la population de certains pays européens émergents. Même si ces pays bénéficient grandement des envois de fonds des travailleurs émigrés, la perte de capital humain qu’ils subissent est préoccupante pour leurs perspectives de croissance à long terme. Cependant, des réformes structurelles visant à améliorer l’environnement économique général pourraient limiter, voire inverser en partie, les vagues d’émigration.

1Voir Eichengreen (2007) pour une étude détaillée de l’histoire de l’intégration économique en Europe.2Les états des États-Unis commercent davantage entre eux que ne le font les pays européens, même au sein de l’Union européenne, mais cette comparaison n’est guère valable dans la mesure où les pays ont tendance à commercer davantage à l’intérieur de leurs frontières qu’à l’extérieur. En outre, historiquement, le libre-échange est beaucoup plus récent au sein de l’Europe qu’à l’intérieur des États-Unis et la libéralisation commerciale en dehors de l’Union européenne n’est pas encore achevée.3Le modèle économétrique a été estimé dans Arora and Vamvakidis (2005).4Ces études sont passées en revue dans Baldwin (2003).5Section rédigée par Gianni De Nicolò, d’après De Nicolò (2007).6Les pays considérés sont 16 pays avancés (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède et Suisse) et 13 pays émergents (Hongrie, Pologne, Roumanie, Russie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Lettonie, Lituanie, République slovaque, République tchèque, Slovénie et Ukraine).7Les déplacements de main-d’œuvre à l’intérieur des États-Unis sont beaucoup plus vastes qu’en Europe, même à l’intérieur de l’Union européenne. Cependant, les comparaisons mentionnées ici concernent les migrations vers les États-Unis et non le redéploiement de la main-d’œuvre à l’intérieur des frontières.

Dans les pays émergents d’Europe, les réformes structurelles sont d’autant plus importantes qu’elles conditionnent le rythme et la viabilité du processus de convergence. Beaucoup de progrès ont été faits ces dernières années, mais il est vrai que dans la plupart des cas le point de départ était bas. Les pays baltes constituent à cet égard un cas à part dans la mesure où les réformes structurelles y sont actuellement beaucoup plus poussées que partout ailleurs, y compris dans les pays avancés. Mais ces pays, tout comme certains autres dans la région, se caractérisent aussi par une position extérieure relativement fragile, d’où l’intérêt pour eux, afin de renforcer le secteur des biens et services exportables et de pérenniser la croissance, de réformes structurelles comme celles qui visent à renforcer la contestabilité du marché intérieur.

Les pays en transition d’Europe centrale ont également fait des progrès sur le plan de la concurrence et augmenté leur potentiel de croissance, mais il semble qu’une certaine lassitude consécutive au processus d’adhésion ait affaibli l’effort de réforme, dans un contexte de financement facile à l’extérieur, et, dans certains cas aussi, l’idée qu’à terme l’adoption de l’euro assurerait une protection contre les chocs extérieurs3. Pour ces pays, toute la difficulté consiste maintenant à aller au-delà des exigences minimales de l’acquis communautaire4, en faisant porter l’effort en priorité sur la productivité et la transparence, notamment avec des mesures destinées à améliorer le climat des affaires et à renforcer les systèmes financiers (IIe partie, chapitres 2 et 3).

Quant aux pays de l’Europe du Sud-Est et de la Communauté des États indépendants (CEI), ils ont pris du retard et devront accélérer le rythme des réformes5. Ils ont encore beaucoup à faire pour réduire le rôle de l’État dans l’économie, assouplir le marché du travail, réduire les excès de la bureaucratie, réformer le système judiciaire et, dans plusieurs d’entre eux, constituer un cadastre6. Dans certains cas, les préparatifs de l’adhésion à l’Union européenne entraîneront des réformes dans ces domaines, mais des mesures plus ambitieuses seront néanmoins nécessaires pour que ces pays puissent devenir compétitifs sur le marché communautaire.

Note: le principal auteur de ce chapitre est Athanasios Vamvakidis.

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