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Chapitre 5. Gestion de la manne pétrolière de la CEMAC

Author(s):
Sharmini Coorey, and Bernardin Akitoby
Published Date:
October 2013
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Author(s)
Frederick Ploeg

Les rentes des ressources naturelles représentent plus de 4.000 milliards de dollars par an, soit environ 7 % du PIB mondial. Les ressources non renouvelables sont la principale source de revenus de 50 pays qui comptent au total 1,4 milliard d’habitants. Dans 24 pays, ces ressources représentent plus des trois quarts des exportations. Elles constituent au moins 40 % du PIB dans 13 pays et produisent plus de la moitié des recettes budgétaires dans 18 pays (données du FMI 2000–05). Certains pays (par exemple le Botswana, le Chili et la Malaisie) ont connu une forte croissance grâce à ces revenus, mais ce n’est pas le cas d’autres pays (le Nigéria et le Cameroun, par exemple), qui souffrent de ce qu’il est convenu d’appeler la «malédiction des ressources naturelles». Pour ce qui est de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), le tableau 5.1 indique le pourcentage du PIB que les revenus pétroliers représentent dans chacun des pays membres.

Tableau 5.1Recettes pétrolières des pays de la CEMAC (en pourcentage du PIB)
Projections
Pays20002001200220032004200520062007200820092010201120122013201420152016
Cameroun5,84,84,94,13,95,06,86,47,64,84,54,85,25,46,05,25,0
Congo, République du20,321,018,920,821,631,837,932,140,120,731,837,435,834,129,927,124,8
Gabon22,621,817,717,516,619,820,317,320,916,215,317,115,815,214,413,813,0
Guinée équatoriale15,322,522,623,226,431,737,533,934,637,125,925,924,522,120,618,616,9
République centrafricaine0,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,00,0
Tchad0,00,00,00,00,00,00,016,820,88,617,422,717,516,315,914,413,0
CEMAC12,011,510,310,110,915,218,418,622,415,616,519,117,716,515,313,912,7
Note: CEMAC = Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.
Note: CEMAC = Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.

En 2011, les revenus pétroliers ont représenté 0 % du PIB de la République centrafricaine et environ 17 % au Gabon, 23 % au Tchad et 37 % en République du Congo. Le graphique 5.1 indique que la production de pétrole de la CEMAC a augmenté jusqu’en 2005, légèrement baissé jusqu’en 2011 et va rapidement diminuer au cours des vingt prochaines années. Le tableau 5.1 montre que, du fait de l’épuisement des gisements souterrains, la part des revenus pétroliers dans le PIB de la CEMAC va diminuer au cours des années qui viennent, à la grande différence de l’évolution prévue en Iraq, dont les revenus pétroliers devraient se maintenir bien au-delà de l’avenir prévisible. Du point de vue de l’hypothèse du revenu permanent, l’Iraq devrait consommer la totalité de ses recettes exceptionnelles chaque année, alors que les pays de la CEMAC devraient en mettre de côté une certaine portion afin que leurs fonds souverains rapportent un rendement suffisant pour financer une augmentation de la consommation. Dans une perspective de développement, cependant, il semble peu probable qu’il soit préférable d’investir les ressources dans des fonds souverains (par exemple sous forme de bons du Trésor américain à faible taux d’intérêt) plutôt que d’utiliser les revenus pétroliers pour rembourser la dette extérieure (qui est généralement assortie d’un taux d’intérêt plus élevé) ou d’investir dans des projets nationaux dans les domaines des infrastructures, de l’éducation, ou de la santé (qui ont généralement une rentabilité bien plus élevée).

Graphique 5.1Production pétrolière de la CEMAC

Sources: FMI, base de données du Département Afrique; estimations des services du FMI.

Note: CEMAC = Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.

Le graphique 5.2 montre que les perspectives économiques à court terme de la CEMAC ne sont pas particulièrement bonnes, bien que les réserves aient augmenté récemment. D’après les projections, la croissance du PIB va rester à des niveaux très modestes et la part de l’investissement dans le PIB va progressivement diminuer. Il ressort des prévisions pour l’ensemble de la région qu’une part infime du pactole pétrolier, que la CEMAC devrait continuer à engranger jusqu’en 2015–16, sera consacrée aux investissements; il servira au contraire à maintenir les dépenses publiques à un niveau historiquement élevé et la charge de la dette extérieure à un niveau relativement bas en pourcentage du PIB. Les excédents commerciaux vont chuter au fur et à mesure de l’affaissement des revenus pétroliers. Bien que les projections laissent entrevoir des soldes commerciaux excédentaires et une baisse de l’endettement extérieur, le solde courant sera légèrement déficitaire. Les soldes budgétaires devraient par ailleurs rester légèrement excédentaires.

Graphique 5.2Caractéristiques macroéconomiques de la CEMAC

Sources: FMI, International Financial Statistics; FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2011; estimations des services du FMI.

La question cruciale est de savoir si les pays de la CEMAC auraient pu mieux mettre à profit la manne pétrolière et s’ils seront en mesure d’en tirer un meilleur parti alors que les flux de revenus pétroliers seront en diminution. En effet, après prise en compte du revenu par habitant initial, des investissements dans le capital physique et humain, de l’ouverture commerciale et de l’état de droit, la dépendance à l’égard des ressources naturelles (mesurée par le ratio exportations de ressources naturelles/PIB) a un effet négatif puissant et prononcé sur la croissance du PIB par habitant (tableau 5.2, colonne 1). Toutes choses égales par ailleurs, une hausse de 10 points du ratio exportations de ressources naturelles/PIB fait baisser la croissance moyenne du PIB par habitant de 1,1 % par an. Cependant, les observations empiriques confortent l’hypothèse selon laquelle la dépendance à l’égard des ressources naturelles a un effet positif sur la croissance dans les pays qui ont des institutions solides et, inversement, un effet négatif si les institutions sont déficientes. Une hausse de 10 points du ratio exportations de ressources naturelles/PIB entraîne une augmentation de la croissance moyenne d’à peine 0,1 % par an dans les pays ayant des institutions solides (indice pondéré de divers indicateurs, mesuré sur une échelle de 0 à 1), mais au contraire une diminution 1,43 % dans les pays dont les institutions sont déficientes (tableau 5.2, colonne 2). La très faible incidence du pactole pétrolier sur la croissance dans le premier groupe de pays donne à penser que les effets des institutions sur la croissance pourraient bien être asymétriques: la manne pétrolière nuit à la performance économique lorsque les institutions sont déficientes, mais n’améliore pas nécessairement les résultats lorsque les institutions sont solides. Il est par ailleurs apparu clairement que les fluctuations des cours des matières premières sont un élément déterminant de la malédiction des ressources naturelles; la dépendance à l’égard des ressources naturelles, l’afflux de capitaux internationaux, l’enclavement et les tensions ethniques accentuent la variabilité de la croissance par habitant et assombrissent donc les perspectives de croissance (van der Ploeg et Poelhekke, 2010)1.

Tableau 5.2Analyse comparative empirique de la malédiction des ressources naturelles(Croissance annuelle du PIB réel par habitant)
Sachs & Warner (1997)Mehlum, Moene & Torvik (2006)
Revenu initial–1,76 (8,56)–1,26 (6,70)
Ouverture commerciale1,33 (3,35)1,66 (3,87)
Dépendance à l’égard des ressources naturelles–10,57 (7,01)–14,34 (4,21)
État de droit0,36 (3,54)n.d.
Qualité des institutionsn.d.–1,3 (1,13)
Investissements1,02 (3,45)0,16 (7,15)
Coefficient d’interactionn.d.15,40 (2,40)
Nombre de pays7187
R2 ajusté0,720,71
Source: compilation de l’auteur.Note: n.d. = données non disponibles.
Source: compilation de l’auteur.Note: n.d. = données non disponibles.

L’enjeu fondamental pour les pays de la CEMAC qui regorgent de pétrole consiste à convertir leur richesse pétrolière en un portefeuille d’autres actifs — capital humain (éducation et santé), capital physique national (tant privé que public) et éventuellement actifs financiers extérieurs — afin d’assurer un flux continu et croissant de revenu à leurs citoyens. D’après les estimations de la Banque mondiale (2006) l’épargne nette ajustée ou épargne véritable2 permet de mesurer à quel point beaucoup de pays riches en pétrole y ont échoué, et les pays de la CEMAC ne semblent pas faire exception à la règle: le Cameroun, la République du Congo et la Guinée équatoriale ont beaucoup de pétrole et des taux d’épargne de −2,5 %, −14,6 % et −35,7 %, respectivement; la République centrafricaine n’a pas de pétrole, mais un taux d’épargne véritable légèrement positif de 0,5 % (Banque mondiale, 2006). Cela semble indiquer que les pays de la CEMAC n’ont pas en fait converti leur richesse pétrolière en actifs productifs. Un pays qui parvient à convertir ses réserves pétrolières en capital physique, humain ou financier ou en richesse nationale (fonds souverain) ne dilapide pas sa richesse naturelle véritable. Les projections représentées au graphique 5.1 donnent à penser que le taux d’épargne véritable est devenu encore plus négatif ces dernières années. En fait, on a observé des taux d’épargne véritable systématiquement négatifs dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, ce qui signifie que ces pays ont dilapidé leur richesse nationale.

Cette analyse propose un cadre théorique pour aborder la question suivante: comment les pays de la CEMAC riches en pétrole peuvent-ils convertir leur richesse pétrolière en actifs productifs et mettre la manne pétrolière au service du développement économique3? La première partie décrit le scénario de référence, qui correspond à l’idée orthodoxe de placer tous les revenus de la richesse pétrolière faiblissante dans un fonds souverain. Nous expliquons ensuite que les investissements doivent être faits dans l’économie intérieure, et non exclusivement dans un fonds souverain, car beaucoup de pays en développement ont un double problème de manque de capitaux et de baisse d’efficacité lorsque l’on accroît les investissements publics dans le capital physique et humain (infrastructures, santé et éducation). Ce raisonnement est ensuite affiné par un argumentaire en faveur d’une stratégie consistant à «investir pour investir», qui est nécessaire pour surmonter les problèmes d’absorption résultant du mal hollandais et du fait qu’il est difficile de transvaser les capitaux privés et publics des secteurs des biens commercialisés aux autres de manière à libérer des capitaux et d’autres facteurs de production afin de permettre l’expansion des secteurs des biens non commercialisés. Parce que les problèmes d’absorption peuvent être particulièrement aigus dans un premier temps, il pourrait être sage de placer temporairement une partie des revenus pétroliers dans un fonds souverain jusqu’à ce que l’économie se soit dotée de capacités suffisantes pour satisfaire la demande accrue de biens d’équipement et de consommation. Les orientations stratégiques sont ensuite brièvement récapitulées en fin de chapitre.

Scénario de Référence: Placement des Revenus Pétroliers Dans un Fonds Souverain

La stratégie orthodoxe consiste à placer les bénéfices exceptionnels dans un fonds souverain et à vivre ensuite sur les intérêts produits par le fonds (par exemple Barnett et Ossowski, 2003). Cette stratégie donne naissance à une politique du un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, qui présuppose qu’il n’y a pas d’augmentation de la consommation avant que le pactole pétrolier se matérialise et que la consommation augmente progressivement pendant que les bénéfices exceptionnels sont engrangés. Une fois la manne pétrolière passée, le fonds souverain est progressivement vidé, ce qui annihile les précédentes hausses de la consommation. Si les revenus pétroliers à venir peuvent servir de gage pour emprunter, la politique du revenu permanent entre en jeu, moyennant quoi les emprunts sont effectués avant que le pactole financier soit perçu, puis, les bénéfices engrangés servent à rembourser la dette, et le fonds souverain est suffisamment abondé pour entretenir une hausse permanente de la consommation. Bien que la politique du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» soit souvent conseillée dans un souci de prudence, la variabilité de la consommation dans ce cas de figure par rapport à ce qu’on observe dans le cas de la politique du revenu permanent entraîne de graves pertes de bien-être.

Pour illustrer la règle du revenu permanent et déterminer quelles portions des bénéfices exceptionnels il faut épargner et consommer, l’analyse suppose que les ménages reçoivent un revenu de production exogène Y et des transferts publics ou dividendes citoyens T et n’ont pas accès au marché international des capitaux, de sorte que leur consommation est C = Y + T. Tous les actifs extérieurs A sont détenus par l’État et produisent un rendement égal au taux d’intérêt mondial r. La contrainte budgétaire du pays est donc donnée par l’équation suivante:

N est le montant du pactole pétrolier. La première partie de l’équation (5.1) indique que le solde courant doit être égal à la hausse des actifs de la nation; la deuxième partie indique que l’excédent budgétaire est égal à la hausse des actifs de l’État. Le montant du fonds souverain de ce pays est donc donné par A. La somme de la valeur actuelle du pactole pétrolier et du fonds souverain doit être égale à la valeur des transferts publics. On peut réécrire l’équation de la façon suivante:

où les valeurs permanentes du revenu de production et du pactole pétrolier sont données respectivement par YP(t)rte-r(s-t)Y(s)ds et NP(t)rte-r(s-t)N(s)ds. La richesse pétrolière in situ est NP/r. L’utilité privée est

où ρ = r > 0 est le taux de la préférence temporelle et σ > 0 le coefficient de substitution intertemporelle. L’État choisit les échéanciers des transferts publics et de l’épargne de manière à maximiser l’utilité privée (5.3), compte tenu des contraintes budgétaires (5.1) et (5.2). Cela permet d’optimiser la consommation et les transferts publics.

Les transferts publics, et donc la consommation privée, réagissent à l’élément permanent (à savoir la valeur de rente des flux présents et futurs de revenus des ressources naturelles), et non à l’élément du pactole pétrolier lui-même. En effet, l’État emprunte avant que le pactole se matérialise, épargne pendant la constitution du pactole et utilise après coup les intérêts que produit le fonds souverain pour financer l’augmentation continue des transferts et de la consommation. L’excédent budgétaire et le solde extérieur courant réagissent donc à l’élément temporaire du pactole pétrolier, A˙=N-NP+Y-YP. L’élément permanent du pactole détermine le déficit primaire hors manne pétrolière (N-A˙).

Si les revenus pétroliers baissent de façon exponentielle à un taux annuel de 10 % et r = 0,025 (comme indiqué par la courbe «Pactole pétrolier» dans la partie gauche du graphique 5.3), un cinquième du pactole correspond à l’élément permanent, qui est consommé (courbe «Consommation» dans la partie gauche du graphique 5.3), et les quatre cinquièmes restants sont épargnés, versés au fonds souverain et se retrouvent sous forme d’excédents extérieurs courants temporaires. On constate aussi que, si la richesse pétrolière diminue (courbe «Ressources naturelles in situ» dans la partie droite du graphique 5.3 ou courbe descendante des «Revenus pétroliers permanents» dans la partie gauche), la règle du revenu permanent entre en jeu et le fonds souverain grossit (partie droite du graphique 5.3) de sorte que la richesse totale reste inchangée. Cela garantit une hausse continue de la consommation privée.

Graphique 5.3Application de la stratégie du revenu permanent à un pactole pétrolier temporaire

Source: calculs de l’auteur.

La règle orthodoxe du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» et celle du revenu permanent ont bonne presse et correspondent sans doute aux intérêts des pays riches en pétrole arrivés à maturité, mais elles sont complètement inadaptées pour les pays de la CEMAC. Dans les pays en développement, le théorème de la séparation, selon lequel les décisions d’investissements internes doivent être complètement indépendantes de l’épargne intérieure et des rentrées exceptionnelles de devises, ne s’applique pas, car ces pays manquent de capitaux et ne sont pas bien intégrés dans les marchés financiers internationaux (van der Ploeg et Venables, à paraître). Il leur faut donc s’abstraire du cadre de l’équilibre partiel et s’appliquer à la tâche ardue qui consiste à tirer parti des revenus pétroliers pour promouvoir la croissance et le développement. Avant de passer à ce sujet, nous devons analyser le double problème qui se pose dans les pays en développement — manque de capitaux et inévitable baisse d’efficacité lorsque l’on accroît les investissements publics dans le capital physique et humain —, ce qui crée des problèmes d’absorption.

Les Deux Obstacles: Manque de Capitaux et Baisse D’efficacité Lorsque l’on Accroît les Investissements Publics

Le développement économique des pays de la CEMAC est entravé par deux obstacles majeurs auxquels toute stratégie visant à tirer parti de la manne pétrolière doit s’attaquer. Tout d’abord, ces pays sont mal intégrés dans les marchés de capitaux internationaux. Pour emprunter afin de financer les investissements intérieurs, ils sont obligés de payer beaucoup plus que le taux d’intérêt mondial. C’est dommage, car beaucoup de projets d’investissements publics, tant dans les infrastructures physiques que dans le capital humain (éducation et santé, par exemple), pourraient produire un rendement bien supérieur au taux d’intérêt mondial. Pour cerner les conséquences de ce problème, notre analyse s’appuie sur de précédents travaux empiriques d’où il ressort que plus les capitaux sont rares, plus la prime de taux d’intérêt augmente, mais qu’elle diminue lorsque la capacité de paiement, mesurée par l’ampleur du pactole pétrolier, augmente (Akitoby et Stratmann, 2008). La semi-élasticité du logarithme naturel de la marge est calculée pour un ratio dette/RNB de 1,9. Il en découle qu’une hausse de 10 % de ce ratio accroît la marge d’intérêt de 6,9 points pour un ratio dette/RNB de 100 % au départ (ou de 1,3 point si le pays n’a pas de dette extérieure). Dans la mesure où les revenus pétroliers font partie du RNB, il devient plus facile au pays d’assurer le service de sa dette, et sa cote de crédit est plus élevée4. Ce constat empirique donne à penser qu’il est nécessaire de renoncer à la politique du revenu permanent en accroissant moins fortement la consommation et en utilisant le reste du pactole pétrolier pour remédier à la pénurie de capitaux et stimuler progressivement les investissements dans l’économie interne, et ainsi accélérer le processus de développement économique (van der Ploeg et Venables, 2011b)5. La section traitant du manque de capitaux examine dans cette optique les stratégies d’investissement public optimales de l’après-pactole pétrolier dans un cadre prenant également en compte le deuxième obstacle.

Ce second obstacle au développement économique tient aux contraintes d’absorption qui empêchent d’utiliser la totalité du pactole pétrolier pour accroître rapidement les investissements publics. Les contraintes liées aux capacités, aux institutions, au cadre juridique et à la formation allongent le temps nécessaire pour mettre efficacement en œuvre les investissements publics, tant dans les infrastructures que dans le capital humain. Puisque les investissements publics peuvent représenter plus de la moitié ou la totalité des investissements dans les pays en développement, c’est une entrave sérieuse à la croissance potentielle. Il faut longtemps pour identifier, mettre en œuvre et mener à bien un projet d’investissement public, surtout un gros projet. Par exemple, pour convertir une parcelle assez étendue de terres à l’agriculture moderne, ce qui peut nécessiter une irrigation à grande échelle, il faut parfois plusieurs années de négociations avec les chefs de villages locaux avant d’obtenir la permission d’exploitation. Des années peuvent être nécessaires avant que l’administration, les collectivités locales et les autorités nationales conviennent d’entreprendre un projet donné. Et le pays ne dispose pas forcément de capacités de production suffisantes pour fournir les biens d’équipement nécessaires. Toutes ces raisons font que tout l’argent dépensé pour des investissements publics n’accroît pas nécessairement le stock de capital du secteur public, et les investissements publics coûtent plus cher pendant les premières phases de développement économique, durant lesquelles les taux d’intérêt sont élevés. Des études récentes suggèrent que 40 % à 60 % seulement des dépenses d’investissements publics atteignent leur but et accroissent véritablement le stock de capital du secteur public, et les pays à faible revenu tels que la plupart des membres de la CEMAC se situent probablement au bas de la fourchette (Dabla-Norris et al., 2011). L’indice de gestion des investissements publics (IGIP) illustre bien ce problème. Cet indice est le rapport entre la fraction des investissements publics qui produit une accumulation effective de capital et le total des dépenses d’investissements publics. Les chiffres ont été obtenus par le biais d’enquêtes sur l’efficacité de l’évaluation préalable, de la sélection, de la réalisation et du contrôle des projets dans un grand nombre de pays. Les indices nationaux ainsi établis ont ensuite été agrégés pour 40 pays à faible revenu, 31 pays à revenu intermédiaire, puis l’ensemble des 71 pays, et sont présentés au tableau 5.3 pour la période 2007–10. Il en ressort qu’en moyenne, environ la moitié seulement des investissements publics se matérialisent sous forme de capital public productif.

Tableau 5.3Indice de gestion des investissements publics (IGIP) par groupe de revenu, 2007–10
Groupe de paysIGIPInstructionSélectionRéalisationÉvaluation
Faible revenu (n = 40)0,470,210,280,300,20
Revenu intermédiaire (n = 31)0,570,210,300,280,22
Ensemble des pays (n = 71)0,510,210,290,290,21
Source: Dabla-Norris et al., 2011.Note: IGIP = indice de gestion des investissement publics.
Source: Dabla-Norris et al., 2011.Note: IGIP = indice de gestion des investissement publics.

L’IGIP prend en compte les quatre étapes du processus d’investissement public: i) évaluation préalable, ii) sélection, iii) réalisation et iv) contrôle du projet. Le capital public des pays à faible revenu corrigé de l’IGIP correspond à 30 % du PIB, contre 71 % avant ajustement (Dabla-Norris et al., 2011). Cette grosse différence est attribuable à la faible efficacité des nouveaux investissements; dans les pays à revenu intermédiaire, la faible efficacité des nouveaux investissements est contrebalancée par l’ampleur des efforts d’investissement. Par contre, le capital public, hors ajustement, est en forte augmentation. Malgré les taux d’investissement très élevés dans une grande partie des pays d’Afrique subsaharienne, y compris les membres de la CEMAC, les projets n’ont pas produit les résultats escomptés en termes de croissance et de bien-être (voir, par exemple, Tabova et Baker, 2011). Cependant, si l’on retient les chiffres du capital public corrigé de la diminution de son efficacité, l’analyse comparative suggère que le capital du secteur public est un facteur déterminant de la croissance économique (Gupta et al., 2011).

Conformément au tableau 5.3, notre analyse présuppose un IGIP autour de 0,47. Plus le rythme des investissements publics augmente, plus leur efficacité diminue (Berg et al., 2011). L’analyse fait donc intervenir les coûts internes d’ajustement des investissements publics et calibre le coefficient d’ajustement des coûts de façon à ce que le pays reproduise les taux d’investissement et l’IGIP des pays à faible revenu. Les coûts internes intègrent aussi l’augmentation des coûts en cas d’accroissement rapide des investissements publics (van der Ploeg, à paraître). Cela rend donc compte des problèmes d’absorption qui entravent le développement rapide de l’économie en pareil cas. L’utilisation des coûts internes d’ajustement et de l’IGIP donne aussi des rendements plus élevés pour les investissements publics et permet donc de calibrer le modèle de manière plus réaliste pour les pays en développement. La section qui suit décrit la meilleure manière de tirer parti du pactole pétrolier temporaire dans un petit pays où les capitaux sont rares.

Capitaux Rares: Utilisation des Revenus Pétroliers Pour Stimuler les Investissements Publics

Dans les pays en développement de la CEMAC, le théorème de la séparation ne se vérifie pas. L’optimisation des investissements publics est en fait tributaire des ressources de financement disponibles, et donc du montant de la manne pétrolière. Ce serait donc une grave erreur pour les pays de la CEMAC de verser tous les revenus pétroliers dans un fonds souverain alors que les besoins d’investissements intérieurs sont si élevés. Pour illustrer la différence entre une stratégie visant à mettre les revenus pétroliers au service du développement économique et une règle du revenu permanent, nous proposons plusieurs simulations, à partir du même pactole pétrolier que dans le scénario de base présenté plus haut. Ces diverses simulations reposent sur plusieurs hypothèses: un taux d’intérêt mondial et un taux d’actualisation de 2,5 %; un taux d’amortissement annuel des investissements publics de 2,5 % (correspondant à une durée de vie attendue des projets de 40 ans); un coefficient d’élasticité–production du capital public de 0,17 (estimation approximative donnée par Bom et Ligthart, 2010); des parts de la valeur ajoutée de 0,7 et 0,3 pour le travail et le capital privé, respectivement, et un coefficient d’élasticité de la substitution intertemporelle s égal à 0,5. En outre, les simulations présupposent un IGIP de 0,47 et une semi-élasticité du ratio dette/RNB par rapport au logarithme naturel de la marge d’intérêt de 1,9, comme indiqué à la section précédente. Pour être concret, on suppose que le pays a initialement un ratio dette/PIB de 100 % et un stock initial de capital public équivalant à 30 % du PIB et que le montant du pactole pétrolier est égal au PIB courant. On suppose en outre que l’ensemble du capital privé provient d’investissements directs étrangers, dont le principal facteur déterminant est le taux d’intérêt mondial.

Pour les investissements publics, c’est le taux d’intérêt intérieur bien plus élevé qui est le principal facteur déterminant. Le taux d’investissement public est donné par I/S = (q –1)/ϕ, où I est l’investissement public, S le stock de capital public productif, q la valeur des investissements publics et ϕ = 34,4 le paramètre d’ajustement des coûts qui est calibré pour un IGIP de 0,47. Le total des dépenses d’investissements publics inclut le paramètre d’ajustement des coûts internes donné par J = I + 0,5 ϕ I2/S. En état stable, l’IGIP est I/J = 1/(1 + 0,5ϕδ) = 0,70 mais, pendant les premières phases de développement, 47 % seulement des dépenses sont déboursées parce que les taux d’investissements publics courants (I/S) sont bien plus élevés. La valeur des investissements publics q est obtenue par l’équation d’arbitrage selon laquelle la somme de la hausse de la production privée et de la réduction des coûts internes d’ajustement résultant de l’augmentation marginale du capital public productif doit être égale à la somme du loyer de l’argent et des frais d’amortissement, moins le taux d’augmentation attendu de la valeur du capital public.

L’équation de maximisation de l’utilité (5.3) sous la contrainte des équations décrivant la dynamique des actifs (5.1) et celle du capital public, = I –δS, donne les deux conditions d’optimalité suivantes (voir van der Ploeg, à paraître, pour plus de détails):

et les équations sous forme réduite suivantes représentent la dynamique de la dette et du capital public:

où la production non pétrolière est donnée par la fonction de productionY = EKα′Sβ′, 0 < α′ = 0.3 < 1, β′ = 0,17 < 0, K étant le capital privé (IDE), ou, ce qui revient au même, par la fonction de production sous forme réduite Y = ESβEE11-α(αr+μ)α1-α,ββ1-α>β, et μ correspond au taux d’amortissement du capital privé.

L’équation (5.7) décrit la courbe ascendante de la règle de Keynes-Ramsey (aussi connue sous le nom de théorème d’Euler), où la croissance de la consommation dépend de l’écart entre le taux d’intérêt social et le taux d’actualisation. Il convient de noter que la croissance de la consommation réagit positivement à la prime d’intérêt sur la dette, Π(D/Y), Π′>0, ce qui signifie qu’il est optimal de consommer moins et de rembourser la dette. Bien entendu, il ne faut pas prendre la prime d’intérêt trop littéralement, mais la considérer plutôt comme l’expression métaphorique de la rareté des capitaux6. L’équation (5.8) est l’équation d’arbitrage de l’investissement public, selon laquelle le coût social du capital public pour l’usager, égal à la somme du taux d’intérêt social et des frais d’amortissement, moins le taux d’augmentation attendu de la valeur du capital public, doit être égal à la somme du rendement marginal du capital public et de la réduction marginale des coûts d’ajustement.

Les équations (5.5) à (5.8) modélisent complètement la rareté des capitaux, les investissements publics et la gestion du pactole pétrolier. On peut les résoudre à l’aide d’un algorithme à tirs multiples. On peut aisément effectuer les simulations pour chacun des pays de la CEMAC en transposant les coefficients et paramètres correspondant aux bénéfices pétroliers de chaque pays, mais les caractéristiques qualitatives seront semblables à celles que nous venons de décrire. Il faut cependant faire un distinguo: les simulations présupposent une dette publique élevée au départ, or les pays de la CEMAC n’ont pour ainsi dire pas de dette publique. Les simulations ont donc une valeur purement illustrative, la dette publique n’indiquant pas tant la charge de l’endettement public que l’ampleur du problème de rareté des capitaux auquel sont confrontés beaucoup de pays en développement. Le calibrage précis des pays de la CEMAC devra attendre une prochaine occasion, ou bien on peut se reporter à l’analyse plus soigneusement calibrée empiriquement de Berg et al. (2011).

Le graphique 5.4 représente les simulations et montre les trajectoires sans pactole pétrolier et avec un pactole pétrolier temporaire. L’écart entre les courbes indique les effets du pactole pétrolier. Le graphique 5.4 montre que la manne pétrolière accélère le processus de développement économique parce que le stock de capital public productif et donc la production augmentent beaucoup plus vite en direction de leurs valeurs de régime permanent. L’essor temporaire des investissements publics est déclenché par une flambée temporaire de la valeur du capital du secteur public alimentée par l’expansion de la demande induite par la manne pétrolière. Cela dope aussi temporairement la consommation. L’essor des investissements publics présente trois particularités notables. Premièrement, l’impact de la valeur sociale du capital fait un bond, de sorte que le taux d’investissement public augmente modérément et que l’IGIP diminue modérément7. Deuxièmement, l’accroissement des investissements publics aggrave les problèmes d’absorption et le manque d’efficacité des investissements publics (il suffit de noter dans la plage supérieure gauche du graphique la chute prononcée et persistante de l’IGIP déclenchée par l’essor des investissements qu’induit le pactole pétrolier). Troisièmement, les actifs publics nets (c’est-à-dire la valeur du capital public, qS, moins la dette souveraine) ne sont pas prédéterminés, parce que la valeur fictive du capital public saute immédiatement de 2,36 à 3,19. Bien que la hausse initiale de la valeur des actifs publics soit faible, celle de la valeur du capital public est considérable.

Graphique 5.4Mise à profit du pactole pétrolier en cas de manque de capitaux et de hausse des coûts du fait de la montée en puissance des investissements publics

Source: calculs de l’auteur.

Note: axe horizontal = années; courbes: Hyp1 (traits et pointillés) = hypothèse «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras»; Hyp2 (pointillés) = hypothèse du revenu permanent; Sans pactole pétroliers (traits); Stratégie optimale (ligne continue).

L’essor des investissements publics est lié à la hausse des excédents budgétaires. Cela entraîne une réduction plus rapide et marquée de la dette souveraine, qui fait bientôt place à la richesse souveraine. Les marges d’intérêt et le coût des emprunts diminuent, ce qui donne aux pouvoirs publics plus de marge pour distribuer des transferts aux citoyens et accroître le capital du secteur public en dépit de la baisse d’efficacité des investissements publics. Un aspect intéressant des simulations de l’évolution économique en l’absence de pactole pétrolier présentées au graphique 5.4 est que le capital fictif public, q, et donc le taux d’investissement public, (q –1)/ϕ (qui est proportionnel à q), et l’IGIP dépassent les valeurs attendues. Cela tient au fait que, pendant la phase initiale du processus de développement, la valeur du capital public et le taux d’investissement public augmentent, et l’IGIP diminue, puis ces mouvements s’inversent dans les phases de développement ultérieures. Selon les simulations prenant en compte le pactole pétrolier, la consommation privée dépasse aussi les valeurs attendues, car, durant la phase initiale, les pouvoirs publics la maintiennent à un niveau faible et ne la laissent progresser que graduellement, pour permettre l’essor rapide des investissements publics.

Avantages de la Stratégie Consistant à Investir Pour Investir

La manne pétrolière peut remédier au manque de capitaux et donc stimuler les investissements publics. Ce résultat contraste avec la séparation que produit l’application de la règle du revenu permanent évoquée dans la section présentant le scénario de référence, qui vaut surtout pour les pays bien intégrés dans les marchés financiers internationaux qui ne souffrent pas d’une pénurie de capitaux. La règle du revenu permanent est une règle d’équilibre partiel, puisqu’on ne prend pas en compte les effets des bénéfices exceptionnels sur les salaires, les prix, les taux de change et les variables de quantité. La règle de politique optimale tient compte des interactions d’équilibre général — c’est un modèle uni-sectoriel qui s’intéresse donc seulement aux prix relatifs intertemporels (tels que le taux d’intérêt), alors que les prix relatifs intratemporels (tels que le taux de change réel ou le prix relatif des biens non échangeables) n’y jouent aucun rôle. (La section suivante décrit brièvement l’effet du pactole pétrolier sur les prix intertemporels et l’incidence du mal hollandais.)

Le graphique 5.4 permet aussi de comparer la règle optimale de l’investissement pour l’investissement à celle du revenu permanent (dans les panneaux consommation privée et dette souveraine). D’après la règle du revenu permanent, le surcroît de consommation privée est égal à la valeur permanente du pactole pétrolier lorsqu’il débute, soit 0,144. À terme, le rendement de la richesse pétrolière in situ (autrement dit la valeur permanente du pactole pétrolier) diminue alors que le revenu des intérêts sur le solde du fonds souverain augmente d’un montant équivalent jusqu’à atteindre 0,144 — cf. le panneau de droite du graphique 5.3. Cependant, dans l’hypothèse du revenu permanent, l’essor considérable de la richesse souveraine ne stimule pas le développement économique parce que le capital public, les entrées de capitaux privés et la production non pétrolière sont supposés être exogènes. Le pactole pétrolier assure bien une hausse permanente des transferts publics et donc de la consommation, mais ne sert pas à financer les investissements publics.

Pendant les phases initiales, la stratégie optimale (représentée par les lignes continues dans le graphique 5.4) consacre moins de ressources à la richesse souveraine et au remboursement de la dette publique, et entraîne donc une hausse beaucoup plus marquée de la consommation privée que la règle du revenu permanent (chute prononcée de la courbe sur le panneau inférieur gauche du graphique 5.4). Au bout d’environ 35 ans, le rythme d’augmentation de la consommation selon la stratégie optimale devient inférieur à celui qui résulte de la règle du revenu permanent. La stratégie optimale permet donc d’accroître la consommation d’emblée et de donner de l’essor au capital public au lieu de placer ces ressources tellement nécessaires dans un fonds souverain. L’application de la règle du revenu permanent à des pays en développement, tels que les membres de la CEMAC, est loin de produire le résultat optimal, ne favorise pas leur développement et ne sert pas les intérêts de leurs citoyens.

Le graphique 5.4 décrit aussi les effets sur la consommation et la dette souveraine de l’utilisation de la règle du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» (là encore abstraction faite des interactions d’équilibre général). Selon cette règle, l’ensemble du pactole financier est versé au fonds souverain, et ni transferts ni relance de la consommation ne sont permis tant que le fonds souverain n’a pas été abondé. Le taux de retrait est fixé à 4 % du solde du fonds (comme en Norvège). La consommation ne fait pas un bond d’emblée, elle n’augmente que peu à peu. Elle finit par atteindre une valeur supérieure à celle que produit la règle du revenu permanent, puis retombe à très long terme au-dessous de la trajectoire sans pactole pétrolier8. La règle «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» donne des résultats encore pires que ceux de la règle du revenu permanent. Elle n’offre aucune perspective d’amélioration du développement économique et ne produit une hausse de la consommation supérieure à celle de la règle du revenu permanent qu’au bout de 10 ans et supérieure à celle de la stratégie optimale qu’au bout de 23 ans, puis plus du tout de hausse à très long terme.

D’après la fameuse règle de Hartwick, l’épuisement des ressources pétrolières souterraines doit être exactement contrebalancé par l’accumulation d’autres actifs: richesse souveraine et capital public, privé ou humain (Hartwick, 1977). En d’autres termes, l’épargne véritable doit être nulle. De fait, le graphique 5.3 montre que, selon la règle du revenu permanent, l’accumulation optimale de richesse souveraine est exactement égale à la diminution de la richesse pétrolière, dont l’épargne véritable est nulle. Par contre, la règle «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» est plus conservatrice, car elle ne consomme qu’une fraction du stock de richesse accumulé. Elle entraîne donc une accumulation excessive de richesse souveraine, et donc une épargne véritable positive. Or, ce dont ont besoin les pays en développement qui manquent de capitaux et doivent faire face à la hausse des coûts liée à l’accroissement des investissements publics, c’est d’une épargne véritable négative pour accélérer le processus de croissance et de développement de manière à ce que la hausse des actifs nets (capital public moins dette souveraine) soit à tout moment inférieure au taux d’épuisement des richesses du sous-sol.

Une autre raison d’opter pour une épargne véritable négative est l’attente de temps meilleurs, ce qui se produit quand les pays exportateurs de pétrole tablent pour l’avenir soit sur une baisse des coûts d’extraction, soit sur une hausse des cours mondiaux du pétrole. Il vaut mieux dès lors emprunter sur le marché international des capitaux et retarder l’épuisement des ressources de manière à pouvoir extraire le pétrole à moindre coût ou le vendre plus cher. La désépargne véritable est alors égale à la somme de la baisse attendue des coûts d’extraction et de la moins-value prévisible des richesses pétrolières du sous-sol.

Les simulations présentées au graphique 5.4 visent à illustrer le principal message adressé aux décideurs: mieux vaut investir pour investir qu’appliquer naïvement la règle du revenu permanent ou celle du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» dans les pays en développement qui ont peu de capitaux et de gros besoins d’investissements intérieurs. Pour mieux apprécier quantitativement la recommandation à l’adresse des pays du CEMAC, il faut y apporter au moins trois nuances. Premièrement, il est préférable de tenir compte des caractéristiques propres de chacun des pays membres de la CEMAC pour déterminer la stratégie optimale; par exemple, la République centrafricaine n’a pas du tout de pétrole. Deuxièmement, l’ampleur et la durée du pactole pétrolier de chacun des pays riches en pétrole peuvent varier et sont en général quatre fois inférieures aux montants indiqués au graphique 5.4. Les effets sur la croissance seront proportionnellement moindres, mais l’impact sur l’économie du pays ne sera pas négligeable. Troisièmement et surtout, il faut bien distinguer le manque de capitaux de la dette souveraine. Bien que, comme l’indique le graphique 5.2, les pays de la CEMAC n’aient guère d’endettement public, ils souffrent quand même du manque de capitaux parce que les charges d’intérêts qu’ils doivent acquitter au titre des projets d’investissements intérieurs — ainsi que le taux de rentabilité potentielle de ces projets — sont en général supérieures aux taux moyens mondiaux. La stratégie recommandée sur la base des données présentées au graphique 5.4 est donc aussi indiquée pour un pays manquant de capitaux et n’ayant quasiment pas de dette souveraine. Pour appréhender convenablement cette situation, on réécrit la spécification fonctionnelle de la prime de taux d’intérêt: Π=Π(DY+N+Δ),Π>0 où la constante Δ > 0 est l’indice du manque de capitaux que reflète la marge d’intérêt, même en l’absence de dette souveraine.

Problèmes D’absorption et Mal Hollandais: Placer Temporairement les Revenus Pétroliers Dans un Fonds Souverain

Aucun problème d’absorption ne se pose si le capital public peut être importé de l’extérieur ou si la construction des aéroports, routes et autres infrastructures est confiée à des sociétés étrangères (comme ce fut souvent le cas des compagnies chinoises en Afrique et au Brésil). Cependant, dans la plupart des pays en développement de la CEMAC, la majorité des biens d’équipement devront être produits par les pays eux-mêmes. Il faut des infirmières pour former des infirmières, des professeurs pour former des professeurs, des routes pour en construire d’autres, et on ne peut pas satisfaire tous ces besoins en important de la main-d’œuvre et des capitaux de Chine. Les pressions politiques pèseront en outre en faveur de la création d’emplois pour la population locale. Ainsi, puisque les pactoles pétroliers serviront à doper la consommation et les investissements intérieurs, ils stimuleront la demande et favoriseront l’expansion du secteur des bien non échangeables, ce qui fera monter les prix des biens non échangeables et entraînera une réaffectation de la main-d’œuvre et du capital du secteur des biens échangeables à celui des biens non échangeables (Corden et Neary, 1982). Les politiques du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» et du revenu permanent n’apportent pas la réponse optimale à ce genre d’effets du mal hollandais parce qu’elles reposent sur un cadre d’équilibre partiel et ne tiennent pas compte des variations du taux d’intérêt réel ou des taux de change. La meilleure stratégie peut être de lisser l’appréciation du taux de change réel dans le temps de manière à ce que le déclin des secteurs des biens échangeables soit minime et étalé dans le temps, plutôt que prononcé et temporaire. La persistance des préférences engendre une certaine «dépendance» à un niveau élevé de dépenses publiques, même après la disparition du pactole pétrolier, et peut expliquer en partie le comportement volatil des taux de change réels.

La stratégie optimale d’investissement public et de taux de change réel d’un petit pays à économie ouverte selon un modèle d’équilibre général bi- ou tri-sectoriel entièrement défini doit tenir compte de la rareté des capitaux et du coût croissant des investissements publics. Elle doit aussi tenir compte de la nécessité d’investir pour investir. Les pays en développement ont besoin de professeurs pour former des professeurs, d’infirmières pour former des infirmières et de routes pour en construire d’autres. Il faut donc des capitaux locaux produits par le secteur des biens non échangeables, et non importés de l’extérieur, pour assurer la réussite du développement économique, mais il faut du temps pour réunir ces capitaux, et cela pose une autre série de problèmes d’absorption dans le secteur des biens non échangeables. En pareil cas, il est préférable de placer temporairement une partie du pactole pétrolier dans un fonds souverain jusqu’à ce que le secteur des biens non échangeables soit en mesure de produire les biens d’équipement nécessaires au développement économique (van der Ploeg et Venables, 2011a). À cause du problème de la baisse d’efficacité qui apparaît lorsqu’on cherche à accroître les investissements publics, comme cela est expliqué plus haut, il faut placer temporairement dans le fonds souverain une part encore plus importante des revenus pétroliers.

Des simulations détaillées sont présentées dans van der Ploeg (à paraître). Elles montrent que le prix des biens non échangeables monte immédiatement en flèche dès l’annonce de la manne pétrolière. À terme, à mesure que la main-d’œuvre se déplace du secteur des biens échangeables vers celui des biens non échangeables, les capacités de ce dernier s’accroissent. Le stock de capital public augmente et, à mesure que la demande de biens non échangeables est satisfaite, l’appréciation initiale du taux de change réel s’inverse. Les problèmes d’absorption résultant du mal hollandais sont plus graves si une plus grande partie de la consommation et des investissements publics doit être produite par le pays lui-même. Il faut alors plus longtemps au pays pour progresser sur sa trajectoire de développement. Là encore, l’efficacité des investissements publics diminue considérablement lorsqu’ils passent à l’échelle supérieure, ce qui aggrave les contraintes d’absorption résultant du mal hollandais, et le pactole pétrolier est en outre utilisé pour réduire plus rapidement la dette souveraine. La manne pétrolière fait augmenter la consommation de biens échangeables et non échangeables, mais la production de biens échangeables décline considérablement pour faire place à celle de biens non échangeables. Le pactole pétrolier sert à financer les déficits extérieurs courants qui en résultent et la réduction plus rapide de la dette souveraine.

Avec la technologie «putty-clay» appliquée au capital public, on peut investir soit dans le secteur des biens échangeables, soit dans celui des biens non échangeables, mais une fois en place, l’investissement est irréversible et ne peut être déplacé d’un secteur vers l’autre. Si tout le capital est utilisé dans le secteur des biens échangeables, le secteur des biens non échangeables ne peut prendre de l’expansion que si le secteur des biens échangeables résorbe graduellement son stock de capital public par l’usure normale, diminuant ainsi son stock de capital privé et libérant de la main-d’œuvre qui peut alors passer dans le secteur des biens non échangeables. Ce mécanisme d’ajustement entraîne aussi une appréciation temporaire du taux de change réel et une réaffectation graduelle des travailleurs d’un secteur à l’autre, mais la cause profonde de ce processus d’ajustement est totalement différente si le capital public n’est utilisé que dans le secteur des biens non échangeables, comme dans les simulations illustrées au graphique 5.4. Selon celui des deux secteurs où l’intensité de capital est la plus forte, la dynamique du mal hollandais sera influencée par la résorption du capital dans le secteur des biens échangeables ou par l’augmentation des prix des biens non échangeables et la réaffectation sectorielle des facteurs. Ces deux mécanismes d’ajustement au mal hollandais, à savoir l’accumulation graduelle de capital local ou l’érosion graduelle du stock de capital du secteur des biens échangeables, font l’objet d’une analyse bien plus détaillée à l’aide d’un modèle théorique en vraie grandeur par van der Ploeg et Venables (2011a).

Conclusion

Les pays exportateurs de pétrole de la CEMAC seraient malavisés de suivre soit la règle du revenu permanent, soit celle du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» et de placer leurs pactoles pétroliers, déjà en baisse, dans des fonds souverains. L’enjeu principal pour les pays de la CEMAC consiste à stimuler leur développement économique, et non pas à créer artificiellement une hausse continue de la consommation financée par les intérêts de leurs placements en obligations du Trésor américain. Il leur faut s’attaquer à un double problème: d’une part, leur manque de capitaux et, d’autre part, la baisse d’efficacité des projets d’investissements dans les infrastructures, la santé et l’éducation publiques lorsqu’ils les développent en utilisant ce qui reste de la manne pétrolière. Il est largement préférable que les pays de la CEMAC se servent de leur pactole pétrolier pour continuer à faire monter en puissance les investissements publics, acceptent une baisse passagère de l’efficacité de ces investissements et augmentent progressivement le stock de capital public productif et la production non pétrolière. Cette stratégie occasionnerait, pendant les phases initiales de développement économique, une hausse des salaires et de la consommation beaucoup plus prononcée qu’une politique basée sur la règle du revenu permanent, ou celle du «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras». La politique optimale pour mettre à profit le pactole pétrolier exige que l’épargne véritable soit négative de manière à ce qu’à tout moment l’augmentation des actifs nets (capital public moins dette souveraine) soit inférieure au taux d’épuisement des richesses du sous-sol.

En pratique, les problèmes d’absorption sont aggravés du fait que la demande privée et surtout la demande du secteur public tendent fortement à favoriser les biens non échangeables, ce qui provoque une appréciation du taux de change réel et le phénomène du mal hollandais. Néanmoins, la stratégie optimale produit une hausse continue de la consommation privée et du produit national brut non pétrolier. Les contraintes d’absorption sont d’autant plus graves que la part du capital public devant être produite dans le pays lui-même est élevée. C’est tout l’enjeu de la stratégie consistant à «investir pour investir».

Les modèles de programmation financière peuvent apporter des éléments importants à l’appui de la prise de décisions, de même que les modèles en vraie grandeur d’équilibre général stochastiques dynamiques calibrés empiriquement des pays en développement riches en pétrole. Ils permettent d’établir avec plus de précision des propositions concrètes pour optimiser la gestion du pactole pétrolier, principalement pour déterminer quelle portion des revenus peut être consommée d’emblée, quelle quantité de dette il convient de rembourser et quel montant il convient de placer dans un fonds souverain, et, surtout, combien il convient d’investir dans les infrastructures, la santé et l’éducation publiques et quels sont les effets des variations du taux de change réel et du mal hollandais sur la stratégie de gestion optimale. Le point crucial est qu’en raison des multiples problèmes d’absorption macroéconomiques et microéconomiques qui se posent lorsque l’on cherche à faire monter en puissance les investissements dans les infrastructures publiques et le capital humain, il est nécessaire que les pays en développement riches en pétrole placent temporairement une partie de leur pactole pétrolier dans des fonds souverains.

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Les signes et les causes de la malédiction des ressources naturelles font l’objet d’un examen approfondi dans van der Ploeg (2011).

À la définition habituelle de l’épargne, on ajoute les dépenses d’éducation pour rendre compte des investissements dans le capital humain et on retranche l’amortissement du capital physique et humain, l’utilisation des ressources naturelles (avec des dispositions particulières pour les ressources renouvelables telles que la pêche et les forêts), ainsi que la dégradation de la qualité de l’environnement (du fait principalement des émissions de dioxyde de carbone et de la pollution par les particules fines).

Cette analyse est basée sur des ouvrages antérieurs (Collier et al., 2010; van der Ploeg et Venables, 2011a, 2011b, 2011c; van der Ploeg, à paraître).

L’analyse empirique des comparaisons croisées suggère que les exportations de ressources naturelles ont un très léger effet positif direct sur les marges d’intérêt, ce qui pourrait signifier que les ressources naturelles dégradent la cote de crédit. Cela tient peut-être à leur impact défavorable sur la gouvernance, la stabilité politique et les risques de conflit.

Les pactoles pétroliers dont bénéficient certains pays de la CEMAC rapportent des revenus non négligeables, mais ils sont en diminution. Ils ne suffisent donc pas à rembourser complètement la dette extérieure pour régler définitivement le problème du manque de capitaux.

À partir d’une estimation empirique de 1,9 pour la semi-élasticité du logarithme naturel de la marge par rapport au ratio dette/RNB (van der Ploeg et Venables, 2011b), nous spécifions la trajectoire de la marge d’intérêt Π(d) = 10–4 exp(6,294) [exp(1,9d) –1], où 6,294 est le logarithme médian de la marge. Cela implique qu’une hausse de 10 points du ratio dette/RNB accroît la marge d’intérêt de 6,9 points pour un ratio dette/RNB de 100 % au départ (ou de 1,3 point si le pays n’a pas de dette extérieure).

Si des coûts d’ajustement sont aussi induits par l’essor des investissements publics (et non par l’évolution du stock de capital public), on ne constaterait pas tout de suite un bond particulièrement marqué des investissements publics ou de l’IGIP.

Cela n’apparaît pas dans le graphique 5.4 parce qu’il faut beaucoup plus de temps que les 40 périodes indiquées en abscisse.

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