Politiques Economiques, Croissance, et Equilibre Exterieur dans les Pays du Maghreb
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Commentaire sur les Exposes de E. Larbi, M. Safra, M. Souissi et M. Bouaouaja

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
June 1988
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Author(s)
Ahmed Bennani

Il semble difficile de traiter des problèmes de l’endettement dans les pays du Maghreb sans faire référence à leur passé récent, à leurs options et à l’évolution de leurs économies au cours des deux dernières décennies. S’il est vrai que pour l’essentiel, leur endettement a été contracté au cours de la décennie 1970, il n’en demeure pas moins que les motivations et les orientations qui ont conditionné l’apparition de cet endettement datent du début de leur indépendance et ont eu pour origine principalement, voire exclusivement, le besoin de financement des investissements.

Grosso modo, les économies des pays du Maghreb, comme d’ailleurs celles de la plupart des autres pays en développement, sont passées par trois phases principales:

  • Une première phase qui s’étend de l’indépendance à la veille de la crise de 1973; elle est caractérisée par la prise en main de la souveraineté nationale, la mise en place des infrastructures de base, une croissance certes modeste, mais qui apparaissait durable et enfin un taux d’endettement relativement soutenable. Ceci s’explique par une stabilité des changes, le maintien à un niveau jugé acceptable des cours des matières premières, l’existence d’un flux d’aides publiques, même réduit mais constant et enfin des relations commerciales fluides et non entravées.

  • Une seconde phase qui a démarré avec l’abandon du système des parités fixes et l’avènement du premier choc pétrolier. Elle a concerné tous les pays en développement mais d’une manière différente:

    • Les uns, producteurs de pétrole, ont pu augmenter leurs revenus et certains dégager des excédents appréciables. Les uns comme les autres ont mis sur pied d’ambitieux programes d’investissement.

    • Un autre groupe, constitué par les non-producteurs de pétrole, a en revanche subi de plein fouet les effets de ce choc, voyant ses importations fortement relevées et se trouvant acculé à réviser le processus de croissance précédemment adopté. Mais, en définitive, il a opté pour la poursuite des investissements en faisant appel au financement extérieur.

C’est qu’en effet, à la suite de ces bouleversements, un véritable marché financier a vu le jour, alimenté par les pétro-dollars dont l’accumulation au niveau des banques internationales a engendré des offres de fonds, même aux pays en développement. Ainsi sollicités, ces derniers ont cru trouver dans ce nouveau creuset le moyen de contourner les difficultés apparues en recourant massivement à l’endettement extérieur, encouragés pour ce faire par le niveau bas des taux d’intérêt et par la chute du dollar. Grâce à de tels moyens financiers, certains pays ont réussi des performances remarquables tant en ce qui concerne la croissance que pour ce qui est du volume des investissements. Cependant, la remontée du cours du dollar, celle des taux d’intérêt et les conséquences du second choc pétrolier ont vite mis fin à un tel processus.

  • La troisième phase, commençant aux alentours de 1980 a été en effet caractérisée par la remise en ordre des économies tant des pays en développement que celles des pays développés. Ce sont d’ailleurs les pays industrialisés qui, les premiers, ont enclenché des programmes d’ajustement, entraînant les pays en développement dans leur sillage. De fait, si les premiers ont réussi à obtenir des résultats somme toute assez satisfaisants, en revanche, les seconds se sont trouvés confrontés à des difficultés de plus en plus grandes à faire face à leurs engagements extérieurs, remettant en question la gestion interne comme les rapports ave l’économie mondiale et reposant avec acuité le problème du financement du développement, d’autant que les investissements étrangers et les aides publiques avaient fortement chuté.

S’il est apparemment difficile de déterminer la part des concours extérieurs qui bénéficient directement ou indirectement aux investissements, on constate, en revanche, dans l’ensemble des économies du Maghreb des variations très sensibles des taux à la fois de l’épargne, de l’investissement et de la croissance économique. Ainsi, pour le Maroc par exemple, les investissements cumulés ont atteint pendant la période 1974-1983 l’équivalent de 31 milliards de dollars. Ce montant est à rapprocher de l’encours de la dette à la fin de 1983 qui n’a pas dépassé 9,5 milliards de dollars. Les chiffres donnent donc en moyenne un taux d’autofinancement de l’économie de 70 pourcent, un taux d’investissement de 21 pourcent et un taux d’épargne de l’ordre de 14 à 15 pourcent.

On constate ainsi que le total des concours extérieurs obtenus par le Maroc n’a pas atteint le tiers des investissements réalisés. Le test économétrique dans cette étude pour mesurer la part de l’endettement finançant l’investissement et celle détournée vers la consommation, n’est pas à notre sens concluant parce qu’il est basé sur des hypothèses implicites discutables. (En effet, l’investissement est fonction du produit intérieur brut et non de l’épargne, ce qui suppose un taux d’épargne constant; or tel n’est pas le cas et le maintien de l’investissement à un niveau annuel moyen donné engendre des recours à l’extérieur pour des montants différenciés d’une année à l’autre. En somme, les parts de financement de l’investissement d’origine interne et externe ne sont pas stables mais variables.)

Au demeurant, pour porter un jugement sur le poids de l’endettement, le plus important n’est pas le niveau absolu ou relatif atteint par la dette extérieure mais plutôt la capacité du pays emprunteur à continuer à collecter des fonds auprès des bailleurs tout en honorant les échéances du service de la dette.

Tableau 1.Investissements et PIB du Maroc
1974197519761977197819791980198119821983
Taux de change (DH/$)4,36984,05254,41934,50344,16673,89913,93675,17236,0237,1113
Investissements (en milliards DH)6,9249,16511,53217,03014,02815,19515,86817,13320,97119,759
Investissements (en milliards $)1,5852,2622,6093,7823,38973,8974,0313,3123,4822,779
Produit intérieur brut-(en milliards DH)33,60236,39341,01249,76155,15462,04370,16176,73790,08894,635
Produit intérieur brut-(en milliards $)7,6908,9809,28011,05013,23715,91217,82214,83614,95713,308

Une telle démarche paraît possible si les investissements réalisés secrètent les devises nécessaires au remboursement de la dette. Or cela suppose que:

  • la durée du prêt soit égale à celle de la maturité du projet. Ce n’est pas évident et l’expérience a montré que même les prêts spécifiques étudiés et appuyés par la BIRD ou la SFI n’assuraient pas cette condition;

  • les taux d’intérêt du prêt ne grèvent pas outre mesure la rentabilité du projet.

L’instabilité des prix des matières premières et de leurs dérivés, qui font souvent l’objet de ces prêts, ne peut conduire à un rendement sûr et avéré.

De même, les montants des prêts obtenus ne sont pas forcément ceux à rembourser, du fait de l’instabilité des taux de change et le plus souvent ce sont des montants bien supérieurs à ceux obtenus qui doivent être remboursés. Au demeurant, si cette évolution avait été prévue, elle aurait entraîné la non-rentabilité intrinsèque ou même celle induite du projet, et remis en cause de ce fait le projet lui-même qui n’aurait pas été réalisé.

D’ailleurs, même si ces conditions pouvaient être remplies, il resterait que de nombreux pays, particulièrement les plus industrialisés, ont adopté des politiques protectionnistes, rendant ainsi impossible l’écoulement des produits fabriqués grâce au projet monté souvent avec leur assistance technique et leurs prêts ou ceux de leurs propres banques.

Au surplus, tous les projets d’un pays ne sont pas nécessairement destinés à fournir directement les fonds nécessaires au remboursement de la dette, car une certaine infrastructure presque toujours laissée au financement de l’Etat, s’avère primordiale pour inciter, épauler, accompagner ou faciliter les projets du second type.

A ces facteurs d’ordre extérieur, s’ajoutent également des déterminants d’ordre intérieur, tenant les uns à des événements imprévus et incontrôlables (conditions climatiques par exemple), mais d’autres semblent bien découler d’une mauvaise prévision, comme d’une mauvaise gestion ainsi que d’un certain laisser-aller vis-à-vis des problèmes de la dette, de ceux de la croissance ainsi que des conséquences non suffisamment étudiées qu’elles pouvaient entraîner.

Il convient en effet de relever:

  • les insuffisances de la programmation,

  • l’inexistence, le plus souvent, d’études de projets menés tambour battant et, plus grave encore, l’inexistence de l’étude du marché.

Le mode de financement, lorsqu’il est inconditionnel et non lié, a entraîné des pertes dans les achats de matériel, dans la sélection des projets, tergiversations qui se sont traduites par un suroût du projet initial, tâtonnements en ce qui concerne les pays fournisseurs, lenteurs dans le montage, mauvaise coordination entre les différentes phases de mise en place du projet, du recrutement et de la formation, désignation d’administrateurs et surtout de dirigeants éloignés du secteur concerné, fixation au plan interne de prix n’ayant aucun rapport avec les prix de revient ni avec ceux pratiqués à l’extérieur, interdiction à l’entreprise de modifier les prix sans autorisation, caractère le plus souvent familial des entreprises du secteur privé et gérées de près par l’administration dans le secteur public.

Dans ces conditions, le souci de production, et surtout de productivité et donc de rentabilité est alors relégué au second plan et le processus initial d’investissement auto-dynamique, créant ses propres devises pour faire face à ses remboursements est, au contraire, demandeur d’argent et alourdit ainsi le niveau de la dette.

Le financement extérieur est assuré essentiellement par les emprunts et dans une moindre mesure par les dons et les investissements directs en dépit d’incitations considérables adoptées en leur faveur.

De surcroît, seul le secteur public est à même de se porter acquéreur de fonds sur les marchés financiers mondiaux dont les exigences ne peuvent être remplies par des entreprises du secteur privé. Dans ces conditions, il est normal que les emprunts extérieurs se retrouvent dans leur quasi-totalité au passif du secteur public et que les investissements financés sur emprunts ne soient pas, de par leur nature (infrastructure notamment) rentables.

En définitive, il faut bien avouer que la relation entre investissement et production ne prend de sens qu’à partir d’une certaine maturité de l’économie. De même le caractère factice des calculs statistiques et l’incertitude des concepts utilisés en général en matière économique ne sont pas pour faciliter l’interprétation des chiffres. Aussi, est-il difficile de fixer un niveau optimal absolu ou relatif d’endettement pour un pays, quels que soient les moyens de prévision, d’analyse ou de gestion dont on dispose. Le poids de la dette par exemple, qui mesure le rapport entre l’encours et le produit intérieur brut est tributaire des calculs statistiques et des taux de change servant de conversion. Pour le cas du Maroc, il est notoire que le produit intérieur brut est sous-estimé; en outre, il suffit que le dollar revienne à son niveau de 1980 pour que le taux d’endettement baisse. Ainsi, sur le base d’estimations prudentes des comptes nationaux ayant pour structure l’année 1980, le produit intérieur brut nominal ressort à plus de 200 milliards de dirhams en 1985 et dans ce cas, le taux d’endettement n’excède guère 60 pourcent (dette évaluée à 13,7 milliards de dollars). De même le ratio de la dette qui mesure le rapport entre le service de la dette et les exportations et qui constitue certes un critère usuel bancaire pour évaluer la solvabilité d’un crédit personnel n’a pas la même signification lorsqu’il est appliqué à un pays. La capacité de remboursement de celui-ci prend en compte en outre, divers éléments hétéroclites incluant aussi bien des données physiques que des connotations géo-politiques.

Quels que soient les courants de pensée qui ont vu le jour sur le problème de l’endettement, et quelle que soit la manière d’approcher ce problème, il s’agit bien en fait, d’une question d’arithmétique qui porte sur le montant du prêt, sa durée et son coût. La capacité d’endettement d’un pays en développement, critère qui lui garantirait la poursuite de son développement, devrait être analysée en comparant le taux de croissance réel de l’économie, ou mieux encore celui des exportations au taux d’intérêt réel auquel la dette est contractée. Le second ne devrait pas dépasser le premier. En outre, cette capacité devrait être traitée en termes de paiements d’intérêts seulement, en imaginant par exemple une dette quasi-perpétuelle acceptée par les créanciers. Du point de vue économique, une telle hypothèse conforme aux caractéristiques structurelles de la plupart des pays en développement est parfaitement réaliste.

En définitive, il apparaît clair que la croissance et l’endettement vont de pair et qu’il est inéluctable qu’une augmentation de la croissance entraîne celle de la dette pour les pays en développement. En effet, même lorsque l’épargne nationale (définie comme la différence entre le revenu et la consommation) se révèle suffisante pour assurer le taux de croissance souhaité, il reste à savoir si les réserves de devises disponibles permettent son utilisation. En tout état de cause, il est évident que le stock de devises disponibles conditionne la transformation de l’épargne en investissements et dès lors le problème du financement se pose aussi bien au secteur public qu’au secteur privé. En outre, la charge de la dette étant en général assez lourde, elle opère une fonction substantielle sur les ressources nationales et, fait aggravant, sur les serves en devises.

Dès lors, le schéma classique du “go and stop” se trouve parfaitement vérifié. A un niveau bas d’endettement extérieur correspondent des tirages importants sur l’extérieur, destinés à renforcer le niveau des investissements et, dès que le montant de la dette devient insupportable (c’est-à-dire dès que les prêteurs refusent de continuer à accorder de nouveaux prêts ou des montants équivalant à ceux offerts auparavant et aussi dès que la charge devient trop lourde), la nécessité d’opérer des coupes sombres dans les volumes d’investissement s’impose pour des délais suffisamment longs pour revenir à des normes acceptables d’endettement.

Face à un tel processus, il apparaît judicieux, sur le plan purement économique, d’envisager un développement des investissements tenant compte des possibilités de financement interne et externe dans des limites compatibles avec celles de remboursement. Une telle démarche ne satisfait nullement les pays en développement qui ont un énorme retard à rattrapper et doivent aussi assurer une croissance minimum dont le financement est aléatoire et, lorsqu’il est trouvé, pèse rapidement par les charges qu’il entraîne et s’épuise vite face aux besoins constants de développement.

Bon nombre de solutions théoriques possibles ont été imaginées mais elles relèvent toutes d’ententes au niveau international dont la conclusion se heurte à la volonté des pays nantis qui ne semblent pas acquis à l’idée de concevoir un plan de redressement de l’économie mondiale incluant le transfert, sous des formes à déterminer, des capitaux nécessaires à la croissance des pays en développement.

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