Politiques Economiques, Croissance, et Equilibre Exterieur dans les Pays du Maghreb
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Commentaire sur Les exposes de Ahmed el Karm et Abdelmajid Fredj

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
June 1988
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Author(s)
Ahmed Henni

La question importante que j’ai cru entrevoir est celle qui a trait au financement de l’accumulation. Elle renvoie donc aux moyens dont dispose l’économie pour financer son progrès. Les moyens, comme le soulignent au reste si bien les auteurs, doivent suppléer à l’absence de vrais marchés monétaire et financier, ils ne peuvent donc être laissés au soin du fonctionnement spontané de l’économie mais relèvent de l’Etat.

Cette première constatation pose des limites à toute velléité libérale qui prendrait appui sur le marché pour mobiliser des ressources à des fins d’accumulation. L’Etat se doit donc, dans nos pays, d’aménager des canaux de financement des investissements, soit par l’incitation, soit par le financement sur épargne publique ou anticipation par émission monétaire.

Les mesures incitatives devraient toucher l’épargne des ménages et l’auto-financement des entreprises. Or on constate une insuffisance de la mobilisation de l’épargne et une insuffisance de l’autofinancement des entreprises, notamment publiques. Les auteurs le signalent pour la Tunisie mais je pense que la remarque est valable pour les pays du Maghreb comme pour tous les pays du Tiers monde.

Ceci renvoie au vieux débat sur le développement avec capital insuffisant. Je ne suis pas entièrement d’accord pour dire que le taux d’épargne diminue. Si, je m’en refére à l’Algérie, il existe une nette différence entre l’épargne comptée et placée et l’épargne qui s’assimile à une non-dépense et thésaurisée. Ceci a des conséquences très importantes.

  • L’épargne ne se transforme pas en investissement sauf dans le secteur parallèle.

  • Il existe un marché parallèle du capital.

  • L’épargne nourrit un marché parallèle des devises qui permet de réaliser une dépense à l’extérieur. Ce qui est épargne interne devient consommation à l’extérieur.

  • La non-dépense interne alimente des masses dormantes oisives d’argent prêtes à se mobiliser non sur le marché du capital, mais sur le marché des biens.

De ces observations, il découle:

  • Que la régulation du volume d’émission monétaire ne peut se faire avec les mêmes moyens que dans les sociétés à marché monétaire et financier,

  • Que l’émission n’a pas les mêmes effets que dans ces sociétés.

Je soumets l’hypothèse suivante: si la thésaurisation est importante, il ne peut plus y avoir de relation claire entre un fort volume d’émission et une hausse de prix.

Toute augmentation du volume de l’émission serait alors absorbée:

  • Par la thésaurisation,

  • Par le financement des investissements qui supplée à cette thésaurisation.

En Algérie, par exemple, la capacité théorique d’épargne (ressources nettes — consommation) est de:

1979198019811982
Milliards13,017,121,523,4

Or, si l’on estime que le financement des investissements par les ménages en 82 est de 5,5 et que les dépôts CNEP s’accroissent de 7 on constate une différence importante.

Aussi, si une forte partie de l’émission est thésaurisée ou employée sur le marché parallèle des capitaux, la mobilisation d’argent ne peut se faire à travers les circuits publics d’épargne. Tout investissement public exige une émission supplémentaire. L’émission alors devient non pas inflationniste mais au sens keynesien anticipatrice de production de biens.

La non-mobilisation de l’épargne tient essentiellement à l’absence d’offre de produits financiers adéquat. Quand on fait l’analyse des actifs des ménages on constate:

  • Une forte tendance aux placements immobiliers. Et c’est la perspective d’un logement qui alimente certains comptes d’épargne.

  • Une absence de pénalisation de la détention de liquidités, d’où l’inefficacité des politiques de taux d’intérêt.

A ce propos, il faut lever une équivoque—le taux d’intérêt joue un double rôle:

  • Incitatif pour attirer l’épargne

  • Dissuasif pou éviter toute modification des décisions centrales de répartition des revenus. La quantité détenue d’épargne par les particuliers ne doit pas pouvoir, par le biais d’un taux d’intérêt élevé, provoquer des rendements qui déséquilibrent fortement la répartition (créer une couche de rentiers). L’individu ne peut modifier la réparation en épargnant.

D’où l’impossibilité d’augmenter le taux d’intérêt au-delà d’une certaine limite préjudiciable à la stabilité sociale et à l’efficacité spécifique des entreprises, soit en réalité une manière de subventionner ces entreprises par une régulation de la répartition des revenus s’appuyant sur le montant du taux de d’intérêt.

Si je devais faire un reporche aux auteurs, ce serait de ne pas avoir saisi cette dimension dans l’analyse qu’ils font du rôle du taux de d’intérêt. Ce n’est pas par une intervention sur le marché du capital que les individus modifient à leur avantage la répartition, mais par une action sur les quantités sur le marché parallèle des biens.

A mon avis, il n’y a pas entre l’épargne et le marché du capital une relation reposant sur le taux d’intérêt, mais il existe une relation entre l’épargne et le marché des biens, ce qui suppose que l’épargne n’en est pas une, mais une non-dépense en attente d’une consommation differée et en attente d’occasions sur le marché des biens.

La préférence pour la liquidité n’est pas liée à la faiblesse des taux d’intérêt mais à la quantité de biens offerts sur le marché intérieur. Les placements en produits matériels sont plus rémunérateurs que les placements en produits financiers.

Outre cela, la détention de liquidité est le moyen:

1. Pour éviter les coûts de transformation de la quasi monnaie en liquidité lorsque des biens apparaissent sur le marché;

2. Pour réaliser des gains spéculatifs sur les quantités, gains beaucoup plus forts que ceux réalisés dans les placements.

Une somme de 1000 placée à 4,5 pourcent, l’an ne rapporte que 45 dans l’année, alors que si elle reste disponsible et qu’une seule fois dans l’année s’offre l’opportunité d’intervenir sur le marché des biens, on peut en achetant et vendant un bien rationné, réaliser un gain de 1000 par exemple, soit un taux de rendement de 100 pourcent.

En ce qui concerne le recours à l’émission et au réescompte pour financer les entreprises: en dehors de la non-mobilisation de l’épargne, se pose certes la question de l’auto-financement des entreprises et leur efficacité, et également la question de l’emploi.

Les entreprises, même déficitaires, sont dans l’obligation de “tourner” et la banque contrainte de les financer. La légitimité de l’entreprise repose d’abord sur sa fonction redistributrice.

Si le financement de l’investissement se fait par la banque, hors ressources propres, c’est que la banque ne joue pas seulement un rôle de banquier pourvoyeur de crédits mais un rôle d’exécution du plan d’où la nécessité de distinguer ici l’économie de crédit de l’économie d’endettement.

En résumé, sur cette première partie je dirais:

1. Les politiques de taux d’intérêt ont montré leur inefficacité. Le marché est plus efficace en termes de placements.

2. Il n’existe pas d’offre de produits financiers adéquats capables d’attirer l’épargne. La seule façon reste encore l’épargne contractuelle (épargne-logement, etc.)

3. Il convient de lier toutes ces questions aux stratégies d’actifs des ménages et aux quantités offertes sur le marché des biens.

4. A côté d’un système bancaire qui joue à la fois un rôle de pourvoyeur de crédits sur fonds propres et de canal d’exécution de financements planifiés, existe un système bancaire parallèle mobilisant des ressources qui ne trouvent pas d’usage attrayant dans les circuits publics.

J’en viens à la deuxième partie et aux questions de taux de change.

Le système bancaire parallèle dont je viens de parler et qui est constitué par l’ensemble des ménages joue une fonction essentielle dans la détermination du prix de la monnaie nationale. En effet une partie de l’épargne intérieure se transforme en dépense de consommation extérieure grâce à l’existence de cette banque parallèle qui fonctionne comme le système public: caisses de compensation, régulation par le cours de l’or, etc.

Ceci montre que le taux de change public a une fonction que n’a pas le taux de change parallèle. Sinon ils seraient identiques. A chacun son rôle. Si le taux de change parallèle permet l’intervention sur les marchés extérieurs des biens et services, le taux de change public remplit une autre fonction.

Je ne suis pas d’accord pour le considérer comme incitatif à l’exportation. Il joue fondamentalement le rôle d’une barrière, protectionniste ou non. C’est par le biais du taux de change que les autorités:

1. protègent l’industrie naissante nationale;

2. la subventionnent en fixant les prix des inputs (capital ou des produits alimentaires importés (travail);

3. dissuadent le développement de certaines activités dont la rentabilité est liée au prix de la monnaie.

A cet égard, le taux de change joue un rôle essentiel dans la mesure de l’efficacité du système productif interne et donc dans le génération de certains profits ou pertes comptables.

Il doit alors être davantage comme un instrument de répartition du revenu national (en subventionnant les uns et en pénalisant les autres) que comme un instrument technique de régulation du commerce extérieur.

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