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Annexe. La mondialisation dans l’histoire*

Author(s):
International Monetary Fund. Research Dept.
Published Date:
May 1997
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La mondialisation de l’économie, c’est-à-dire l’intégration internationale de plus en plus poussée des marchés des biens, des services et des capitaux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, peut être considérée à de nombreux égards comme la reprise d’une tendance observée il y a un siècle. Selon certains critères, l’intégration économique internationale a progressé tout autant pendant les 50 années précédant la Première Guerre mondiale qu’au cours des dernières décennies et elle a atteint des niveaux comparables. À cette époque comme aujourd’hui, la multiplication des marchés et les mutations technologiques rapides ont été les moteurs essentiels de l’intégration. Le mouvement s’est interrompu en 1914 puis il s’est inversé jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cependant, la «mondialisation» est une expression qui ne sied guère au processus observé avant 1914, car une grande partie du monde en était restée à l’écart et la rapidité des transports et des communications permettait alors beaucoup moins qu’aujourd’hui d’organiser les marchés, ou de gérer des entreprises, à l’échelle mondiale. En outre, les marchés internationaux des capitaux d’aujourd’hui se caractérisent par des flux bruts beaucoup plus importants et par une beaucoup plus grande variété d’instruments financiers négociés au plan international. Les tendances des dernières décennies n’en représentent pas moins, en un sens, un retour vers le passé.

Le commerce international

Entre le milieu du dix-neuvième siècle et la Première Guerre mondiale, la croissance du commerce mondial a été relativement forte, puisque l’expansion des exportations (3,5 % par an) a sensiblement dépassé celle de la production réelle (2,7 % par an). La part des exportations dans la production mondiale a atteint en 1913 un point culminant qui n’a pas été dépassé avant 19701. L’expansion des échanges commerciaux a tenu en partie à la baisse des tarifs douaniers (graphique 46) et à l’abaissement considérable des coûts de transport qu’a entraîné la multiplication des liaisons ferroviaires et maritimes2. Cette période a aussi été marquée par une nette convergence internationale des prix des produits de base3.

Graphique 46.Économies avancées: taux effectifs des droits de douane

(En pourcentage)

Sources: Brian Mitchell,International Historical Statistics: Europe, 1750-1988 (Houndmills, Basingstoke, Angleterre, Macmillan, troisième édition, 1992); Angus Maddison,Dynamic Forces in Capitalist Development: A Long-Run Comparative View(Oxford, Oxford University Press, 1991).

Notes: Les taux effectifs des droits de douane correspondent aux recettes douanières exprimées en pourcentage de la valeur totale des importations. Les données sont des moyennes pondérées par le PIB pour les pays suivants: Allemagne, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, Étast-Unis, France, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni et Suède.

En Europe, la libéralisation du commerce a commencé lorsque la Grande-Bretagne a opté unilatéralement pour la liberté des échanges en abolissant les lois sur le blé en 18464. Le mouvement gagna d’autres pays après que la Grande-Bretagne et la France eurent signé le Traité Cobden-Chevalier de 1860. Outre la réduction des tarifs douaniers français, ce traité incorporait la clause de la nation la plus favorisée, en vertu de laquelle chaque partie contractante s’engageait à faire bénéficier l’autre partie de toute réduction des droits de douane qu’elle consentirait à un tiers. Étant donné que la France n’avait réduit son tarif douanier que pour ses échanges avec la Grande-Bretagne, les autres partenaires commerciaux furent incités à signer des traités analogues avec elle. Dans les vingt années suivantes, la quasi-totalité des pays d’Europe abaissèrent leurs tarifs douaniers, qui tombèrent de plus de 35 % à une fourchette de 10 à 15 %, du fait d’une série d’accords bilatéraux comportant la clause de la nation la plus favorisée5.

En outre, comme les entraves non tarifaires n’avaient qu’une importance secondaire et que les opérations de change s’effectuaient librement dans le cadre de l’étalon or classique en vigueur avant 1914, cet ensemble de traités bilatéraux constituait, de fait, un régime de commerce multilatéral et libéral. Le système n’en laissait pas moins à désirer à deux égards: il ne garantissait pas la réduction des tarifs douaniers et les traités devaient être renégociés à leur expiration. Ces deux point faibles allaient être corrigés dans les accords multilatéraux conclus après la Seconde Guerre mondiale6. Bien que le processus de libéralisation ait été inversé après 1879 avec l’institution de tarifs douaniers par l’Allemagne, puis par d’autres pays, le niveau de protection effective était resté faible jusqu’en 1914 si l’on se réfère à ce qu’il a été par la suite (la principale exception étant les États-Unis)7.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale amena les belligérants à imposer une série de restrictions commerciales quantitatives. Après 1918, de nombreux pays les réduisirent mais en adoptant par ailleurs des droits de douane. Le mouvement de libéralisation prit un nouvel élan dans le cadre de l’étalon de change or (1925-31), mais qui s’arrêta avec la Grande Dépression. Devant la baisse en chute libre des prix agricoles, un certain nombre de pays relevèrent leurs tarifs douaniers en 1929. En juin 1930, les États-Unis instituèrent le tarif Smoot-Hawley, qui majorait de 23 % les droits d’importation; des mesures de représailles furent prises par la plupart des pays. Outre les tarifs douaniers, les pays recoururent à des restrictions quantitatives et à d’autres entraves au commerce afin de stimuler leur économie.

Confrontés à la déflation, certains pays —le Royaume-Uni, les autres pays de la zone sterling et les États-Unis —abandonnèrent l’étalon de change or, dévaluèrent leur monnaie et menèrent des politiques expansionnistes; d’autres (France, Italie, Belgique, Pays-Bas et Suisse, qui constituaient le«Bloc or») conservèrent l’étalon or tout en relevant les droits de douane. Un troisième groupe de pays —Allemagne, Autriche et d’autres pays d’Europe centrale —recourut au contrôle des changes pour mettre en place une série d’accords de commerce bilatéraux (accords de troc). Du fait de ces entraves, le commerce mondial chuta encore plus fortement que la production réelle. Au milieu des années 30, la protection fournie par les droits de douane fut toutefois quelque peu réduite lorsque les États-Unis adoptèrent en 1934 la loi sur les accords de commerce réciproques, en vertu de laquelle ils négocièrent une série d’accords bilatéraux.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) fut institué par la communauté internationale, en même temps que la Banque mondiale, le FMI et d’autres institutions internationales. Fondé sur les principes de la coopération multilatérale, le GATT reçut pour mandat de réduire les tarifs douaniers par rapport à leurs sommets d’avant-guerre et de continuer à les abaisser. Le premier cycle de négociations ouvertes à cette fin —à Genève en 1947 —se solda par des résultats extrêmement positifs puisque le GATT put réduire les droits de douane de 35 %. D’autres négociations eurent lieu dans les années 50 et 60 (cycle de négociations Kennedy), puis dans les années 70 (cycle de Tokyo), et les récentes négociations de l’Uruguay ont permis d’éliminer pratiquement tous les tarifs sur les produits manufacturés. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a succédé au GATT en 1994, s’emploie actuellement à abaisser les obstacles non tarifaires et à réduire la protection, y compris dans les domaines que ne couvrait pas le GATT8.

L’intégration des marchés de capitaux

Dans les 50 années précédant la Première Guerre mondiale, les capitaux se sont déplacés massivement d’un noyau de pays d’Europe occidentale vers les économies en développement rapide des Amériques, de l’Australie et d’autres pays. Au plus fort du mouvement, les sorties représentaient 9 % du PNB du Royaume Uni et atteignaient un niveau presque aussi élevé en Allemagne, en France et aux Pays-Bas9. À titre de comparaison, lorsque les soldes des transactions courantes du Japon et de l’Allemagne ont culminé au milieu et à la fin des années 80, ils représentaient de 4 à 5 % du PIB. Avant la Première Guerre mondiale, les capitaux privés circulaient en toute liberté. Les flux prenaient essentiellement la forme d’émissions obligataires destinées à financer des projets ferroviaires et d’autres infrastructures dans le Nouveau Monde, ou de dette publique à long terme, mais les investissements directs étrangers étaient eux aussi substantiels. Le graphique 47 représente l’apport net de capitaux, exprimé par la moyenne mobile sur cinq ans de la valeur arithmétique absolue du ratio solde des transactions courantes/PIB de 12 pays, de même que le graphique 48, qui présente le ratio d’un grand exportateur de capitaux (Royaume-Uni), celui d’un grand importateur (Canada) et celui d’un pays où les flux sont plus équilibrés (les États-Unis)10. La preuve de la forte intégration des marchés des capitaux entre 1850 et 1913 est aussi donnée par l’écart de plus en plus réduit des taux d’intérêt intérieurs/internationaux entre le Royaume-Uni et les États-Unis, ainsi que par la faible dispersion des taux d’intérêt réels (graphique 49)11

Graphique 47.Échantillon de pays: flux de capitaux extérieurs1

(En pourcentage du PIB; moyenne mobile sur cinq ans)

1Moyenne mobile sur cinq ans de la valeur moyenne absolue du solde des transactions courantes rapporté au PIB pour l’Allemagne, l’Argentine, l’Australie, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, l’Italie, le Japon, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède.

Graphique 48.Principaux pays industrialisés (échantillon): solde des transactions courantes

(En pourcentage du PIB; moyenne mobile sur cinq ans)

Graphique 49.Échantillon de pays: dispersion des taux d’intérêt réels1

(En pourcentage)

1Moyennes sur cinq ans pour les États-Unis, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni, le Canada et la Suède. Les données antérieures à 1955 excluent l’Allemagne et les données antérieures à 1911 excluent la France, l’Italie et la Suède.

Avant 1914, la libre circulation des capitaux tenait essentiellement au fait qu’une grande partie du monde était sous le régime de l’étalon or, dont on attendait avant tout qu’il assure la convertibilité des monnaies en or. Par conséquent, une adhésion crédible à ce régime excluait le recours massif à la politique monétaire pour stabiliser l’économie intérieure en cas de chocs d’origine interne ou externe12. Dans les pays constituant le noyau du système, cette crédibilité était renforcée par des mouvements stabilisateurs de capitaux à court terme, tandis que des capitaux à long terme affluaient du noyau vers les pays de la périphérie qui adhéraient à l’étalon or, adhésion qui conférait un «certificat de bonne conduite», témoignant que les pays en question se conformaient à des règles de probité financière13.

Le début de la Première Guerre mondiale sonna le glas des marchés internationaux de capitaux, qui n’allaient pas renaître avant le milieu des années 60 (graphiques 47 et 49). Lorsque la guerre éclata, les belligérants suspendirent le régime de l’étalon or et imposèrent des contrôles sur les mouvements de capitaux et les changes. La paix revenue, les contrôles furent levés et l’étalon or fut rétabli, sous une forme caractérisée par la liberté quasi totale de la circulation des capitaux. Toutefois, ce régime de l’étalon de change or n’était pas aussi crédible et viable que le précédent et les pays pratiquant des politiques macroéconomiques incompatibles avec le maintien de la convertibilité en or durent faire face à des flux de capitaux déstabilisateurs. Lorsque la crise de 1929 se déclara, de nombreux pays assujettirent les mouvements de capitaux à des contrôles extensifs et de plus en plus contraignants, l’objectif étant d’utiliser les politiques monétaire et budgétaire pour isoler l’économie intérieure et, partant, se préserver de la déflation et de la dépression. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les flux des capitaux s’étaient taris.

Après la guerre, le système monétaire international créé à Bretton Woods en 1944 accorda la plus haute importance au rétablissement des paiements multilatéraux et de la convertibilité en matière de transactions courantes mais consacra les restrictions aux mouvements de capitaux, dont il fit un pilier essentiel du régime de taux fixes mais ajustables. Se fondant sur le sentiment que les taux de change flottants de l’entre-deux-guerres avaient été excessivement instables et avaient donné lieu à des spéculations déstabilisatrices14 ainsi que sur leur propre expérience de cette période, les principaux architectes du système de Bretton Woods —John Maynard Keynes et Harry Dexter White —considéraient que le recours au contrôle des capitaux devait être autorisé si, dans le cadre des parités fixes (mais ajustables), des politiques de stabilisation intérieures devaient être utilisées pour maintenir le plein emploi.

Dès lors que la convertibilité en matière de transactions courantes avait été réalisée par les principaux pays européens en 1959 (les obligations de l’article VIII du FMI ne devaient toutefois être acceptées officiellement qu’au début de 1961), les monnaies des pays pratiquant des politiques incompatibles avec le maintien de la parité de leur monnaie subirent les assauts de la spéculation, les particuliers trouvant le moyen de contourner le contrôle des capitaux15. La fragilité du système de Bretton Woods grandissant tandis que le niveau des réserves d’or des États-Unis devenait inquiétant, ces derniers commencèrent à imposer en 1965 des restrictions aux sorties de capitaux. En dépit des efforts déployés pour réprimer la spéculation, le système de Bretton Woods s’effondra en août 1971 et le monde passa en 1973 à un régime de flottement des principales monnaies16.

En moins de dix ans, les principaux pays démantelaient leur dispositif de contrôle des capitaux —les États-Unis et l’Allemagne dès 1974–75, le Royaume-Uni en 1979, le Japon en 1980 pour l’essentiel, tandis que les autres pays d’Europe y procédaient à la fin des années 80. Les dirigeants étaient arrivés à cette conclusion qu’en régime de taux de change flottants, la mobilité du capital n’était pas incompatible avec l’indépendance d’une politique monétaire visant à stabiliser l’activité économique intérieure. En outre, depuis une dizaine d’années, un certain nombre de pays en développement ont eux aussi libéralisé leurs mouvements de capitaux et la zone d’intégration des marchés de capitaux a ainsi été étendue au-delà de ses limites d’avant 1914. La réduction de la dispersion des taux d’intérêt réels dans certains pays (graphique 49) tend aussi à indiquer que le monde revient à des marchés de capitaux plus imbriqués, avec cette différence toutefois que l’intégration se caractérise aujourd’hui par des flux bruts —les flux nets n’ont pas augmenté —beaucoup plus abondants qu’avant 1914.

L’intégration des marchés des biens et des capitaux dans un contexte de forte mobilité de la main-d’oeuvre avait entraîné avant 1914 une convergence considérable des niveaux de vie des pays industrialisés17. Cependant, toutes les couches sociales n’avaient pas bénéficié de l’accroissement de l’intégration et de l’ouverture. Aussi la libéralisation du commerce extérieur au dix-neuvième siècle avait déclenché une réaction politique de la part de ceux qui souffraient de l’abaissement de la protection, avec pour conséquence des appels au relèvement des tarifs douaniers. Dans le même temps, le ralentissement de la croissance des salaires réels observé dans les pays où l’immigration était massive avant 1914 avait amené à restreindre fortement les flux migratoires.

La libre circulation des capitaux, qui était incompatible avec l’indépendance de la politique monétaire sous le régime de l’étalon or de l’entre-deux-guerres, a été abandonnée lorsque la dépression a commencé. Même à notre époque de taux flottants, la mobilité des capitaux peut être une source de difficultés, non seulement là où les politiques économiques manquent de cohérence, mais aussi dans les pays qui, malgré de bons paramètres économiques, risquent de connaître des afflux de capitaux et les accès de surchauffe qu’ils entraînent, comme on a pu le constater au cours des dernières années dans de nombreuses économies à marchés émergents. Ces difficultés ont amené certains à demander que soit restreinte la circulation des capitaux. Dans le cas des pays en développement et des économies en transition, il est à prévoir que la libéralisation intégrale des mouvements de capitaux prendra un certain temps et qu’elle devra être précédée de progrès significatifs sur les plans de la libéralisation de l’économie intérieure et de l’établissement d’un système bancaire sain. En revanche, dans les économies avancées dont les marchés des capitaux sont déjà fortement intégrés, un recul sur la voie de l’intégration serait beaucoup plus coûteux aujourd’hui que par le passé. Les techniques nouvelles ont doté ces marchés d’un vaste réseau de dispositions régissant les activités intra-ou interentreprises, tout en créant de nouveaux instruments financiers internationaux et de nouveaux marchés. En outre, la déréglementation internationale est allée de pair avec celle des marchés des capitaux intérieurs. Essayer de réduire la mobilité internationale des capitaux, ce serait non seulement accroître le coût de l’intermédiation financière, mais aussi s’engager dans une entreprise qui se révélerait probablement futile. Sur les marchés des biens, l’intégration très poussée des sources multinationales d’approvisionnement et des processus de production que l’on constate au niveau de l’entreprise ainsi que l’expansion géographique des entreprises multinationales compliquent l’édification d’obstacles aux échanges commerciaux. Partout dans le monde, les dirigeants ont pris conscience de ces facteurs. L’histoire nous montre que si la mondialisation a pour moteur essentiel l’innovation technologique, elle est plus que la simple résultante de forces techniques. Les politiques économiques ont elles aussi un grand rôle à jouer pour ce qui est de l’adoption et du maintien de régimes de commerce et de paiement ouverts.

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