Building Integrated Economies in West Africa
Chapter

Chapitre 17. Injections de liquidité et risques

Author(s):
Alexei Kireyev
Published Date:
September 2016
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Author(s)
John Hooley

En 2013, la position de liquidité du système bancaire commercial vis-à-vis de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) est passée d’un excédent structurel de liquidités à un déficit. Cela s’explique par la forte augmentation des emprunts de banques commerciales auprès de la banque centrale, qui ont servi à financer des achats de titres d’État. Fondamentalement, il est probable que cette évolution découle à la fois de l’accentuation des déséquilibres budgétaires et extérieurs et des activités de portage de certaines banques. Cette situation pose à son tour des risques pour la stabilité budgétaire et financière, le développement du secteur financier et l’efficacité de la politique monétaire. Les autorités de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) devraient néanmoins surveiller de près l’évolution de la liquidité et se demander s’il ne serait pas indiqué d’agir par anticipation afin d’éviter que ces risques ne se matérialisent. Les mesures qui pourraient être prises sont les suivantes : réduire les déficits budgétaires dans chaque pays, ce qui ferait baisser la demande de financement des banques commerciales par la banque centrale; décourager les activités de portage par les banques commerciales; atténuer les distorsions sur le marché par des changements de la réglementationprudentielle; assouplir les contraintes réglementaires à l’entrée sur le marché d’établissements financiers autres que les banques nationales et faire en sorte qu’une plus forte proportion de la dette publique prenne la forme d’émissions internationales.

Augmentation des injections de liquidité

Depuis 2011, les banques commerciales de l’UEMOA intensifient fortement leur recours aux liquidités de la BCEAO, et leur excédent de liquidité structurel a ainsi cédé la place à un déficit (graphique 17.1, plage 1). Entre fin 2011 et fin novembre 2014, l’encours total des crédits consentis par la BCEAO aux banques commerciales est passé de 630 milliards de francs CFA à 1.980 milliards de francs CFA. Durant cette même période, les réserves propres de ces banques à la BCEAO sont descendues de 890 milliards de francs CFA à -500 milliards de francs CFA, d’où une baisse du ratio de couverture (réserves propres/réserves obligatoires) de 0,8 à —0,7. C’est ainsi que le solde de liquidité du système bancaire à l’égard de la banque centrale, qui était excédentaire, est devenu déficitaire en 2013. Un déficit de liquidité du secteur bancaire est en principe souhaitable, car il peut donner à la BCEAO une plus grande influence sur la transmission de la politique monétaire.

Graphique 17.1.UEMOA : évolution des bilans des banques commerciales

Les achats de titres d’État étaient la principale contrepartie de l’augmentation des emprunts auprès de la BCEAO (graphique 17.1, plage 3). Entre 2011 et 2014, les banques commerciales ont accru leurs avoirs en titres d’État, qui sont passés de 17,7 % à 22,0 % du total des actifs, soit un ordre de grandeur comparable à l’augmentation des emprunts auprès de la BCEAO (de 4,3 % à 9,0 % du total des actifs). Au cours de la même période, le niveau des réserves excédentaires des banques est resté à peu près constant (graphique 17.1, plage 2), ce qui indiquerait que les banques ont accru leurs emprunts auprès de la banque centrale non pas à des fins de gestion de liquidité, mais pour financer l’augmentation des prêts à l’État. Les données recueillies auprès de chaque banque à partir de 2014 (graphique 17.1, plage 4) mettent d’ailleurs aussi en évidence une corrélation entre augmentation des emprunts auprès de la BCEAO et accroissement des avoirs en titres d’État.

À l’heure actuelle, environ la moitié du système bancaire fait appel aux guichets de liquidités de la BCEAO. Il ressort des données recueillies auprès de chaque établissement bancaire que 46 banques sur un total de 106 établissements ayant fourni des données pour les tests de résistance à la fin du deuxième trimestre de 2014 avaient des emprunts auprès de la BCEAO. Les plus gros utilisateurs des liquidités de la BCEAO se trouvaient au Bénin, suivi du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso.

Les comparaisons internationales révèlent que le niveau de liquidité fournie par la banque centrale aux banques commerciales est exceptionnellement élevé dans le cas de l’UEMOA. En 2014, les crédits de la BCEAO représentaient environ 9 % des actifs des banques commerciales de l’UEMOA, contre moins de 1 % dans les autres pays comparables d’Afrique (graphique 17.1, plage 5). Enfin, si le niveau des titres d’État détenus par les banques commerciales de l’UEMOA est davantage comparable à celui d’autres pays (environ 20 % des actifs), sa forte augmentation récente ne l’est pas (graphique 17.1, plage 6).

Causes possibles

Les facteurs qui expliquent cette situation tiennent sans doute à la fois à l’accentuation des déséquilibres budgétaires et extérieurs et aux activités de portage des banques.

En 2014, le déficit budgétaire global de l’UEMOA a atteint le niveau record de 4,7 % du PIB (graphique 17.2, plage 1). Pour une large part, ces emprunts supplémentaires ont nécessairement été financés par les banques commerciales nationales compte tenu de l’absence d’investisseurs nationaux non bancaires et des limites que l’UEMOA impose à ses membres en matière d’emprunts extérieurs pour préserver la viabilité de la dette extérieure après l’allégement de dette.

Graphique 17.2.UEMOA : déséquilibres budgétaires et extérieurs

Sources : autorités nationales; calculs des services du FMI.

En outre, le fait que les banques commerciales ont apparemment financé leurs nouveaux prêts à l’État avec des crédits de la banque centrale semble indiquer que le niveau actuel des emprunts publics est peut-être excessif par rapport à la capacité du marché régional. L’accentuation des contraintes de financement apparaît aussi dans les données relatives aux adjudications de bons du Trésor de l’UEMOA, qui ont été sous-souscrites en 2014.

Le creusement des déficits budgétaires a aussi coïncidé avec le creusement des déficits extérieurs. Le déficit extérieur courant de l’UEMOA a été de 7,2 % du PIB en 2014, contre 2 % en 2011. La demande de devises des importateurs ayant augmenté, les réserves de change des banques commerciales ont diminué, ce qui a conduit à une détérioration de leur position de liquidité. La BCEAO a donc été obligée de combler le manque de liquidité afin de respecter son objectif opérationnel qui est de maintenir les taux du marché monétaire à court terme proches des taux directeurs.

Il ressort des contacts avec le marché que certaines banques ont sans doute profité des financements à court terme bon marché de la BCEAO pour acheter des titres d’État à plus long terme et à rendement supérieur. Compte tenu de l’écart important entre le taux minimum de soumission de la BCEAO et celui des bons du Trésor (respectivement 2,5 % et environ 5 % à fin 2014), cette stratégie a pu être très rentable pour les banques (graphique 17.3).

Graphique 17.3.UEMOA : taux d’intérêt (En pourcentage)

Source : Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Risques pour la stabilité

Le niveau élevé et croissant des liquidités fournies par la banque centrale aux banques commerciales présente plusieurs risques macrofinanciers, notamment pour la stabilité budgétaire et financière, le développement du secteur financier et l’efficacité de la politique macroéconomique.

Premièrement, les emprunts de l’État qui sont indirectement financés par les crédits à court terme de la BCEAO posent un risque de liquidité pour les États et les banques. En effet, si les États de l’UEMOA deviennent trop tributaires des injections de liquidité de la BCEAO pour financer leurs déficits, un durcissement de la politique monétaire pourrait engendrer un déficit de financement. En même temps, un durcissement monétaire pourrait empêcher les banques de financer leurs avoirs en titres d’État à plus long terme. Si, faute d’un marché secondaire liquide, les banques sont dans l’impossibilité de vendre ces titres, la stabilité financière pourrait être mise à mal.

Deuxièmement, une forte concentration de titres d’État dans le système bancaire national crée des risques d’interdépendance pernicieuse entre État et banques. En 2013, 26 % de la dette publique était détenue par le secteur bancaire national, contre 17 % en 2010. Une forte concentration de titres d’État dans le système bancaire national engendre une interaction directe entre la stabilité budgétaire et celle du secteur bancaire. Les banques de l’UEMOA sont protégées des risques de marché par la détention de titres d’État jusqu’à l’échéance (et aussi par l’absence d’un marché secondaire qui fonctionne bien). Cependant, la défaillance d’un ou de plusieurs membres de l’UEMOA pourrait quand même présenter des risques pour la solvabilité des banques, car celles-ci ne sont pas obligées de détenir des fonds propres en contrepartie des prêts qu’elles accordent aux États. D’un autre côté, les États de l’UEMOA pourraient avoir du mal à financer leurs déficits en cas d’instabilité de leur système bancaire national.

Troisièmement, le développement du marché interbancaire et des autres marchés financiers pourrait être entravé. Le développement du marché interbancaire pourrait être freiné si les banques peuvent emprunter à la banque centrale plus facilement et à un coût moindre qu’auprès des autres banques. De fait, entre 2013 et 2014, l’activité sur le marché interbancaire s’est contractée de 8 % (graphique 17.4). D’un autre côté, la forte demande de crédit bancaire de la part de l’État risque d’empêcher le développement des marchés de crédit pour les consommateurs et les entreprises. Ce sous-développement nuit à son tour à l’efficience du secteur financier (avec des conséquences qui peuvent être néfastes pour la croissance), mais aussi à sa résilience, car les banques sont entièrement tributaires d’un seul fournisseur de liquidité, la banque centrale.

Graphique 17.4.UEMOA : activité du marché interbancaire par échéances (Variation de 2013 à 2014, en milliards de francs CFA et en pourcentage)

Source : Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Enfin, la politique monétaire risque de ne pas jouer un rôle optimal et le mécanisme de transmission peut être affaibli. Si les risques susmentionnés pour la stabilité budgétaire et financière se matérialisent, le coût d’un durcissement de la politique monétaire sera plus élevé face à une accentuation des tensions inflationnistes. En outre, dans la mesure où le niveau élevé des prêts de la banque centrale aux banques commerciales freine le développement du marché interbancaire, la transmission de la politique monétaire sera affaiblie. Sur les marchés financiers développés, la transmission des taux directeurs par les contreparties directes de la banque centrale à l’ensemble du système financier s’effectue en règle générale par le biais du marché interbancaire. Celui-ci n’étant pas suffisamment développé dans l’UEMOA, ce mécanisme de transmission n’est pas pleinement opérationnel.

Options de politique générale

Les autorités de l’UEMOA devraient surveiller de près la fourniture de liquidité par la banque centrale aux banques commerciales et, compte tenu des risques susmentionnés, envisager éventuellement de prendre des mesures par anticipation. Ces mesures pourraient concerner à la fois la politique budgétaire, la politique monétaire, la politique prudentielle et la gestion de la dette.

Une réduction des déficits budgétaires est sans doute le moyen le plus efficace de faire baisser le niveau aujourd’hui élevé de la liquidité fournie aux banques commerciales par la banque centrale. La diminution des déficits budgétaires réduirait vraisemblablement la demande de financement par la banque centrale émanant des banques commerciales. Mais elle contribuerait aussi à améliorer le déficit extérieur et, partant, atténuerait les tensions sur la position de liquidité des banques qui résultent des ponctions sur leurs avoirs en devises.

Par conséquent, il est crucial que les autorités mettent en œuvre les plans d’assainissement prévus. Selon les projections, le déficit budgétaire tomberait à 2,8 % du PIB, et le déficit extérieur courant (dons compris) à 5,5 % du PIB, d’ici 2019. Si l’assainissement prévu n’a pas lieu, la politique monétaire devra être durcie de manière à réduire la demande du secteur privé pour préserver la stabilité extérieure.

Les règles régissant les injections de liquidité de la banque centrale pourraient être modifiées de manière à décourager les activités de portage des banques commerciales. Compte tenu de l’environnement actuel plutôt favorable en matière d’inflation, un relèvement du taux directeur n’est pas indiqué. Cependant, la BCEAO pourrait prendre des mesures plus ciblées pour limiter les apports de liquidités uniquement dans le cas des banques qui sont les plus grosses consommatrices de prêts de la banque centrale. Par exemple, le ratio de refinancement (encours maximum autorisé des refinancements de la BCEAO en proportion du total des actifs, appliqué banque par banque) pourrait être abaissé par rapport au niveau actuel de 35 %.

Les distorsions sur le marché qui incitent les banques à investir dans des titres d’État pourraient être atténuées par des changements de la réglementation prudentielle. Par exemple, la pondération, aujourd’hui égale à zéro, des avoirs des banques en titres d’État aux fins du calcul des fonds propres obligatoires pourrait être relevée. L’exonération fiscale dont bénéficient les intérêts perçus sur les avoirs en titres d’État pourrait aussi être supprimée.

Les contraintes réglementaires à l’entrée sur le marché d’établissements financiers autres que les banques nationales pourraient être assouplies. Une plus grande présence sur le marché d’établissements financiers non bancaires, à la fois nationaux et étrangers, au sein de l’UEMOA pourrait alléger la charge que fait peser sur le système bancaire national le financement des emprunts de l’État.

Enfin, une plus grande proportion de la dette publique pourrait prendre la forme d’émissions internationales. La détention d’une plus grande proportion de la dette publique par des étrangers allégerait aussi la charge que fait peser sur le système bancaire national le financement de la dette publique et atténuerait les interactions pernicieuses entre État et banques. Il faudrait en revanche éviter qu’une augmentation éventuelle de la dette extérieure ne compromette la viabilité de la dette.

Bibliographie

    Kireyev, A.2015. “How to Improve the Effectiveness of Monetary Policy in the West African Economic and Monetary Union.IMF Working Paper 15/99, International Monetary Fund, Washington.

    Mishra, P., P.Montiel, and A.Spilimbergo.2012. “Monetary Transmission in Low-Income Countries: Effectiveness and Policy Implications.IMF Economic Review60(2): 270302.

    Saxegaard, M.2006. “Excess Liquidity and Effectiveness of Monetary Policy: Evidence from Sub-Saharan Africa.IMF Working Paper 06/15, International Monetary Fund, Washington.

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