Building Integrated Economies in West Africa
Chapter

Chapitre 5. Chocs de croissance

Author(s):
Alexei Kireyev
Published Date:
September 2016
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Author(s)
Aleksandra Zdzienicka and Christina Kolerus 

Des chocs macroéconomiques ont pesé sur la croissance dans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Ces chocs peuvent être symétriques, touchant de la même façon et simultanément tous les pays de l’Union, ou asymétriques, n’en touchant alors que quelques-uns. Pour faire face à un choc symétrique, les pays peuvent en principe s’appuyer sur une politique monétaire commune ou des mesures budgétaires coordonnées. S’agissant des chocs asymétriques, le principal instrument à la disposition des pays concernés est une riposte budgétaire, soutenue par des réformes structurelles. En outre, dans l’UEMOA, la riposte à ces chocs se heurte au fait que le taux de change de la monnaie commune, le franc CFA, est rattaché à l’euro, ce qui limite les possibilités de mener une politique monétaire active. Par conséquent, la synchronisation des cycles économiques dans l’Union et la façon dont elle évolué dans le temps sont des questions importantes pour les responsables de la politique économique. L’analyse présentée dans ce chapitre semble indiquer que les chocs asymétriques sont prépondérants dans la région, et leur lissage, limité. Une politique budgétaire coordonnée a donc un rôle important à jouer face aux chocs symétriques et asymétriques. Une intégration plus poussée et un renforcement accru des mécanismes de lissage fondés sur le marché (développement et meilleure accessibilité du système financier, par exemple)permettraient sans doute aussi de réduire la fréquence des chocs asymétriques et d’en atténuer l’impact économique.

Vulnérabilité de la croissance aux chocs

L’UEMOA a subi des chocs fréquents et souvent asymétriques. Certains étaient d’ordre politique, comme les crises qui ont éclaté ces dernières années en Côte d’Ivoire, en Guinée Bissau et au Mali. La région est également touchée par un grand nombre de chocs exogènes de diverses natures : chocs climatiques (sécheresses, inondations, etc.) frappant très durement les populations et l’agriculture, ou chocs économiques (fluctuations des termes de l’échange, par exemple). Ces chocs exogènes ont eu des effets importants dans des secteurs clés et sur le coût de la vie. Plus généralement, il semble que les cycles économiques des pays de l’UEMOA soient assez peu synchronisés.

Il est donc essentiel de parer aux chocs tout en préservant la stabilité de l’Union. Avec des marges de manœuvre monétaires limitées et en l’absence de transferts budgétaires au niveau régional, les politiques budgétaires nationales devraient être en principe un des éléments clés de la riposte aux chocs, symétriques ou asymétriques. Les possibilités de recourir à des mesures budgétaires contracycliques sont néanmoins restreintes en raison du développement limité du secteur financier. En outre, préserver la viabilité de la dette et la stabilité de l’Union à moyen terme réclame une coordination rigoureuse des politiques budgétaires. L’expérience de la zone euro a montré que la discipline budgétaire de tous les membres d’une union monétaire était critique pour la stabilité de l’union et que cette discipline pouvait être affaiblie par des facteurs externes (par exemple un engagement de non-renflouement peu crédible).

Le cadre de la politique monétaire de l’UEMOA a permis la stabilité des prix et du taux de change, mais il réduit la capacité des pays membres à réagir aux chocs asymétriques. Il a eu des effets positifs non négligeables en termes de stabilité des prix et du taux de change et de convertibilité du franc CFA, mais il peut aussi compliquer le maintien de la stabilité macroéconomique si les cycles économiques des pays membres ne sont pas bien synchronisés et si les mécanismes de stabilisation visant à absorber les chocs communs et idiosyncrasiques sont absents ou inefficaces (Karras, 2006).

La sensibilité aux chocs idiosyncrasiques est le reflet des caractéristiques structurelles et d’une intégration insuffisante. Le degré de synchronisation des cycles économiques dépend de facteurs tels que la similarité de structure économique, l’ouverture commerciale et financière, la présence et le type de chocs idiosyncrasiques et l’efficacité des mécanismes d’ajustement aux chocs (De Grauwe, 2005). Pour certains auteurs (Frankel et Rose, 1998), le caractère synchrone des cycles pourrait être endogène et s’accroître progressivement avec le degré d’intégration économique au sein d’une union monétaire. Les pays de l’UEMOA présentent des structures économiques hétérogènes. En outre, leur diversification économique limitée et la diversité des conditions géographiques les rendent sensibles à la volatilité de la production. Bien qu’ils soient membres d’une union monétaire depuis des décennies, l’intégration des échanges commerciaux et des marchés du travail et des capitaux n’a guère progressé. La production reste très volatile (graphique 5.1).

Graphique 5.1.Vulnérabilités des économies de l’UEMOA

Sources : Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest; DTTS; WITS; calculs des services du FMI.

Note : Les pays sont désignés par leur cote à trois lettres de l’Organisation internationale de normalisation. UEMOA = Union économique et monétaire ouest-africaine.

Cycles économiques et convergence des chocs

La synchronisation des cycles économiques au sein de l’UEMOA a été faible (tableau 5.1)1. Au cours de la période 1980–2012, elle était en moyenne d’environ 0,2, variant d’à peu près −0,2 pour le Togo (économie dont le cycle est le moins synchronisé) à environ 0,5 pour le Mali et 0,6 pour le Burkina Faso (cycles les plus synchronisés). Le degré de synchronisation des cycles économiques a varié au cours des trois décennies passées, marquant un creux dans les années 90 avant d’augmenter pendant la décennie suivante. La synchronisation a de nouveau diminué ces dernières années, peut-être sous l’effet de l’instabilité politique régnant dans plusieurs pays (Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali). La corrélation des cycles économiques a eu tendance à être plus forte dans les pays enclavés (Burkina Faso, Mali et Niger), plus dépendants du commerce intra-UEMOA, et plus faible dans les pays ayant des liens commerciaux plus étroits hors de la zone (Bénin, Sénégal et Togo).

Tableau 5.1.UEMOA : corrélation des cycles économiques entre chaque pays et l’ensemble de l’UEMOA1 (1980–2012)
Années 80Années 90Années 2000Depuis 2007
Bénin0,370,120,47−0,11
Burkina Faso0,760,570,710,44
Côte d’lvoire0,630,030,300,15
Guinée Bissau0,35−0,130,260,03
Mali0,360,630,900,43
Niger0,340,110,560,41
Sénégal0,120,140,390,05
Togo0,22−0,80−0,030,17
Moyenne0,390,080,450,20
Source : estimations des services du FMI.

Chaque pays est sorti du calcul de l’ensemble de l’UEMOA pour établir la corrélation de son propre cycle.

Source : estimations des services du FMI.

Chaque pays est sorti du calcul de l’ensemble de l’UEMOA pour établir la corrélation de son propre cycle.

Les cycles économiques de bon nombre de pays de l’UEMOA sont à présent plus synchronisés avec ceux de la zone euro (tableau 5.2). Depuis peu, cette synchronisation est relativement forte pour plusieurs pays (à l’exception notable de la Côte d’Ivoire, en raison sans doute de la crise politique qu’elle traversait alors, et du Togo). Cette accentuation de la corrélation tient peut-être à la crise mondiale. En moyenne, la corrélation des cycles économiques avec ceux de la Chine (prise comme pays représentatif des marchés émergents) reste limitée, sauf en ce qui concerne la Guinée Bissau et le Sénégal.

Tableau 5.2.UEMOA : corrélation des cycles économiques entre chaque pays et la zone euro et la Chine (1990–2012)
Zone euroChine
Années 90Années 2000Depuis 2007Années 90Années 2000Depuis 2007
Bénin−0,530,390,40−0,710,160,16
Burkina Faso−0,530,000,47−0,01−0,07−0,08
Côte d’Ivoire−0,95−0,44−0,300,15−0,27−0,09
Guinée Bissau−0,010,340,580,010,010,33
Mali−0,44−0,210,43−0,55−0,04−0,20
Niger−0,320,150,55−0,07−0,02−0,08
Sénégal0,140,180,940,120,170,86
Togo0,73−0,25−0,37−0,400,02−0,51
UEMOA−0,84−0,140,02−0,08−0,090,00
Source : estimations des services du FMI.
Source : estimations des services du FMI.

Encadré 5.1.Convergence des chocs structurels

La convergence des chocs structurels est évaluée suivant une méthode en deux étapes. La première étape consiste à identifier trois types de chocs structurels — sur l’offre, sur la demande réelle et choc nominal — à l’aide d’un modèle vectoriel autorégressif structurel (VAR)1, avec les restrictions de long terme de Blanchard et Quah (1989) et tel qu’établi par Clarida et Gali (1994).

En particulier, on suppose que : 1) seuls les chocs sur l’offre, par exemple les chocs sur la productivité ou les chocs démographiques, affectent la production (Δyt) dans le long terme; 2) les chocs sur l’offre aussi bien que sur la demande réelle (dépenses publiques ou modification de la politique budgétaire) agissent sur le taux de change réel (Δreert) dans le long terme; et 3) tous les chocs ont un effet sur les prix (Δpt). Ces restrictions exigent que A12 = A13 = A23 = 0. Les chocs structurels sont sériellement non corrélés et ont une matrice de covariance normalisée à la matrice d’identité. Une forme réduite du modèle VAR est ensuite estimée, et les séries temporelles des chocs structurels en sont tirées.

Dans la seconde étape, un modèle espace-état dynamique utilisant la technique du filtre de Kalman2 est estimé pour déterminer comment la convergence a évolué.

La variable dépendante dans (2) représente les chocs asymétriques, mesurés par la différence entre les chocs affectant l’UEMOA (etw) et chaque pays (eti). Si le coefficient variant dans le temps βt se rapproche de zéro, cela signifie qu’il y a augmentation de la convergence; une valeur de βt proche de 1 indique que les chocs affectant le reste du monde (etk) affectent les pays d’une manière asymétrique. αt représente les coefficients variant dans le temps, rendant compte des chocs idiosyncrasiques non liés à l’environnement extérieur. Les deux coefficients variant dans le temps sont illustrés au graphique 5.2.

1Il s’agit de données annuelles tirées de la base de données du FMI; elles portent sur la période 1970–2012.2Voir Boone (1997), Babetski, Boone et Maurel (2003) et Zdzienicka (2010) pour plus de détails.

Les chocs sur l’offre n’ont pas convergé dans tous les pays de l’UEMOA. La méthodologie utilisée pour identifier les différents types de chocs et leur dynamique est détaillée dans l’encadré 5.1. Les chocs sur l’offre semblent très hétérogènes au sein de l’UEMOA. Ils sont devenus plus asymétriques au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Sénégal (graphique 5.2) et moins ailleurs2.

Graphique 5.2.Dynamique de la convergence des chocs sur l'offre dans l'UEMOA (1994-2012)

Source : calculs des services du FMI.

Mécanismes de lissage des chocs

En principe, dans l’UEMOA, comme dans toute union monétaire, la politique monétaire devrait être le principal mécanisme d’action contre les chocs symétriques. Bien que le franc CFA soit rattaché à l’euro, une politique monétaire active est possible, dans une certaine mesure, au sein de l’UEMOA du fait de la mobilité limitée des capitaux. Dans la région, le principal canal de transmission de la politique monétaire est celui du crédit bancaire. Même si la transmission est imparfaite en raison du manque de profondeur du marché interbancaire, on observe une corrélation d’environ 0,5 entre les taux directeurs et les taux de l’interbancaire après un à quatre trimestres. L’absence d’un marché secondaire de la dette publique et le relatif manque de liquidité des marchés des actions et de l’immobilier font qu’il est difficile d’obtenir une transmission efficace par les canaux des prix des actifs et des taux d’intérêt.

Mais la politique monétaire semble avoir un effet assez peu significatif sur l’activité économique par le biais du marché du crédit3. Une hausse de 100 points de base du principal taux de politique monétaire réduit la croissance du crédit privé d’environ 3 points après un trimestre et de 4 points au bout d’un an (base non cumulée) (graphique 5.3). Les variations des réserves obligatoires n’influent pas sur la croissance du crédit dans le court terme. L’impact des variations des taux d’intérêt et des réserves obligatoires, mesuré au moyen d’un indice, est plus important.

Graphique 5.3.Les effets du taux de politique monétaire sur la croissance du crédit

(En points de pourcentage)

Source : calculs des services du FMI.

Le lissage des effets des chocs macroéconomiques semble plutôt s’effectuer à l’aide d’autres mécanismes, parmi lesquels : 1) l’assurance privée, par le biais des marchés de capitaux internationaux (la détention de portefeuilles diversifiés d’actifs internationaux ou d’une assurance explicite); 2) l’épargne et l’emprunt sur les marchés de crédit internationaux; 3) les transferts privés (envois de fonds, par exemple) et officiels, comme l’aide extérieure; et 4) le partage du risque budgétaire entre pays (par des transferts intra-UEMOA, par exemple). Une méthodologie permettant d’évaluer l’effet de certains de ces mécanismes est présentée dans l’encadré 5.2.

Encadré 5.2.Mesure de l’efficacité du lissage

L’efficacité des mécanismes de lissage des chocs dans l’UEMOA est estimée à l’aide de la méthode proposée par Asdrubali, Sorensen et Yosha (1996). Elle consiste à désagréger le PIB en divers agrégats de comptes nationaux : produit national brut (GNP), revenu national net (NI), revenu national disponible (DNI) et somme de la consommation publique et de la consommation privée (G + C). Sur la base de ces agrégats, le PIB (GDP) peut être décomposé comme suit :

où i représente chaque État de l’UEMOA. Chaque ratio mesure l’efficacité d’un mécanisme de lissage spécifique. Par exemple, si GDPiGNPi suit la même évolution que GDPi, alors le lissage a lieu par le canal des transferts de revenus internationaux (ce qui réduit les variations du produit national brut (GNP)). Le ratio GNPiNIi mesurera le lissage par le canal de la dépréciation du capital ou des transferts unilatéraux (aide extérieure). Il peut y avoir également lissage par le canal des impôts et transferts internationaux nets (NIiDNIi) ainsi que de l’épargne totale (DNIi(C+G)i).

Il y a un lissage complet des chocs (écarts par rapport à la tendance) si la consommation totale reste inchangée lorsque le PIB varie.

Pour mesurer la contribution de chaque facteur (canal) au lissage des chocs sur le PIB, nous prenons le logarithme et la différence première des deux côtés de l’équation (1) et nous multiplions chaque terme par ΔlogGDPi. Nous divisons ensuite la variance transversale du PIB par ΔlogGDPi pour obtenir l’équation suivante :

Les coefficients βs sont ensuite estimés à l’aide du système suivant de régressions sur données de panel indépendantes :

Chaque coefficient β mesure le pourcentage de lissage supplémentaire assuré par chaque canal décrit ci-dessus1 et βu mesure la part du choc sur le PIB qui n’est pas lissée. Les coefficients β sont sans contraintes; une valeur négative indique qu’il y a amplification, et non lissage du choc. Les coefficients αtu rendent compte des effets fixes temps.

1 Le tableau 5.3 montre comment les coefficients β ont évolué dans le temps. Les canaux de la dépréciation du capital (équation 4) et des impôts et transferts net (équation 5) sont regroupés faute de données suffisantes.
Tableau 5.3.UEMOA : mécanismes de lissage de la production
Mécanismes de lissage des risques1Coefficient B2
1980–20101980–19941995–2010
Flux de revenus des facteurs0,068**0,1700,205***
[−1,91][0,39][2,84]
Dépréciation du capital &0,0980,138−0,006
impôts et transferts nets[−1,27][1,30][−0,04]
Épargne
Publique0,0040,2610,151
[0,90][0,51][1,24]
Privée0,0550,087−0,179
[0,46][0,61][−0,54]
Sans lissage0,878***0,884***0,830***
[8,56][7,94][2,83]
Source : estimations des services du FMI.

Mécanismes de lissage des risques identifiés par les équations (4)–(7) de l’encadré 5.2.

Pourcentage de lissage correspondant à chaque mécanisme; ***, **, * renvoient à des seuils de signification de 1 %, 5 % et 10 %, respectivement.

Source : estimations des services du FMI.

Mécanismes de lissage des risques identifiés par les équations (4)–(7) de l’encadré 5.2.

Pourcentage de lissage correspondant à chaque mécanisme; ***, **, * renvoient à des seuils de signification de 1 %, 5 % et 10 %, respectivement.

Le lissage des chocs se développe, mais demeure limité dans les pays de l’UEMOA (tableau 5.3). La majorité des chocs qui affectent le PIB (environ 83 % entre 1995 et 2000) ne sont pas lissés dans l’UEMOA, d’où une grande volatilité de la consommation (et, probablement, des pertes de bienêtre). Les impôts et les transferts nets ainsi que l’épargne publique et privée, en particulier, n’ont pas d’effet statistiquement significatif sur le lissage de la consommation. Le principal mécanisme de lissage (statistiquement significatif) de la période récente a été le revenu des facteurs (très certainement les envois de fonds, qui se sont révélés contracycliques). Le lissage a modérément progressé dans les trente dernières années, ce qui tient probablement à plusieurs facteurs : 1) l’accès limité aux marchés du crédit, qui réduit les possibilités de conduire une politique budgétaire contracyclique (avec d’éventuelles répercussions négatives pour la volatilité des investissements); 2) le fait que la plupart des flux d’aide tendent à être procycliques; et 3) l’absence de mécanismes significatifs de partage des risques à l’échelle régionale.

Bibliographie

On obtient le degré de synchronisation des cycles économiques des pays de l’UEMOA : 1) en éliminant la tendance de la série du PIB réel à l’aide d’un filtre de Hodrick-Prescott (HP), avec un paramètre de lissage égal à 1 (Rand et Tarp, 2012); 2) en calculant le degré de corrélation entre la composante cyclique du pays et la composante cyclique de l’UEMOA.

Une analyse similaire met en évidence une symétrie plus importante des chocs de demande dans l’UEMOA.

On évalue l’impact des indicateurs de politique monétaire en estimant des équations de régression sur données de panel des variations du taux de politique monétaire sur le crédit au secteur privé après un jusqu’à quatre trimestres.

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