Politiques Economiques, Croissance, et Equilibre Exterieur dans les Pays du Maghreb
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Commentaire sur L’expose de Rattan Bhatia

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
June 1988
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Author(s)
Bachir Hamdouche

L’étude présentée par Monsieur Bhatia qui nous montre l’utilité et la place des mesures axées sur l’offre dans les programmes d’ajustement, notamment au Maghreb est intéressante à plus d’un titre. Elle suscite cependant ou laisse en suspens un certain nombre de questions.

L’intérêt de l’étude

M. Bhatia met l’accent sur les mesures axées sur l’offre, un peu méconnues ou négligées parce que mal identifiées ou difficiles à mettre en oeuvre. Il clarifie la situation en distinguant la politique de gestion de la demande des mesures axées sur l’offre de la politique de développement.

La distinction entre la politique de demande et les mesures axées sur l’offre ne pose généralement pas de problème conceptuel, bien qu’au niveau pratique certaines mesures axées sur l’offre affectent la demande (par exemple une modification du taux de change). Par contre la distinction entre mesures axées sur l’offre et politique de développement est délicate. M. Bhatia propose un critère qui permet de clarifier la situation. C’est celui de la capacité de production. Les mesures axées sur l’offre permettent d’améliorer l’efficience de l’économie de façon à mieux utiliser le potentiel de production installé, de rapprocher la production effective de la production potentielle maximale. La politique de développement vise, quant à elle, à accroître la capacité (ou le potentiel) de production.

Un deuxième critère utilisé à titre additionnel par M. Bhatia est celui du financement. Les mesures axées sur l’offre, généralement ne nécessitent pas — ou peu — de ressources supplémentaires, alors que les politiques de développement supposent généralement un accroissement de l’investissement et donc le financement correspondant.

Cependant, malgré l’utilisation de ces deux critères, la distinction n’est parfois pas très nette, comme le reconnaît volontiers M. Bhatia dans son exposé.

Je lui propose d’ajouter un troisième critère, qui m’a été inspiré par la lecture de sa communication, celui du temps. Les mesures axées sur l’offre agissent en principe à court terme sinon à moyen terme, alors que les politiques de développement sont du domaine du long terme — à la rigueur du moyen terme. On le voit, ma proposition ne résout pas le problème — il y a le chevauchement possible du moyen terme — qui, à mon avis, ne peut pas être résolu. La raison tient tout simplement au fait que toutes ces mesures agissent sur une même et unique réalité économique et sociale. Donc leurs actions interfèrent forcément, se renforcent ou s’atténuent.

En tout cas, malgré ces limites, la distinction de M. Bhatia est suffisamment forte pour être utile dans l’analyse et la mise en oeuvre des programmes d’ajustement. Elle est supérieure à celle proposée dans une étude récente sur les effets des programmes d’ajustement financés par le Fonds sur la croissance.1 Les auteurs considèrent trois sortes de politiques: les politiques de demande, les politiques d’offre y compris les politiques de développement et les “politiques visant à stimuler la compétitivité internationale”, qui consistent en des mesure appartenant aux deux premières catégories de mesures. Cette classification a pour avantage de mettre en relief la troisième catégorie de politique, notamment les politiques de change, mais elle met dans le même paquet les mesures axées sur l’offre et les politiques de développement. Or la distinction entre les deux — même si elle n’est pas toujours tranchée — est de première importance quand l’objectif est de promouvoir l’ajustement dans la croissance et le développement dans des pays à besoins de ressources de financement, des pays endettés. C’est en cela que la proposition de M. Bhatia est plus intéressante.

M. Bhatia insiste sur l’utilité des mesures axées sur l’offre qui peuvent être d’ordre microéconomique ou macroéconomique, notamment dans les pays du Maghreb qui, bien qu’ayant suivi des stratégies de développement différentes, se trouvent confrontés à des déséquilibres intérieurs et extérieurs graves; ce qui montre les limites des modèles de développement suivis et surtout de leur mise en application.

Les mesures axées sur l’offre rencontrent de par leur nature des difficultés, des résistances au niveau de la prise de décision et de la mise en application. Ces obstacles sont beaucoup moins importants ou inexistants pour les politiques de demande et les politiques de développement.

L’auteur de la communication relève huit obstacles. Je voudrais les ramener à quatre:

  • La conception et les orientations de la politique de développement.

  • La conception de l’aide au développement.

  • Les bénéficiaires de la politique de développement. Là, M. Bhatia distingue des groupes d’intérêts “indésirables” et des situations “dignes de considération”.

  • Enfin, et surtout, le faible “degré d’engagement des autorités”.

Ce sont ces obstacles qui expliqueraient la lenteur dans l’application des mesures axées sur l’offre, notamment au Maroc et la limite de leur portée.

Les problèmes qui restent posés

Ils peuvent être ramenés à trois: le premier est d’ordre conceptuel, le second est un problème d’efficacité, le troisième porte sur le rôle du FMI dans un système monétaire international refondu.

Les remarques conceptuelles peuvent être résumées de la façon suivante:

  • Malgré les efforts louables de M. Bhatia, le problème d’identification des mesures axées sur l’offre par rapport aux politiques de demande d’une part et aux politiques de développement d’autre part, reste posé.

  • M. Bhatia parle de mesures axées sur l’offre et non pas de politiques d’offre. Est-ce seulement un problème de traduction, ou une question de terminologie sans importance, ou cela va-t-il plus loin: une politique suppose une certaine cohérence, une coordination?

  • Or cette cohérence et cette coordination, nous en avons besoin dans la conception, l’agencement et le dosage et enfin l’application des trois politiques que l’on veut rendre complémentaires: politique de demande, politique d’offre et politique de développement. Programme d’ajustement structurel à trois facettes, donc, et dont l’application doit couvrir trois temps: le court, le moyen et le long terme. Il y va de son efficacité.

  • L’efficacité des mesures axées sur l’offre: dépend de l’agencement-dosage de trois politiques comme nous venons de le voir. Elle dépend en second lieu des résistances et des difficultés d’application évoquées dans la communication de M. Bhatia. Elle dépend enfin — et c’est de cela dont je voudrais parler un peu — de l’adaptation des mesures au problème à résoudre. La question posée est: prend-on les mesures qu’il faut au moment voulu?

    Il est connu qu’on ne prend pas toujours les mesures au moment opportun. Le retard réduit l’efficacité et accroît la brutalité de la mesure à prendre.

    D’autre part, et surtout, les mesures sont-elles appropriées? Je voudrais prendre comme exemple la politique de change du Maroc dont l’expérience sert de “laboratoire” pour les autres pays du Maghreb pris en considération ici et notamment la Tunisie.

    Le Maroc a entrepris une politique d’ajustement en accord avec le FMI et la BIRD, qui visait à remédier à un double déséquilibre intérieur et extérieur. Dans le cadre de cette politique, il a procédé depuis 1980 et surtout depuis 1983 à une forte dévaluation de sa monnaie, compensée par une baisse des taxes fiscales (taxe spéciale d’importation) et douanières.

    L’opération, en essayant d’alléger le déséquilibre extérieur, a alourdi la charge du trésor public en réduisant ses recettes (fiscales et douanières) et en augmentant ses dépenses (hausse des prix des importations de produits alimentaires de base soutenus par la caisse de compensation).

    Cela pose le problème de la coordination de l’action du FMI et de la Banque mondiale, évoqué par M. Bhatia. C’est un problème complexe. Cette coordination est souhaitable dans le mesure où elle permet d’éviter des doubleemplois ou des actions divergentes et donc d’améliorer l’efficacité des programmes d’ajustement. D’un autre côté elle est appréhendée par les pays en développement assistés dans la mesure où elle peut conduire à une double conditionnalité ou à une surveillance accrue et peut-être intolérable de leur politique économique et sociale.

    Cela pose en second lieu la question de l’adaptation de la politique au problème à résoudre. La dépréciation du taux de change est-elle à même de résorber le déséquilibre de la balance des paiements et notamment de la balance des opérations courantes d’un pays comme le Maroc? Oui, en principe. Non, quand on regarde de près ce que dit la théorie selon laquelle il faut regarder la nature des échanges, tenir compte des élasticités en présence.

    Quand on analyse la structure des exportations du Maroc, on se rend compte que la plus grande partie ne peut pas bénéficier, sur les marchés extérieurs, d’une dépréciation du taux de change du dirham fût-elle importante et on devient sceptique quant aux effets bénéfiques, du moins à court terme, de l’opération. En effet, le gros des exportations consiste en produits primaires (phosphates et autres produits minéraux) et demi-produits (acide phosphorique et engrais chimiques) dont les prix sont fixés en monnaie internationale (généralement le dollar américain) et sont donc indépendants du taux de change du dirham, ainsi qu’en produits agricoles et industriels dont la demande dépend de la politique commerciale des pays industriels et notamment de la CEE (politique agricole: prix de référence et calendrier, contingentement des importations de produits textiles, de la confection etc.).

Il n’y a eu d’effet de volume ni sur les exporations ni sur les recettes de services — contrairement à ce que dit M. Bhatia —, par contre il y a eu un ralentissement du niveau de croissance du volume des importations. Au total, si l’on tient compte de l’effet de la dévaluation sur les termes de l’échange, on trouve que la balance commerciale a continué à se détériorer entre 1980 et 1985, que le taux de couverture des importations par les exportations a baissé et que la balance des paiements courants s’est aussi détériorée.

Donc, à court et moyen terme les résultats sont mitigés: pas d’effet de volume, ni sur les exportations ni sur les recettes de services, mais ralentissement net des importations et ce en période de la libéralisation des échanges (forte réduction de la protection quantitative et baisse des droits de douane). L’espoir est qu’à long terme, le surcroît de rentabilité procuré aux entreprises exportatrices par la dévaluation et les programmes d’ajustement sectoriels assistés par la Banque mondiale, notamment dans le domaine industriel, entraînent un essor des exportations industrielles et une baisse des importations.

Nous avons donc là un problème de temps. Peut-on attendre, a-t-on les moyens d’attendre, dans un pays affecté par de graves déséquilibres extérieurs et fortement endetté, les promesses du long terme? Le rééchelonnement tel qui’il est pratiqué, ne couvre que le court terme, il soulage momentanément, il ne résout pas le problème.

Il faut un afflux d’argent frais important et durable, couvrant la période de restructuration. Les propositions du plan Baker ne suffiront pas. Alors que faire?

La proposition que je soumets à la réflexion concerne la révision du rôle du FMI dans le cadre de la refonte du système monétaire international.

Le rôle du FMI

Que peut faire le FMI? Il a déjà fait beaucoup dans le cadre des statuts actuels. J’entends l’ensemble des facilités de crédits créées depuis une dizaine d’années. Mais son action s’épuise et le problème de l’ajustement est toujours présent dans toute son ampleur — sans parler du problème de la dette.

Ne faudrait-il pas s’orienter vers une solution qui donne plus de supranationalité au FMI, mais ceci vis-à-vis de tous les pays, en développement ou industriels? Faire du FMI une sorte de Banque centrale internationale qui aurait le pouvoir exclusif de la création d’une monnaie internationale (DTS ou autre) en fonction des besoins d’ajustement des pays qui entreprennent sérieusement des politiques dans ce sens. Cela signifie enlever ce privilège de création de monnaie internationale aux pays, et notamment aux USA, qui seraient ainsi amenés à réduire leurs énormes déséquilibres internes et externes et à procéder à un ajustement de leur économie. La solution proposée s’inspire — vous l’avez deviné — du fameux Plan Keynes ou de celui de R. Triffin. N’est-ce pas utopique? On a refusé ces plans à la sortie de la guerre et dans les années 1960, en périodes d’espoir ou de prospérité. Nous sommes dans la crise depuis bientôt quinze ans. Cela va-t-il nous amener à être plus réalistes, je peux dire plus utopiques?

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