Chapter

Avant-Propos

Author(s):
International Monetary Fund. Research Dept.
Published Date:
May 2003
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Il est communément admis que les réformes structurelles – entendons par là les changements institutionnels fondamentaux visant à rendre une économie plus performante – sont d’une importance primordiale pour libérer pleinement le potentiel de l’économie de la planète. Qu’il s’agisse de réduire les tarifs douaniers élevés subsistant en Amérique latine, de libéraliser des marchés du travail sclérosés en Europe, de restructurer les banques et les entreprises au Japon ou en Chine, de donner plus de transparence au gouvernement d’entreprise aux États-Unis, ou de prendre des mesures face au vieillissement de la population un peu partout dans le monde, ces multiples exemples montrent qu’il est des domaines où il faut approfondir les réformes structurelles. Nombreux sont les pays qui reconnaissent l’effet salutaire qu’elles auront sur la croissance à long terme, tout en soulignant à juste titre les coûts transitoires qu’entraîne leur mise en œuvre. C’est sans doute ce qui explique que certains observateurs voient d’un œil désabusé les appels à la réforme structurelle, jugeant que les obstacles politiques sont trop redoutables et qu’elle est vouée à l’échec. Ce scepticisme se justifie peut-être si l’on définit les échéances en semaines ou en mois. En revanche, si l’on se place dans une perspective historique, force est de constater que la structure fondamentale de l’économie ne cesse d’évoluer. Par exemple, dans de nombreux pays, la fin du vingtième siècle a été marquée par la transition d’une planification centrale à une économie davantage axée sur le marché.

À elle seule, l’analyse économique ne peut répondre à la question de savoir si, pour un pays donné, les avantages à long terme d’une réforme particulière justifient ses coûts transitoires. Nous pouvons cependant tenter de mieux quantifier certains de ces avantages et ainsi éclairer le débat. Telle a été notre démarche dans les chapitres III et IV du présent numéro des Perspectives de l’économie mondiale.

Rôle des institutions dans la croissance

Le chapitre III part du récent regain d’intérêt de la recherche pour les facteurs institutionnels afin d’expliquer les disparités économiques entre les différents pays. Les économistes s’accordent de plus en plus à reconnaître que les différences de capital physique et de scolarisation ne peuvent à elles seules justifier les écarts considérables de revenu par habitant – de 100 dollars par an dans certains pays d’Afrique subsaharienne, à 40.000 dollars dans les pays industriels les plus riches. Le chapitre passe en revue plusieurs indicateurs de qualité institutionnelle qui traduisent, par exemple, le degré de corruption, les droits politiques, l’efficacité du secteur public, le fardeau réglementaire et l’état de droit. Suivant une démarche analogue à celle d’autres études récentes, qui s’efforcent également de faire la part de la «causalité inverse» (en effet, il se peut que les institutions soient elles-mêmes tributaires du niveau de richesse), nous constatons qu’il existe une corrélation positive marquée entre la qualité des institutions et le revenu par habitant. Qui plus est, ce lien est étonnamment robuste. Les graphiques 3.1 et 3.2 (pages 105 et 107) sont particulièrement éloquents à cet égard. Il apparaît que si la qualité des institutions d’Afrique subsaharienne se situait au niveau observé dans les économies asiatiques en développement, le revenu annuel par habitant augmenterait de 80% et passerait de 800 à 1.400 dollars. Si, à leur tour, les économies en développement d’Asie étaient dotées d’institutions d’un niveau équivalant à la moyenne de l’échantillon, leur revenu par habitant atteindrait 2.500 dollars, et serait donc pratiquement doublé. Outre ces spectaculaires effets ponctuels sur le revenu, la réforme des institutions peut également agir sur les taux de croissance futurs. La croissance annuelle du revenu par habitant en Afrique subsaharienne gagnerait près de 2% si les institutions se hissaient au niveau de la moyenne mondiale. En outre, la volatilité des taux de croissance annuels serait inférieure de plus de 15%. Le chapitre III examine brièvement les moyens qu’un pays pourrait déployer pour réformer ses institutions et met en lumière certains principes de base. Par exemple, toute économie de marché doit pouvoir s’appuyer sur des institutions qui protègent les droits de propriété, pré servent l’état de droit, assurent la stabilité macroéconomique et réglementaire et favorisent la cohésion sociale. Nous rappelions, toutefois, que les mesures concrètes d’application, y compris la définition des échéances et l’articulation des réformes, doivent être évaluées au cas par cas. Enfin, nous montrons comment l’intégration à certains espaces économiques internationaux peut contribuer à accélérer et renforcer le processus de réforme. L’adhésion à l’Union européenne et l’accession à l’Organisation mondiale du commerce sont d’importants exemples à cet égard. Cela dit, la détermination des pays et l’internalisation des réformes institutionnelles sont les atouts les plus précieux pour réussir sur cette voie.

Impact quantitatif potentiel des réformes structurelles sur le chômage en Europe

Le chapitre IV est aussi consacré aux réformes institutionnelles, abordées cette fois sous l’angle plus étroit du marché du travail. L’accent est mis sur l’Europe continentale, où la générosité des régimes d’indemnisation du chômage, la centralisation des négociations salariales, la protection très stricte de l’emploi (moyennant des coûts de licenciement élevés, par exemple) et les forts prélèvements sur les revenus du travail ont porté le chômage à des taux nettement supérieurs à ceux observés aux États-Unis. (Les pays qui ont réformé en profondeur leur marché du travail, tels que le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, affichent d’ores et déjà un taux de chômage nettement inférieur à celui de la plupart des pays d’Europe continentale.) Il apparaît que, si la compétitivil,é du marché du travail européen convergeait vers celle du marché américain, le chômage enregistrerait une décrue spectaculaire en Europe (supérieure à 3% pour l’ensemble de la zone euro), et que la consommation et l’investissement augmenteraient de plus de 5% à moyen terme. Et si les marchés européens des produits s’alignaient, de même, sur les conditions de concurrence en vigueur aux États-Unis, les gains de production doubleraient en Europe pour approcher 10%. Ces chiffres sont obtenus à partir de deux méthodes distinctes qui donnent des résultats d’une similitude surprenante. La première repose sur des données globales relatives aux institutions du marché du travail de vingt pays de l’OCDE suivis sur quatre décennies. Notons au passage que les données de base incluent bon nombre d’épisodes que les opposants à la réforme du marché du travail invoquent souvent comme preuve de l’inutilité des réformes, tels que l’expérience des années 60 et 70 ou l’exemple des pays scandinaves. La seconde méthode repose sur le nouveau «Modèle de l’économie mondiale» (MEM) que le FMI met au point pour remplacer, à terme, le cadre d’analyse plus ancien utilisé à l’heure actuelle. Ce nouveau modèle met en application la «nouvelle macroéconomie en économie ouverte», qui tend de plus en plus à supplanter l’ancien cadre keynésien dans lequel s’inscrivent la plupart des modèles employés à l’heure actuelle, y compris par le FMI1. Notre réflexion s’appuie aussi sur les recherches parallèles conduites simultanément par d’autres institutions telles que la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre ou le Conseil des gouverneurs du Système fédéral de réserve des États-Unis, ainsi que sur divers travaux menés en collaboration par les services de ces institutions et d’autres organismes. Avec le MEM, il sera possible en principe d’analyser non seulement les effets à long terme de la réforme du marché du travail, mais aussi la dynamique du processus de transition qu’elle entraîne. Il est d’autant plus important d’essayer de quantifier les coûts de cette transition que, comme nous l’avons dit plus haut, les préoccupations qu’elle soulève opposent, dans bon nombre de pays, de sérieux obstacles aux réformes structurelles.

Études conjoncturelles: levier financier des entreprises et effets rémanents de l’éclatement de la bulle des actifs

Enfin, le chapitre II réunit deux essais consacrés à des aspects essentiels de la conjoncture actuelle. Premièrement, lors du boom des années 90, comme durant la plupart de ceux qui l’ont précédé, les entreprises se sont lourdement endettées aux États-Unis et en Europe – le Japon constituant à l’évidence un cas à part. Dans quelle mesure les entreprises ont-elles réussi aujourd’hui à réduire leur «levier financier» ou, en d’autres termes, à rebâtir leurs bilans? Plutôt que de nous en tenir seulement aux mesures agrégées à l’échelle des économies, nous avons choisi d’analyser les preuves recueillies au niveau microéconomique, celui des entreprises elles-mêmes, afin de mieux chiffrer les effets qui se manifestent sur ce plan et d’identifier les problèmes intersectoriels. Dans quelle mesure le poids des dettes accumulées freine-t-il, aujourd’hui encore, l’investissement? L’étude vise à répondre à cette question et montre que, dans le passé, l’ampleur du levier financier a eu sans conteste un impact très négatif sur l’investissement. Bien qu’elle repose sur des données allant jusqu’à la fin de 2001 seulement, faute de statistiques plus récentes, les services du FMI concluent que la dette des entreprises reste un problème dans de nombreuses régions. Les taux se situant aujourd’hui à des niveaux historiquement bas, les charges d’intérêts associées à ce lourd endettement sont bien sûr moins lourdes, ce qui permet aux entreprises de disposer d’une trésorerie confortable après paiement des intérêts. Cela dit, cet accroissement de la liquidité des entreprises ne semble pas avoir suffi, loin s’en faut, à redresser véritablement les bilans – sans parler des problèmes rencontrés par beaucoup d’entreprises qui doivent injecter des liquidités dans leurs régimes de retraite gravement sous-financés en raison de la forte baisse des marchés boursiers dans le monde l’an passé. Il ressort donc de cette étude que le levier financier des entreprises demeure important dans certaines régions, qu’il pèsera sans doute sur une éventuelle reprise de l’investissement et que son impact sera plus sensible en Europe qu’aux États-Unis. Selon les estimations, en effet, l’amplification du levier financier dans la zone euro depuis 1999 aurait fait chuter les dépenses d’investissement d’environ 1,3% du PIB en 2001 par rapport au niveau qu’elles auraient atteint sans cela, et son effet a été moins sensible aux États-Unis. Compte tenu du marasme persistant des marchés boursiers et de son impact sur les ratios d’endettement, ces résultats seraient encore amplifiés si l’on étendait la période jusqu’à la fin de 2002.

Une seconde menace plane sur l’économie mondiale: les répercussions de l’éclatement de la bulle des prix des actifs des années 90. Le second essai du chapitre II examine dans quelle mesure les retombées de cet événement ont fini de se faire sentir à travers le système, auquel cas on pourrait penser que les vents contraires qui bloquent la reprise vont diminuer. Il est permis de se montrer optimiste, car la chute des marchés boursiers observée jusqu’à présent n’est pas atypique si on la compare aux «effondrements» qui ont succédé à d’autres «envolées» des cours des actions dans le passé. Le revers de la médaille, cependant, tient à ce que dans certains pays industrialisés, les prix des logements ont à l’évidence atteint un seuil qui permet de parler d’«envolée» du marché immobilier, et que 40% des épisodes de ce type ont été suivis d’un effondrement des prix, la chute observée oscillant en général entre 25 et 30%. Les pertes de production cumulées qui suivent l’effondrement du marché immobilier peuvent être très graves (8% du PIB, en moyenne), bien qu’elles s’étalent d’ordinaire sur deux ou trois ans.

Kenneth Rogoff

Conseiller économique et Directeur du Département des études

Bibliographie

Voir Obstfeld and Rogoff (1995, 1996) et les études de Lane (2001) ou Engel (2002).

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