Building Integrated Economies in West Africa
Chapter

Chapitre 7. Croissance solidaire et égalité

Author(s):
Alexei Kireyev
Published Date:
September 2016
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Author(s)
Alexei Kireyev, Stefan Klos, Christina Kolerus and Monique Newiak 

Les effets de la croissance dépendent fortement de ses caractéristiques en termes de redistribution. L’égalité est l’enjeu fondamental : les bienfaits de la croissance sont-ils répartis à parts égales entre les différents groupes de revenus? Chaque groupe de revenus et chaque sexe ont-ils les mêmes possibilités de contribuer équitablement à la croissance? La pauvreté a certes chuté ces deux dernières décennies dans la plupart des pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), mais son rythme de réduction a ralenti ces dernières années. Si les indicateurs disponibles donnent parfois des signaux contradictoires sur l’évolution de la distribution des revenus, deux études de cas, l’une portant sur le Sénégal et l’autre sur le Mali, semblent indiquer que les individus situés au milieu de la distribution sont ceux qui bénéficient le plus de la croissance, en particulier les individus vivant en zone urbaine. Afin de poursuivre la diminution de la pauvreté et de rendre la croissance plus solidaire, il faudrait maintenir la croissance à un taux élevé et étudier les possibilités de croissance dans les secteurs représentant un haut potentiel de revenu pour les pauvres. Des politiques sociales mieux ciblées et une attention accrue à la distribution régionale des dépenses permettraient également de faire reculer la pauvreté et de parvenir à une croissance plus solidaire. La réduction des inégalités de genre et des inégalités de revenu pourrait considérablement renforcer la croissance dans l’UEMOA.

Croissance et réduction de la pauvreté

L’épisode de forte croissance qui a commencé en Afrique subsaharienne au début des années 90 a globalement profité au plus grand nombre. Le rapport intitulé Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne, publié en octobre 2011, montre que, même si la reprise de la croissance s’est accompagnée d’une réduction de la pauvreté relativement faible, des progrès ont été accomplis dans le domaine de l’égalité ainsi que sur le plan social et sanitaire (FMI, 2011). Dans le même temps, la crise financière mondiale et les bouleversements sociaux dans différentes parties du monde ont avivé la conscience à l’échelle mondiale des conséquences qu’un accroissement des inégalités pourrait avoir sur la stabilité économique et sociale et sur la viabilité de la croissance (Berg et Ostry, 2011). En raison des aspects sociaux et politiques de cette question, il est important de s’intéresser au partage des bienfaits de la croissance dans chacun des pays africains.

Sénégal

Le niveau de pauvreté globale est plus faible au Sénégal que dans la plupart des autres pays d’Afrique subsaharienne. Si l’on se réfère au seuil de pauvreté international révisé, en règle générale légèrement différent du seuil de pauvreté national, le Sénégal se situe dans le premier quart des pays d’Afrique subsaharienne pour lesquels on dispose de données (graphique 7.1). Au seuil de pauvreté de 1,25 dollar par jour (aux prix de 2005), le niveau de pauvreté au Sénégal était, en 2011, comparable à celui de l’Éthiopie et du Ghana, mais il était supérieur à celui de certains pays de la région comme le Gabon, le Cameroun et la Côte d’Ivoire.

Graphique 7.1.Taux de pauvreté aux seuils de pauvreté internationaux

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.

Note : PPA = parité de pouvoir d’achat.

L’enquête auprès des ménages sénégalais menée en 2011 a montré que le niveau de pauvreté reste élevé même s’il a reculé ces vingt dernières années. Plus de 6 millions de personnes vivaient dans un ménage dont le revenu était inférieur au seuil de pauvreté national. En 1994–2001, la croissance du PIB s’élevait à environ 5 % par an, le taux de pauvreté a diminué significativement, passant de 68 % en 1994/95 à 55 % en 2001/02. En 2002–05, la croissance du PIB a atteint 4,7 %, ce qui a permis de continuer à faire reculer le taux de pauvreté, qui s’est établi à 48,5 %. Toutefois, depuis 2005–06, des chocs répétés ont contribué à réduire la croissance du revenu par habitant à un niveau un peu plus élevé que le taux de croissance de la population. L’enquête auprès des ménages de 2011 menée au Sénégal a indiqué que, ces cinq dernières années, l’incidence de la pauvreté n’a baissé que de 1,8 point de pourcentage pour atteindre 46,7 %.

La croissance est généralement qualifiée de favorable aux pauvres si elle fait reculer la pauvreté. Plusieurs indicateurs sont utilisés pour mesurer l’évolution de la pauvreté : la part de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté; la consommation, les revenus ou les dépenses par mois et par habitant; et l’écart de pauvreté. Le seuil de pauvreté est le niveau de revenu minimum considéré comme nécessaire pour satisfaire les besoins de consommation de base dans un pays donné. Il varie d’un pays à l’autre. À des fins de comparaison internationale, deux seuils de pauvreté sont généralement utilisés : un seuil fixé à 1,25 dollar par jour et un autre à 2 dollars par jour, en parité de pouvoir d’achat de 2005. “L’écart de pauvreté est l’écart moyen entre le revenu des pauvres et le seuil de pauvreté, exprimé en pourcentage du seuil de pauvreté (les non-pauvres ayant un écart nul). Cette mesure rend compte de la sévérité de la pauvreté et de son incidence.

Le récent épisode prolongé de croissance a fait reculer la pauvreté de manière significative. D’après plusieurs enquêtes auprès des ménages, la pauvreté au Sénégal, définie comme la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national, a diminué, passant de 55,2 % en 2001 à 46,7 % en 2011 (tableau 7.1). Quant à l’écart de pauvreté, il a également baissé : s’élevant à 17,2 % en 2001, il atteignait 14,5 % en 2011. D’après d’autres indicateurs, il existerait une tendance continue à la réduction de la pauvreté, même si le rythme de réduction s’est essoufflé dans la deuxième partie de la décennie et qu’il n’est peut-être pas statistiquement significatif entre 2006 et 2011.

Tableau 7.1.Sénégal : indicateurs de pauvreté, 2001–11
200120052011
Incidence de la pauvreté55,248,346,7
Intervalle de confiance (95 %)52,9-57,546,1-50,644,1-49,3
Écart de pauvreté17,315,514,5
Source : Agence nationale de statistique et de la démographie, 2012, www.ansd.sn.
Source : Agence nationale de statistique et de la démographie, 2012, www.ansd.sn.

Les progrès accomplis en matière de réduction de la pauvreté ont été plus importants au Sénégal que dans d’autres pays de la région. Entre 1994 et 2005, la part de la population vivant avec moins de 1,25 dollar par jour a diminué d’environ 20 points de pourcentage, et la part de la population vivant avec moins de 2 dollars par jour, de 19 points de pourcentage (graphique 7.2). D’après ce dernier indicateur, peut-être plus pertinent dans le cas du Sénégal, la pauvreté a chuté plus rapidement au Sénégal, étant donné son revenu par habitant, que dans d’autres pays de l’UEMOA (15 points de pourcentage) à peu près sur la même période. Le processus de réduction de la pauvreté dans la région a été significativement freiné par l’accroissement de la pauvreté en Guinée Bissau et en Côte d’Ivoire lors des crises politiques qu’ont connues ces pays.

Graphique 7.2.Évolution du taux de pauvreté

Source : PovCalNet, Banque mondiale, 2013, http://iresearch.worldbank.org/PovCalNet.

Note : prix PPA de 2005. Taux de pauvreté correspondant respectivement aux seuils de pauvreté de 1,25 dollar et de 2 dollars par jour lors de la dernière année disponible figurant entre parenthèses. Évolution par rapport à 1994 pour le Burkina Faso, 1985 pour la Côte d’Ivoire, 1991 pour la Guinée Bissau, 1994 pour le Mali, 1992 pour le Niger et 1994 pour le Sénégal.

Le niveau de pauvreté varie également de façon importante entre les différentes régions du Sénégal. En 2011, par exemple, l’incidence de la pauvreté dans les régions les plus pauvres (comme Kolda, Fatick et Ziguinchor) était comprise entre 67 % et 73 %, contre seulement 26 % dans la région de Dakar.

Ce résultat est le signe d’une croissance plus dynamique et d’une plus grande sensibilité de la réduction de la pauvreté à la croissance au Sénégal. Contrairement à un certain nombre de pays de l’UEMOA, en particulier ceux touchés par des conflits intérieurs ou des crises (comme la Guinée Bissau et la Côte d’Ivoire dans les années 2000), le taux de croissance du PIB réel par habitant était toujours positif en 1995–2011 et relativement élevé certaines années (graphique 7.3, plage 1). En outre, l’élasticité de la réduction de la pauvreté à la croissance des revenus par habitant a été importante au Sénégal par rapport à d’autres pays de la région. En 2001–11, cette élasticité valait environ –1,3 au Sénégal, soit un niveau supérieur à celui d’autres pays de l’UEMOA en rapide expansion (Burkina Faso, par exemple) (graphique 7.3, plage 2).

Bien que la croissance semble avoir joué un rôle important dans la réduction de la pauvreté, il convient de considérer ce constat avec prudence. Premièrement, une augmentation du PIB réel par habitant n’entraîne pas obligatoirement une réduction de la pauvreté. Il est nécessaire d’obtenir des informations complémentaires sur la répartition du revenu supplémentaire induit par la croissance entre les différents groupes qui composent la population. Si la distribution initiale des revenus est fortement inégale, il est possible que la croissance n’ait pas d’effet significatif sur la pauvreté. Dans un cas extrême, si la part la plus riche de la population s’empare de l’ensemble des bienfaits de la croissance, l’effet de la croissance sur la réduction de la pauvreté peut s’avérer négatif. Deuxièmement, l’élasticité de la réduction de la pauvreté à la croissance des revenus par habitant dépend de la forme de la courbe de distribution des revenus ou de la consommation et de la position du seuil de pauvreté par rapport à cette distribution. Normalement, plus le seuil de pauvreté est proche de la médiane de la distribution des revenus, plus l’élasticité du taux de pauvreté à la croissance du PIB réel par habitant est élevée. Enfin, des enquêtes auprès des ménages plus régulières s’appuyant sur des méthodologies homogènes sont nécessaires pour évaluer le partage des bienfaits de la croissance au cours du temps. Une telle analyse d’impact gagnerait à utiliser des techniques économétriques plus élaborées, ce qui est difficile en l’absence de bases de données à haute fréquence sur la pauvreté.

Graphique 7.3.Facteurs de la croissance favorable aux pauvres

Sources : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde; FMI, Perspectives de l’économie mondiale; estimations des services du FMI.

Courbes d’incidence de la croissance

La croissance est généralement considérée comme solidaire si ses bienfaits sont partagés par le plus grand nombre. Même s’il n’existe pas de définition communément acceptée, la croissance solidaire lie fort taux de croissance et perspectives d’emploi productif ouvertes à tous, de façon à ce que tous les segments de la société puissent profiter de la croissance et de l’emploi, tout en permettant une correction des inégalités, en particulier celles qui touchent les plus pauvres (voir FMI (2013) pour un aperçu général). À des fins d’analyse, la croissance est généralement qualifiée de solidaire si : elle se maintient durablement à un taux élevé, elle concerne de nombreux secteurs, elle crée des possibilités d’emploi productif, et elle mobilise une grande partie de la force de travail d’un pays. Parmi ses autres caractéristiques, on retrouve l’égalité de genre, la diversification régionale et l’autonomisation des pauvres, notamment par le biais d’institutions solidaires. Ce chapitre ne porte que sur les caractéristiques de la croissance en termes de redistribution. Par conséquent, la croissance est ici considérée comme solidaire si elle réduit les inégalités.

Plusieurs indicateurs statistiques permettent d’évaluer différents aspects de la croissance solidaire dans cette acception étroite. L’écart de pauvreté au carré mesure le niveau d’inégalité puisqu’il rend compte des disparités quant à la sévérité de la pauvreté parmi les pauvres. L’indice de Watts est un indicateur de pauvreté sensible à la distribution des revenus puisqu’il illustre le fait que l’augmentation des revenus d’un ménage pauvre conduit à une réduction de la pauvreté plus forte que dans le cas d’une augmentation semblable des revenus d’un ménage riche. Le coefficient de Gini représente l’écart entre les revenus par décile effectifs et une distribution parfaitement égale des revenus. L’indice de l’écart logarithmique moyen (ELM) est plus sensible aux variations dans la partie inférieure de la distribution des revenus. Le ratio interdécile est le rapport entre le revenu moyen des 10 % les plus riches de la population et le revenu moyen des 10 % les plus pauvres. Enfin, en termes dynamiques, l’augmentation des revenus dans les déciles inférieurs peut être comparée avec l’augmentation moyenne des revenus de la population ou avec l’augmentation des revenus dans les déciles supérieurs. Si le revenu du décile inférieur a tendance à augmenter proportionnellement au revenu moyen ou plus rapidement que ce dernier, alors la croissance est considérée comme solidaire. Si l’écart de pauvreté au carré et l’indice de Watts prennent en compte de façon indirecte les caractéristiques de la croissance en termes de redistribution, tous les autres indicateurs mesurent le niveau d’égalité directement.

Sénégal

Différents indicateurs statistiques permettent d’affirmer que, bien que la pauvreté ait reculé, les inégalités globales n’ont pratiquement pas changé au Sénégal. Entre 1994 et 2011, l’écart de pauvreté au carré s’est réduit de plus de moitié, ce qui indique que la pauvreté des plus démunis s’est atténuée (tableau 7.2). L’indice de Watts a également fortement baissé, signe d’une amélioration plus rapide de la situation des individus aux revenus les plus faibles par rapport au reste de la population. Dans le même temps, tant le coefficient de Gini que l’indice ELM ont baissé entre 1994 et 2005 avant d’augmenter entre 2005 et 2011, ce qui suggère que le niveau global d’inégalité n’a pas beaucoup évolué.

Tableau 7.2.Sénégal : indicateurs d’inégalité, 1994–20111
Écart de pauvreté au carréIndice de WattsCoefficient de GiniIndice ELM
19949,090,2741,440,30
20016,180,1941,250,29
20054,670,1539,190,26
20113,770,1240,300,27
Source : PovCalNet, Banque mondiale, 2013.

Calculs en PPA. L’indice de Gini et les parts de revenus peuvent différer des agrégats utilisés dans le calcul des seuils de pauvreté nationaux. L’indice de Gini déterminé à partir des enquêtes auprès des ménages ESAM 2001/02, ESPS 2005/06 et ESPS 2011 s’élevait à 39,2 en 2001, 38,1 en 2005 et 37,8 en 2011. Toutes les parts des revenus/de la consommation par décile sont obtenues à partir du calcul des courbes de Lorenz. Les ménages sont classés par revenu ou par consommation par personne. Les distributions sont pondérées par la population (taille du ménage et facteur d’expansion appliqué aux résultats du présent échantillon).

Source : PovCalNet, Banque mondiale, 2013.

Calculs en PPA. L’indice de Gini et les parts de revenus peuvent différer des agrégats utilisés dans le calcul des seuils de pauvreté nationaux. L’indice de Gini déterminé à partir des enquêtes auprès des ménages ESAM 2001/02, ESPS 2005/06 et ESPS 2011 s’élevait à 39,2 en 2001, 38,1 en 2005 et 37,8 en 2011. Toutes les parts des revenus/de la consommation par décile sont obtenues à partir du calcul des courbes de Lorenz. Les ménages sont classés par revenu ou par consommation par personne. Les distributions sont pondérées par la population (taille du ménage et facteur d’expansion appliqué aux résultats du présent échantillon).

L’étude d’un simple rapport interdécile indique également que le niveau d’inégalité est resté stable d’une manière générale. Le rapport entre la consommation du décile supérieur et celle du décile inférieur n’a pas beaucoup changé entre 1994 et 2011. S’élevant à 12,9 en 1994, il a baissé jusqu’à environ 11,8 en 2001 et en 2005 avant d’augmenter pour s’établir à 12,5 en 2011, indiquant que la consommation des plus riches est 12 à 13 fois plus élevée que celle des plus pauvres. Les deux déciles supérieurs consomment environ la moitié des biens et services dans le pays, soit à peu près autant que les sept derniers déciles (graphique 7.4), ce qui est le signe d’un niveau élevé de disparités de revenus et d’inégalité, bien que plus faible que le niveau moyen observé en Afrique subsaharienne.

Graphique 7.4.Distribution de la pauvreté

Source : PovCalNet, Banque mondiale, 2013.

Note : calculs en PPA. L’indice de Gini et les parts de revenu peuvent différer des agrégats utilisés dans le calcul des seuils de pauvreté nationaux. L’indice de Gini, déterminé à partir des enquêtes auprès des ménages ESAM (enquête spécialisée auprès des ménages) 2001/02, ESPS (enquête suivi de la pauvreté au Sénégal) 2005/06 et ESPS 2011, s’élevait à 39,2 en 2001, 38,1 en 2005 et 37,8 en 2011.

Toutes les parts des revenus/de la consommation par décile sont obtenues à partir du calcul des courbes de Lorenz.

Les ménages sont classés par revenu ou par consommation par personne.

Les distributions sont pondérées par la population (taille du ménage et facteur d’expansion appliqué aux résultats du présent échantillon).

Entre 2006 et 2011, la croissance de la consommation était positive, mais faible, et s’établissait à un niveau semblable dans les différents déciles de la population (graphique 7.5). Le niveau d’inégalité n’a pas changé de façon significative durant cette période, car la consommation des déciles inférieurs n’a progressé qu’à un rythme légèrement supérieur à celle des déciles supérieurs. Entre 2001 et 2005, au contraire, la consommation du quintile inférieur a diminué, alors qu’elle a augmenté de façon significative dans tous les déciles du milieu de la distribution. L’accroissement de la consommation des groupes les plus riches n’était cependant pas significatif.

Graphique 7.5.Croissance de la consommation au Sénégal par groupe de revenu

(En pourcentage)

Sources : enquête sénégalaise auprès des ménages (ESAM) 2001/02; enquête suivi de la pauvreté au Sénégal (ESPS) 2005/06; enquête suivi de la pauvreté au Sénégal (ESPS) 2011.

On peut obtenir une mesure dynamique du partage des bienfaits de la croissance à partir de la courbe d’incidence de la croissance. L’estimation des courbes d’incidence de la croissance est une méthode permettant de déterminer dans quelle mesure chaque décile de ménages tire parti de la croissance (Ravallion et Chen, 2003). Dans la représentation graphique d’une courbe d’incidence de la croissance, l’axe vertical correspond au taux de croissance des dépenses de consommation, et l’axe horizontal, aux dépenses de consommation des percentiles (Foster et al., 2013). La courbe d’incidence de la croissance mesure l’évolution de la consommation de chaque percentile au cours du temps. La courbe est située dans la partie positive du graphique lorsqu’un décile tire parti de la croissance et dans la partie négative lorsqu’un décile voit ses dépenses de consommation baisser en raison de la croissance. La courbe est supérieure à sa moyenne lorsqu’un décile profite davantage de la croissance qu’un ménage moyen.

La courbe est inférieure à la moyenne, mais positive, lorsqu’un décile bénéficie moins de la croissance qu’un ménage moyen. Une pente négative indique que les revenus ou les dépenses des déciles les plus pauvres augmentent plus rapidement que ceux des déciles les plus riches. Dans ce cas, les groupes les plus pauvres rattrapent leur retard par rapport aux plus riches, et c’est pourquoi une pente négative peut être interprétée comme le signe d’une croissance solidaire. Une croissance plus solidaire serait donc indiquée par un changement de la pente de la courbe d’incidence de la croissance, qui positive deviendrait négative, et une réduction de la pauvreté se traduirait par un déplacement vers le haut de la moyenne de la courbe d’incidence de la croissance et de la courbe elle-même.

Même si les courbes d’incidence de la croissance donnent des signaux quelque peu contradictoires sur l’évolution de la distribution des revenus au Sénégal, elles semblent confirmer l’idée selon laquelle la croissance a davantage profité aux individus situés au milieu de la distribution des revenus. Entre 2001 et 2005 (graphique 7.6), la consommation a progressé en moyenne puisque la moyenne de la courbe d’incidence de la croissance se situe dans la partie positive du graphique, poussée vers le haut par la consommation du milieu de la distribution (entre le 3e et le 8e décile). La pente de la courbe d’incidence de la croissance est positive, ce qui indique une certaine augmentation des inégalités durant la période. Entre 2005 et 2011, la moyenne de la courbe d’incidence de la croissance se situe dans la partie positive du graphique, mais la courbe est globalement plate, ce qui suggère que le niveau d’inégalité est resté globalement stable. En moyenne sur la période 2001–11, une augmentation nette de la consommation moyenne corrobore le recul de la pauvreté, dans la mesure où la classe moyenne a amélioré sa position relative. Toutefois, sur l’ensemble de la période, la courbe d’incidence de la croissance présente une pente légèrement positive, ce qui pourrait suggérer que les pauvres ont moins profité des bienfaits de la croissance. Il est possible que cette tendance ne soit pas statistiquement significative, ce qui indiquerait qu’aucun changement important dans la distribution des revenus ne s’est produit à part l’amélioration de la position relative de la classe moyenne. Cette observation générale masque toutefois des différences significatives quant au degré de solidarité de la croissance entre zone urbaine et zone rurale.

Graphique 7.6.Courbes d’incidence de la croissance pour l’ensemble de la population, 2001, 2005, 2011

Source : Banque mondiale, bases de données ESAM2001, ESPS2005, ESPS2011 traitées par le logiciel ADePT 5.1 pour l’analyse économique automatisée, données à l’échelle du ménage. Les données peuvent comprendre des valeurs aberrantes à chaque extrémité de la distribution.

Même si les indicateurs disponibles donnent parfois des indications contradictoires sur l’évolution de la distribution des revenus, une analyse statistique des caractéristiques de la croissance en termes de redistribution semble indiquer que : 1) la pauvreté au Sénégal a chuté ces deux dernières décennies, même si le rythme de réduction de la pauvreté a ralenti ces dernières années; 2) bien que les indicateurs disponibles donnent parfois des signaux contradictoires sur l’évolution de la distribution des revenus, la croissance semble avoir davantage profité aux individus situés au milieu de la distribution des revenus; 3) la classe moyenne a tiré parti de la croissance, principalement en zone urbaine, alors que les plus pauvres et les plus riches ont vu leur situation se dégrader; 4) les bienfaits de la croissance ont été partagés moins équitablement en zone rurale qu’en zone urbaine.

Mali

Au Mali, une croissance assez élevée a permis de faire considérablement reculer la pauvreté. Après une décennie marquée par une croissance par habitant relativement faible dans les années 90, l’activité économique s’est intensifiée et le taux de croissance moyen a atteint 3.2 % durant la période 2001–10. Malgré une croissance du PIB volatile, la part des ménages pauvres au Mali a fortement baissé, passant de 55,6 % en 2001 à 43,6 % en 2010, au seuil de pauvreté national de 453 francs CFA par jour par ménage. En outre, par rapport à d’autres pays, la réduction de la pauvreté dans ce pays a été impressionnante. Alors que la croissance par habitant était semblable au Mali et en Afrique subsaharienne entre 2001 et 2010, la pauvreté a nettement plus reculé au Mali. En témoignent les élasticités de la réduction de la pauvreté à la croissance du PIB plus élevées au Mali que dans des pays comparables (graphique 7.7).

Graphique 7.7.Degré de solidarité de la croissance au Mali

Au Mali, la croissance économique a été dans une large mesure solidaire, ce qui signifie qu’elle ne s’est pas accompagnée d’un accroissement des inégalités (Rauniyar et Kanbur, 2010), ou d’une réduction de la part du quintile inférieur dans la distribution des revenus. Durant la période 2001–10, la courbe d’incidence de la croissance, qui décrit l’évolution de la consommation des ménages en fonction des percentiles de consommation, présente une pente nettement négative, signe d’une augmentation de la consommation des ménages les plus pauvres par rapport à celle des ménages les plus riches. La consommation réelle des ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté a progressé de 25 % («croissance favorable aux pauvres»), contre 7,5 % pour la consommation moyenne.

La pauvreté au Mali touche principalement les populations rurales et en particulier les agriculteurs. Une analyse par régression à partir des données de trois enquêtes auprès des ménages (menées en 2001, 2006 et 2010) semble indiquer que le fait d’être agriculteur est associé à une consommation 33 % plus faible (tableau 7.3). En 2010, l’effet de cette variable était moindre (24 % seulement), ce qui reflète un accroissement global de la consommation des agriculteurs par rapport au reste de la population. Dans la deuxième moitié des années 2000, la pauvreté urbaine a augmenté, principalement en raison de l’exode rural vers Bamako (graphique 7.8). En outre, la taille du ménage et l’âge du chef de ménage ont un effet négatif sur la consommation. La variable être fonctionnaire a, au contraire, un effet positif : les fonctionnaires sont en effet nettement plus riches que le reste de la population. Les résultats présentés dans le tableau 7.3 sont globalement semblables à ceux des analyses par régression menées dans des pays d’Afrique subsaharienne comparables (FMI, 2011). Toutefois, le clivage entre zone urbaine et zone rurale semble plus marqué au Mali, et la taille du ménage et l’âge du chef de famille ont un effet positif dans d’autres pays étudiés dans FMI (2011), contrairement à ce qui se passe au Mali. Ce résultat peut en partie s’expliquer par une plus forte croissance démographique et un nombre d’enfants par ménage plus élevé dans ce pays que dans des pays comparables.

Tableau 7.3.Mali : déterminants de la consommation des ménages
(1)(2)(3)
Taille du ménage−0,0161***−0,0161***−0,0161***
Âge−0,0587***−0,0629***−0,0632***
Sexe−0,010−0,007−0,004
Urbain0,284***0,283***0,284***
Agriculteur−0,279***−0,327***−0,282***
Fonctionnaire0,299***0,307***0,297***
Indépendant0,0200,0240,019
Sans emploi−0,0714***−0,0659***−0,0676***
Année 20060,0337***−0,0030,012
Année 20100,171***0,116***0,191***
Agriculteur* 20060,0553***
Agriculteur* 20100,0868***
Urbain* 20060,0805***
Urbain* 2010−0,0879***
Constante12,33***12,37***12,34***
Observations184541845418454
Sources : autorités maliennes et calculs des services du FMI.Note : *, ** et *** indiquent une signification statistique aux intervalles de confiance de 90, 95 et 99 %, respectivement.
Sources : autorités maliennes et calculs des services du FMI.Note : *, ** et *** indiquent une signification statistique aux intervalles de confiance de 90, 95 et 99 %, respectivement.

Graphique 7.8.Mali : tendances en matière de pauvreté, réduction de la pauvreté et obstacles

Agriculture et degré de solidarité de la croissance

La réduction de la pauvreté au Mali a été plus rapide dans la première partie de la décennie 2000 (2001–06) que dans la seconde (2006–10). Alors que le taux de croissance du PIB a été relativement stable durant toute la décennie, le nombre de ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté a davantage reculé entre 2001 et 2006 qu’ensuite. En témoigne également la plus forte élasticité de la réduction de la pauvreté à la croissance (tableau 7.4). En outre, durant la première partie de cette décennie, le Mali a accompli des progrès plus importants vers la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développent que par la suite.

Tableau 7.4.Mali : comptes nationaux et données des enquêtes auprès des ménages
200120062010
Comptes nationaux(Taux de croissance annuels moyens sur la période)
PIB réel5,14,9
PIB réel par habitant2,62,3
Production agricole réelle4,68,2
Production industrielle réelle5,9−1,9
Production réelle du secteur des services5,75,7
Enquêtes auprès des ménages(En pourcentage)
Incidence de la pauvreté (seuil de pauvreté national)55,647,443,6
(Taux de croissance annuels moyens sur la période)
Élasticité de la pauvreté à la croissance−1,8−1,5
Indicateurs du développement dans le monde
Taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans (pour 1.000 naissances)217,3199,5191,1
Taux net de scolarisation dans l’enseignement primaire (%)44,463,172,9
Sources : FMI; autorités maliennes; Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.Note : taux de scolarisation 1999 et 2009, taux de mortalité 2009.
Sources : FMI; autorités maliennes; Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde.Note : taux de scolarisation 1999 et 2009, taux de mortalité 2009.

La consommation des plus pauvres a augmenté et les inégalités ont reculé plus nettement entre 2006 et 2010. Comme l’illustrent les courbes d’incidence de la croissance du graphique 7.8, la courbe pour la période 2006–10 présente une pente négative plus accentuée à ses extrémités. Ainsi, le quintile inférieur de la population est celui qui a le plus bénéficié de la croissance, tandis que le quintile supérieur a perdu du terrain par rapport au reste de la population. La courbe d’incidence de la croissance pour 2001–06 indique également une plus forte croissance de la consommation dans la moitié inférieure de la population, mais elle est plus plate et la situation des ménages les plus pauvres n’est pas plus favorable à celle de la moyenne de la population.

Entre 2001 et 2006, l’économie a progressé à un rythme semblable dans les trois secteurs. En revanche, entre 2006 et 2010, le secteur industriel s’est contracté et la production agricole a augmenté. Des conditions climatiques particulièrement favorables ont permis à la production agricole d’enregistrer une hausse moyenne annuelle de 8 %. Étant donné que les ménages les plus pauvres sont essentiellement des agriculteurs, leur panier de consommation s’est étoffé durant cette période. Toutefois, l’agriculture de subsistance est dominante, et c’est pourquoi ces gains en matière de production agricole n’ont pas pu se transformer en une augmentation globale de la production et de l’emploi dans d’autres secteurs. Ainsi, si la croissance spectaculaire de la production agricole sur la période 2006–10 a permis aux ménages les plus pauvres d’améliorer leur situation par rapport au reste de la population, la croissance équilibrée enregistrée entre 2001 et 2006 a permis à davantage de ménages de sortir de la pauvreté.

Inégalités de genre

Les inégalités de genre dans les pays de l’UEMOA figurent parmi les plus élevées au monde (graphique 7.9). L’indice d’inégalités de genre des Nations Unies mesure ces inégalités sur le plan des résultats (écart entre les taux d’activité des femmes et des hommes et part des femmes siégeant au parlement) ainsi que des opportunités (écart d’éducation et indicateurs de la santé des femmes, par exemple ratio de mortalité maternelle et fécondité des adolescentes). Lorsque l’on agrège ces différentes catégories, cet indice montre que l’UEMOA obtient des résultats inférieurs à ceux de la plupart des pays du monde. Il est surprenant de constater que le taux d’activité des femmes est très bas dans certains pays de l’UEMOA, même à des niveaux très bas de revenu par habitant (Mali, Niger). À ces niveaux de revenu, les pays affichent généralement un taux d’activité féminin plus élevé, car les femmes ont besoin de travailler pour assurer leur subsistance. Le taux d’alphabétisation des adultes, plus faible dans la plupart des pays de l’UEMOA que dans les pays de référence, est particulièrement bas chez les femmes. Les indicateurs de santé restent médiocres dans plusieurs pays de l’UEMOA, en particulier au Mali et au Niger.

Graphique 7.9.Inégalités de genre dans l’UEMOA

À l’échelle mondiale, preuve est faite que de fortes inégalités de revenu peuvent entraver la croissance. Des inégalités de revenu net plus faibles ont été associées à une croissance économique plus rapide et plus soutenue tant dans les pays avancés que dans les pays en développement (Berg et Ostry, 2011; Ostry, Berg et Tsangarides, 2014). Avec des marchés du crédit imparfaits, les inégalités de revenu empêchent l’allocation efficiente des ressources en minant la capacité des ménages plus pauvres à investir dans le capital humain et physique (Galor et Zeira, 1993; Corak, 2013). Des inégalités de revenu et de patrimoine peuvent également engendrer une instabilité sociale et politique ainsi qu’une mauvaise gouvernance, ce qui a un effet dissuasif sur l’investissement (Bardhan, 2005).

De plus en plus d’études montrent que les inégalités de genre sont un obstacle à la croissance économique. Ce type d’inégalités va de pair avec une croissance et un développement moins élevés (WEF, 2014; Elborgh-Woytek et al., 2013; FMI, 2015; Gonzales et al., 2015). Les écarts entre les hommes et les femmes en termes de participation économique restreignent le vivier de talents présent sur le marché du travail et peuvent entraîner une allocation des ressources moins efficiente, une baisse de la productivité et, par conséquent, un ralentissement de la croissance du PIB (Cuberes et Teignier, 2015; Loko et Diouf, 2009). Les femmes ont davantage tendance que les hommes à investir une part importante des revenus du ménage dans l’éducation de leurs enfants de sorte qu’un accroissement de la participation économique des femmes et de leurs revenus se traduit par une augmentation des dépenses consacrées à la scolarisation des enfants (Duflo, 2003; Duflo, 2012; Heintz, 2006; Miller, 2008; Rubalcava et al., 2004; Thomas, 1990). Selon le FMI (2015), la réduction des inégalités de genre constitue l’un des moyens les plus prometteurs d’accroître la croissance dans la région, avec la réduction des écarts sur le plan des infrastructures et de l’éducation. Cette étude montre que la résorption des inégalités de revenu et des inégalités de genre en Afrique subsaharienne à des niveaux observés dans les pays de l’ASEAN-5 (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande et Viet Nam) pourrait accélérer la croissance du PIB réel par habitant d’environ 1 point de pourcentage en moyenne.

En particulier, des réductions tout à fait réalisables des inégalités de genre et de revenu pourraient accélérer sensiblement la croissance du PIB réel par habitant dans l’UEMOA (graphique 7.10). La démarche utilisée ici suit celle employée dans FMI (2015) pour décomposer les différences observées dans les taux moyens de croissance du PIB réel par habitant dans les pays de l’UEMOA et dans deux groupes de référence : un groupe de pays africains (Ghana, Kenya, Lesotho, Ouganda, Rwanda, Tanzanie et Zambie) et un groupe de pays asiatiques (Bangladesh, Cambodge, Inde, Laos, Népal et Viet Nam), qui ont enregistré des taux de croissance du PIB réel supérieurs d’environ 2½ et 3½ points de pourcentage, respectivement, à ceux des pays de l’UEMOA ces deux dernières décennies. Les résultats montrent qu’outre les effets des écarts considérables en termes d’éducation et d’infrastructures, les inégalités de revenu et les inégalités de genre peuvent expliquer environ 0,5 point de pourcentage du retard de PIB réel par habitant de l’UEMOA par rapport au groupe de référence asiatique. Les effets éventuels sont encore plus importants lorsque l’on se réfère à des objectifs plus ambitieux. Ainsi, une réduction des inégalités de genre et des inégalités juridiques aux niveaux observés dans les pays à croissance rapide de l’ASEAN-5 pourrait rehausser de 1 point le taux de croissance du PIB réel par habitant.

Graphique 7.10.Facteurs explicatifs de l’écart de croissance entre l’UEMOA et les pays de référence

L’ampleur de ces effets est variable selon les pays de l’UEMOA (graphique 7.11). Si les inégalités de revenu et les inégalités de genre ont en moyenne fortement contribué au retard de croissance des pays de l’UEMOA par rapport aux groupes de référence, l’ampleur de ces effets varie. Par exemple, au Burkina Faso, les inégalités de revenu et les inégalités de genre sont plus faibles que dans les groupes de référence, d’où un effet positif sur la croissance de ce pays par rapport aux pays de référence. Au Mali et au Niger, où une grande partie de la population vit dans la pauvreté, les inégalités de revenu sont relativement faibles. Quant aux inégalités de genre, elles sont au contraire élevées en valeur absolue et relative. En particulier, au Mali, une réduction de ces inégalités et un renforcement de l’égalité entre les hommes et les femmes sur le plan juridique aux niveaux observés dans le groupe de référence africain auraient permis d’accroître le PIB réel par habitant de 0,6 point de pourcentage de PIB et de 1,25 point de pourcentage si les inégalités avaient baissé au niveau moyen observé dans les pays de l’ASEAN-5.

Politiques en faveur du renforcement de l’inclusion

Une croissance économique soutenue est une condition préalable à la poursuite de la réduction de la pauvreté. Un certain nombre d’études confirme qu’une croissance soutenue est un élément essentiel pour renforcer l’inclusion. L’étude de Kraay (2004) montre que, dans les pays en développement, la croissance du revenu moyen explique 70 % de la variation de la réduction de la pauvreté à court terme. D’après Berg et Ostry (2011), périodes de croissance plus longues et distribution des revenus plus égalitaire sont corrélées de façon robuste. L’étude de Lopez et Servén (2006) indique que, pour un certain niveau d’inégalité, plus le pays est pauvre, plus la croissance joue un rôle important dans la réduction de la pauvreté. Selon Affandi et Peiris (2012), la croissance est généralement favorable aux pauvres : la croissance entraîne un recul significatif de la pauvreté dans l’ensemble des économies et des périodes. Plus précisément, une augmentation de 1 % du revenu réel par habitant se traduit par une baisse d’environ 2 % du taux de pauvreté. Par conséquent, toute stratégie de croissance efficace devrait reposer sur des mesures visant à atteindre une croissance économique soutenue et rapide. L’expérience du Sénégal concorde avec les résultats de ces études internationales.

Une attention particulière devrait être accordée aux effets redistributifs de la croissance. Une augmentation des inégalités pourrait neutraliser, voire primer, l’impact positif d’une augmentation des revenus sur la réduction de la pauvreté (Affandi et Peiris, 2012). D’après des estimations récentes, environ deux tiers de la réduction de la pauvreté au sein d’un pays provient de la croissance. Le renforcement de l’égalité explique le dernier tiers. Une augmentation de 1 % des revenus dans les pays les plus inégalitaires entraîne une réduction de la pauvreté de 0,6 % seulement, contre 4,3 % dans les pays les plus égalitaires (Ravallion, 2013). Étant donné qu’une croissance solidaire s’accompagne d’un certain nombre de résultats et de politiques macroéconomiques, il est important d’analyser la croissance et le partage de ses bienfaits ensemble. Le creusement des inégalités peut freiner la croissance, mais, dans le même temps, des mesures en faveur d’un partage équitable des bienfaits de la croissance mal conçues peuvent miner la croissance. Ainsi, l’augmentation de la productivité agricole et l’élargissement des perspectives d’emploi en zone rurale jouent un rôle important dans la réduction de la pauvreté rurale. À long terme, veiller à l’inclusion peut avoir des conséquences positives significatives sur la croissance.

Des politiques publiques bien conçues sont également des éléments importants pour favoriser une distribution plus égalitaire des revenus. Les recommandations formulées dans l’analyse d’impact sur la pauvreté et le social sur le Sénégal, publiée en 2008, restent globalement valables. Les ménages les plus pauvres pourraient être protégés contre l’augmentation des prix des denrées alimentaires et du carburant à court terme à un coût budgétaire plus faible et de manière plus efficace en redéployant les ressources à travers des mesures mieux ciblées. Ainsi, il serait possible de faire bénéficier les populations les plus pauvres de mesures spécifiques dans le cadre de programmes de cantine scolaire ou de travaux publics et de mieux adapter les tarifs pour les faibles consommations d’électricité afin de protéger une partie des populations urbaines pauvres. À moyen terme, un programme bien ciblé de transferts monétaires sous conditions de ressources constitue la meilleure option pour aider les plus démunis.

Graphique 7.11.Effets différenciés d’une réduction des inégalités de revenu et des inégalités de genre dans l’UEMOA par rapport aux pays de référence

Des politiques structurelles visant à renforcer l’emploi et la productivité, en particulier dans l’agriculture, pourraient également contribuer à favoriser l’inclusion. D’après la Banque mondiale (2010), différentes politiques sont parvenues à faire augmenter les revenus agricoles des pauvres dans d’autres pays à faible revenu. Ces politiques pourraient être appliquées au Sénégal. Il s’agit notamment de politiques visant à : améliorer l’accès au marché et réduire les coûts de transaction; renforcer les droits de propriété foncière; créer un cadre d’incitations qui profite à tous les agriculteurs; généraliser l’utilisation des technologies disponibles aux petits producteurs; et aider les ménages les plus pauvres et les petits producteurs à gérer les risques. Afin d’étendre les perspectives d’emploi non agricole et urbain des ménages pauvres, d’autres pays d’Afrique subsaharienne ont pris des mesures pour améliorer le climat de l’investissement, faciliter l’accès à l’éducation secondaire et généraliser la scolarisation des filles; mettre au point une réglementation du marché du travail propice à la création de possibilités d’emploi intéressantes; et accroître l’accès aux infrastructures, en particulier aux routes et à l’électricité.

Des études ont aussi montré l’importance des institutions solidaires pour parvenir à une croissance dont les bienfaits sont partagés par le plus grand nombre. D’après Acemoglu et Robinson (2012), les pays riches sont riches parce qu’ils possèdent des institutions solidaires, c’est-à-dire des institutions économiques et politiques qui intègrent une grande majorité de la population dans la communauté politique et économique. Garantie des droits de propriété, état de droit, services publics et liberté contractuelle feraient partie des premières institutions économiques solidaires. Le rôle de l’État serait de faire régner la loi et l’ordre, de faire appliquer les contrats et de prévenir le vol et la fraude.

Il est aussi nécessaire de mettre en œuvre des politiques cohérentes concernant le marché du travail pour renforcer l’inclusion. Les enjeux relatifs à la croissance, à la création d’emploi et à l’inclusion sont étroitement liés, car la création de possibilités d’emploi productif dans l’ensemble de l’économie est un moyen important de créer une croissance solidaire (FMI, 2013). Au Sénégal, la création de possibilités d’emploi et l’accroissement de la productivité en zone rurale, en particulier dans l’agriculture, stimuleraient la croissance de la consommation parmi les ménages les plus pauvres. Ainsi, la croissance plus forte de la consommation par habitant au Cameroun et en Ouganda, parmi les ménages les plus pauvres, semble être liée à une forte croissance de l’emploi agricole (FMI, 2011). L’emploi agricole rural a au contraire chuté au Mozambique et en Zambie, où les plus pauvres ont subi un ralentissement de la croissance de la consommation par habitant, voire une baisse.

Consolider le secteur financier au moyen de politiques qui donnent aux pauvres un meilleur accès aux services financiers permettrait de rendre la croissance plus solidaire. Un certain nombre d’études ont montré que le développement de la finance accroît généralement les revenus des ménages les plus pauvres (Claessens, 2005), tandis que des inégalités d’accès aux marchés financiers peuvent réduire les revenus en empêchant les investissements en capital humain et physique. Ces obstacles sont répandus au Sénégal, où la plupart des individus n’ont pas accès au système financier formel. Dans le même temps, la microfinance, la finance agricole et le renforcement du partage de l’information sur le crédit pourraient faciliter l’accès au crédit. Quelques projets prometteurs dans ce domaine sont en cours au Sénégal.

L’amélioration de la production agricole est essentielle pour aider les plus démunis. Étant donné la situation actuelle, des investissements dans l’agriculture peuvent diminuer l’écart de pauvreté et favoriser la réduction de la pauvreté. Ces investissements pourraient notamment viser à : construire et entretenir des infrastructures d’irrigation (moins de 15 % des terres irrigables sont irriguées), moderniser l’agriculture familiale et l’agriculture de subsistance afin de favoriser l’émergence d’entreprises agro-industrielles et agroalimentaires; renforcer l’efficience du soutien public à l’agriculture et améliorer l’accès au secteur financier.

Enfin, une réduction des inégalités de genre et de revenu pourrait accélérer sensiblement la croissance du PIB réel par habitant dans l’UEMOA. Cette réduction est souhaitable du point de vue des préférences politiques ou des droits de l’homme. Elle est aussi économiquement judicieuse : les gains sur le plan de la croissance du PIB réel par habitant qui résultent d’une réduction des inégalités sont élevés pour des mesures qui sont réalisables à court terme.

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