Politiques Economiques, Croissance, et Equilibre Exterieur dans les Pays du Maghreb
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Commentaire sur L’expose de Fathallah Oualalou

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
June 1988
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Author(s)
Abdessatar Grissa

L’analyse du professeur Oualalou qui se limite à l’expérience du Maroc, repose sur trois idées principales:

1. L’évolution de la politique commerciale extérieure du Maroc depuis son indépendance en 1956. Durant cette période les relations économiques extérieures du Maroc sont passées d’une ouverture dont le but était de servir les intérêts des pays colonisateurs à une politique de protection afin d’accélérer le développement industriel par le biais d’une substitution aux importations. Cette protection a toutefois mené progressivement à l’impasse de la lente croissance des exportations par rapport aux besoins en importation et donc à la dégradation progressive de la balance courante des paiements. Le pays s’est trouvé dans l’obligation de freiner la croissance de ses importations, au point d’entraver le développement de sa capacité de production.

2. Le fait que les exportations du Maroc soient en grande part constituées de produits agricoles et miniers et qu’elles soient disproportionnellement concentrées sur les pays de la CEE, rend leur demande tout à fait inélastique. La dévaluation devient dans ce cas une mesure inappropriée pour aboutir à une amélioration de la balance courante des paiements.

3. La croissance de l’endettement extérieur du Maroc du fait du déficit chronique de la balance courante et de la politique des subventions des produits de consommation et des entreprises publiques ont conduit à une intervention du FMI et de la BIRD dans la détermination de la politique économique du pays. “Trop attachées aux options libérales”, ces deux institutions ont recommandé la libéralisation de l’économie, la dévaluation du dirham, la réduction des obstacles douaniers et des limitations quantitatives aux importations, et la réduction des subventions et du déficit budgétaire. Or, ces recommandations sont vouées, selon l’auteur, à l’échec, parce qu’elles ne tiennent pas compte des spécificités marocaines.

Je dois sur ce plan constater l’absence quasi totale d’une analyse de l’impact de la politique commerciale extérieure sur la croissance économique. On trouve deux références à cette question, mais l’analyse est très vite escamotée, en premier lieu, par le départ du gouvernement, en 1960, de l’équipe qui a préparé le plan quinquennal 1960-64; et en deuxième lieu par la déviation de la discussion vers une plaidoirie pour le maintien des avantages commerciaux acquis historiquement auprès de la CEE.

Mais est-ce suffisant pour un pays qui veut se défaire de sa dépendance de l’exportation des mêmes produits vers la même zone géographique? Fathallah Oualalou suggère que “la mesure qui correspond à la thérapeutique proposée par les institutions financières internationales pèche par son caractère général et abstrait”, parce qu’il “ne tient pas compte de la structure des échanges commerciaux du pays, ni des contraintes de paiement dont (il) prétendait atténuer les efforts”.

Cette suggestion suppose que: (a) la demande des produits déjà exportés par le Maroc est inélastique dans les pays de la CEE; (b) cette inélasticité détermine l’élasticité de la demande totale des exportations marocaines; (c) la composition des produits exportés reste inchangée après la dévaluation. Cependant, cette hypothèse est tout à fait inacceptable, surtout étant donné que l’un des objectifs fondamentaux de la dévaluation est de promouvoir la diversification des marchés aussi bien que celle des produits exportés.

En fait, toute demande d’exportation sera invariablement inélastique dans le cas où, en dépit de la fluctuation des prix, les ventes continuent à se limiter aux clients et produits traditionnels. Ce qui rend la demande plus élastique c’est l’acquisition de nouveaux clients, la conquête de nouveaux marchés, et l’écoulement de nouveaux produits. Les exportations du Maroc, comme celles de la Tunisie, se sont progressivement diversifiées pour pouvoir tirer parti des avantages que peut accorder une dévaluation effective. A mon sens, ce n’est pas l’inélasticité de la demande qui empêche ces pays de tirer avantage de la dévaluation, c’est plutôt l’inélasticité de l’offre due à la rigidité de leurs structures de production, et à leur incapacité à maîtriser l’effet inflationniste de la dépréciation de leur taux de change. Et ceci est dû surtout à l’importance du rôle joué par l’importation dans leurs économies.

Toutefois les tableaux 1 et 2 indiquent que la diversification des exportations du Maroc s’est accentuée après 1980, surtout quand on compare ses résultats avec ceux de la Tunisie, dont le taux de change n’a pas subi la même dépréciation, compte tenu de l’évolution de leurs taux d’inflation. Le taux de change réel du Maroc, vu les prix à la consommation, s’est déprécié par rapport au franc français de 6,3 pourcent entre 1980 et 1983, tandis que celui de la Tunisie s’est apprécié, durant la même période, de 3,7 pourcent. On constate aussi que la valeur des exportations marocaines de vêtements vers les pays de la CEE a augmenté de 22,3 pourcent entre 1980 et 1982 alors que celle de la Tunisie a baissé de 6,7 pourcent. La croissance la plus rapide de cette valeur est enregistrée à ce niveau par la Turquie essentiellement en raison de la forte dévaluation de sa livre après 1979.

Le professeur Oualalou conteste les recommandations du FMI et de la BIRD en matière de limitation des subventions et du déficit budgétaire. Il y voit une ingérence dans les affaires internes du Maroc. Or le tableau 6 montre que le déficit budgétaire entre 1975 et 1983, et à l’exception de 1977 et 1982, a été supérieur au déficit de la balance des paiements courants. Le déficit de l’Etat a donc absorbé, en plus de l’équivalent de l’intégralité des ressources extérieures, une partie appréciable de l’épargne des ménages et des entreprises.

Au cours de la même période, la dette publique extérieure est passée de 14,2 pourcent à 45,2 pourcent du PIB. On se demande, comment il serait possible au Maroc d’accumuler un tel endettement si le FMI et la BIRD n’existaient pas. Peut-être que le grand tort est en grande partie imputable à ces deux institutions qui ont permis à des pays comme le Maroc de s’endetter à ce rythme? D’autre part, ces deux organismes sont responsables non seulement vis-à-vis des pays membres mais aussi vis-à-vis des banques commerciales qui se sont engagées financièrement sur la base de la confiance et du crédit moral accordé par le FMI et la BIRD aux pays débiteurs. De fait, ces deux institutions se doivent de protéger leur crédibilité.

La Tunisie a accumulé un déficit budgétaire par rapport au PIB inférieur à celui de sa balance courante. Ce qui a un effet d’endettement moins élevé que celui du Maroc. Ceci signifie qu’une partie importante des emprunts contractés à l’extérieur est investie dans le secteur productif. En dépit du fait que le peu de temps qui m’a été imparti ne me permette pas de procéder à une analyse approfondie de l’impact du commerce extérieur sur la croissance, je peux dire que la Tunisie a mieux fait dans ce domaine que le Maroc, car elle a investi la plus grande part des ressources provenant de l’extérieur, tandis qu’au Maroc celles-ci semblent plutôt absorbées par le conflit du Sahara. La Tunisie a dépensé proportionnellement nettement plus que le Maroc en subventions de la consommation et en transferts aux entreprises publiques. Ce sont principalement les recettes pétrolières qui ont permis à la Tunisie de supporter, jusqu’en 1985, ce fardeau sans être contrainte à recourir aussi massivement à l’endettement extérieur. Maintenant que ces recettes ont chuté de manière abrupte il serait pratiquement impossible au gouvernement tunisien de maintenir ces dépenses sans affecter la capacité de l’économie à investir, exporter, et par conséquent à accroître sa production.

Tableau 1.Déficits budgétaires du Maroc et de la Tunisie
PaysSubventions et transferts courants. Moyennes annuelles 1977-1981 (% du PIB)Transferts de capitaux plus les prêts moins les remboursements. Moyennes annuelles 1977-1981 (% du PIB)TotalDéficit budgétaire. Moyennes annuelles 1977-1981 (% du PIB)
Maroc4,60,45,012,0
Tunisie9,16,916,04,0

Le Professeur Oualalou a beaucoup insisté sur l’importance du marché de la CEE pour le Maroc, et a omis de faire référence aux autres pays du Maghreb. Son raisonnement doit se fonder sur le fait que cette communauté a acheté 53,5 pourcent des exportations marocaines de marchandises en 1982-1983 et qu’elle a absorbé 61 pourcent des exportations tunisiennes. En même temps, les échanges entre le Maroc et la Tunisie n’ont pas dépassé 0,5 pourcent de leurs exportations totales; ils sont restés dans la limite de 0,6 pourcent entre l’Algérie et la Tunisie, et ils sont exclus totalement depuis 1975 entre l’Algérie et le Maroc.

Deux obstacles importants entravent le développement des échanges commerciaux entre ces pays. Le premier est leur tendance à rompre leurs relations économiques chaque fois qu’ils ont des querelles politiques, or celles-ci sont fréquentes. Le deuxième est lié à leurs structures monopolistiques de production qui sont, en totalité ou en majorité, contrôlées par les secteurs étatiques. Ces pays ont donc tendance à transformer leurs brèves tentatives de coopération économique en réunions de marchandage dans le but de se débarrasser des produits qu’ils ne peuvent écouler ailleurs. La coopération économique entre ces pays obéit à des considérations politiques à court terme au détriment d’une coopération durable basée sur les besoins des marchés. Par conséquent, puisque les échanges commerciaux entre ces pays sont généralement entrepris sur la base de critères politiques et non motivés par la concurrence, les produits échangés tendent à être coûteux et peu désirables, ce qui limite la possibilité de leur développement.

L’effet de l’extension du marché par l’exportation est de permettre à un pays en développement:

  • d’exploiter plus efficacement ses ressources disponibles pour la production;

  • de bénéficier d’économies d’échelle beaucoup plus étendues que celles permises par son marché intérieur;

  • d’améliorer la diversification de ses projets d’investissement et leurs perspectives de croissance et de rentabilité.

Bien que ce dernier point n’ait reçu généralement que peu d’attention, il est indubitablement le plus important du point de vue d’un développement économique soutenu. La diversification des projets d’investissement améliore non seulement la rentabilité moyenne des projets nouveaux, mais aussi la productivité des moyens de production existants.

De plus, le problème du développement est beaucoup plus une question d’insuffisance en projets économiquement viables que de carence des moyens d’investissement ce qui est démontré assez clairement par l’expérience des années 1972-1984.

Les problèmes rencontrés actuellement par les pays du Maghreb sont plutôt la conséquence de leur stratégie de développement. Cette stratégie est basée sur une industrialisation protégée contre la concurrence externe, et souvent même interne, et une participation étatique déterminante (et dans le cas de l’Algérie prédominante), dans les activités de production. L’étouffement de la concurrence a créé des structures qui, étant donnés les coûts et la qualité des produits, ne permettent pas de s’aventurer sur les marchés extérieurs. Tandis que les entreprises publiques sont généralement gérées comme des bureaucraties sans motivations ou pouvoir d’initiative, en Tunisie les entreprises publiques contrôlent plus de 75 pourcent des exportations de marchandises, et il serait difficile dans les circonstances actuelles de gestion de ces entreprises d’envisager une rapide amélioration de la croissance de leurs exportations.

Annexes
Tableau 2.Part de la CEE dans l’exportation de marchandises du Maroc
AnnéeAlimentation poissons, tabacsProduits finis de consommationTotal de marchandise
197766,781,255,9
197867,978,556,9
197969,882,758,3
198065,681,654,6
198154,367,349,2
198261,478,254,4
198359,774,552,2
Moyenne annuelle de 1977-7968,180,857,0
Moyenne annuelle de 1981-8358,573,351,9
Tableau 3.Maroc: Exportation de produits manufacturés
Exportation par rapport aux exportations totales de marchandises (pourcent)
AnnéeTotal de produits manufacturés (SITC 5,6,7,8)Produits chimiques (SITC 5)Produits de textiles (SITC 65+84)
197512,82,36,5
197616,82,59,8
197722,56,510,6
197824,08,111,3
197925,88,711,2
198025,510,29,6
198129,814,010,5
198234,117,011,9
198341,020,512,5
Source: ONU; Statistiques du commerce international.
Source: ONU; Statistiques du commerce international.
Tableau 4.Part de la CEE dans l’exportation de marchandises de la Tunisie(En pourcentage)
AnnéeAlimentation humaineProduits finis de consommationTotal
197670,893,251,2
197768,794,257,2
197863,091,057,4
197973,892,757,5
198073,795,453,5
198157,988,551,8
198252,994,454,7
198380,894,362,6
198464,692,959,5
Moyenne annuelle 1976-7869,192,856,1
Moyenne annuelle 1981-8464,192,557,2
Tableau 5.Tunisie: Exportation de produits manufacturés(En pourcentage)
Exportation par rapport aux exportations totales de marchandises
AnnéeTotal de produits manufacturés (SITC 5,6,7,8)Produits chimiques (SITC 5)Produits de textiles (SITC 65+84)
197520,69,27,6
197627,010,112,1
197734,711,018,4
197839,410,520,3
197934,79,518,3
198036,613,017,4
198133,511,714,7
198241,217,517,8
198343,816,319,2
Source: ONU; Statistiques du commerce international.
Source: ONU; Statistiques du commerce international.
Tableau 6.Exportation de vêtements (SITC 84) vers les cinq principaux importateurs1 de la CEE(En millions de dollars E.U.)
Pays19721975197819801982
Maroc12,744,365,4132,7162,3
Tunisie5,057,3196,6348,7325,4
Turquie10,369,375,899,3225,4
Corée37,4270,9601,9908,7922,6
Total de l’importation des cinq pays4 043,67 838,312 722,61 851,915 437,8
Part de la Corée0,9%3,5%4,7%4,9%6,0%
Source: ONU; Supplément to the World Trade Annual.

Belgique, France, R.F.A. (République fédérale d’Allemagne), Pays-Bas, Royaume-Uni.

Source: ONU; Supplément to the World Trade Annual.

Belgique, France, R.F.A. (République fédérale d’Allemagne), Pays-Bas, Royaume-Uni.

Tableau 7.Maroc: La balance des paiements courants, le déficit du budget de l’Etat et la dette extérieure(En pourcentage)
Pays et AnnéeDéficit de la balance des paiements courants par rapport au PIBDéficit du budget de l’Etat par rapport au PIBFinancement extérieur du déficit du budget et de l’EtatDette publique extérieure par rapport au PIBTaux de croissance du PIB aux prix constants
19755,69,240,414,24,1
197613,817,662,019,27,0
197716,015,467,923,06,5
19789,810,558,324,93,4
19799,29,766,525,94,5
19808,110,254,429,54,0
198113,013,959,239,8−2,2
198212,712,159,245,25,6
Source: FMI, Statistiques financières internationales.
Source: FMI, Statistiques financières internationales.
Tableau 8.Tunisie: La balance des paiements courants, le déficit du budget de l’Etat et la dette extérieure(En pourcentage)
Pays et AnnéeDéficit de la balance des paiements courants par rapport au PIBDéficit du budget de l’Etat par rapport au PIBFinancement extérieur du déficit du budget et de l’EtatDette publique extérieure par rapport au PIBTaux de croissance du PIB aux prix constants
19755,01,569,820,98,1
19769,33,232,423,08,2
197711,16,072,525,04,9
19789,84,174,627,26,2
19794,84,798,027,47,2
19804,82,881,325,65,8
19818,02,5103,027,07,3
19829,25,170,929,76,1
Source: FMI, Statistiques financières internationales.
Source: FMI, Statistiques financières internationales.

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