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Mutations de l’environnement mondial

Author(s):
Paul Masson, and Michael Mussa
Published Date:
December 1996
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L’ordre économique mondial conçu à Bretton Woods a connu quatre grandes mutations qui ont bouleverse l’environnement international dans lequel opère le FMI. Tout d’abord, le système de parités fixes par rapport à l’or, rarement ajustées, a fait place à des régimes de change beaucoup plus souples. En deuxième lieu, le volume et la rapidité des mouvements de capitaux se sont considérablement accrus. Troisièmement, les pays se sont davantage intégrés dans l’économie internationale, s’ouvrant aux échanges commerciaux et aux mouvements de capitaux à mesure que les obstacles au commerce de biens et d’actifs étaient levés et que les progrès techniques permettaient de réduire les frais de transaction. Quatrièmement, l’énorme expansion du nombre des pays membres du FMI en a fait une institution universelle, ce qui a gonflé la demande potentielle de ressources de la part de beaucoup des nouveaux pays membres, dont les besoins de financement au titre de la balance des paiements sont parfois considérables.

Flexibilité des taux de change

Les régimes de flottement du taux de change adoptés au début des années 70 par les grands pays industrialisés ont radicalement modifié le caractère du système monétaire international en supprimant tout lien entre la valeur de la monnaie et le prix de l’or et en libérant les politiques monétaires, qui pouvaient être ainsi consacrées aux objectifs internes. Pour ceux des pays qui ont choisi de laisser flotter leur taux de change—les trois plus grands pays industrialisés, notamment—, le maintien d’une parité fixe a cessé d’être un objectif vital de la politique économique; ces pays ont la plupart du temps mis à profit cette nouvelle souplesse pour se concentrer davantage sur leurs objectifs essentiels de politique économique. Le flottement des taux de change n’a pas fait disparaître les déséquilibres extérieurs courants, ni permis de les éliminer plus rapidement. Les pays qui ont opté pour le flottement ont continué de détenir des réserves officielles (tableau 1), et les pouvoirs publics ont continué d’intervenir sur les marchés des changes pour influer sur les taux. Cependant, comme ils n’étaient plus tenus de défendre une parité donnée, la plupart de leurs interventions étaient motivées par d’autres facteurs, et ie rééquilibrage des paiements officiels n’était plus la préoccupation essentielle.

Tableau 1.Ratios des Réserves Autres Que L’or Aux Importations de Biens et De Services1(En pourcentage)
1970197519801985199019942
Pays industrialisés13,413,013,213,415,317,6
Pays en développement19.432,029,227,028,631,0
Pays ayant eu récemment des
difficultés à assurer le service
de leur dette17,025,531,219,320,839,1
Petits pays à faible revenu17.112,110,012,010,627,4
Pays en transition16.3
Ex-Union soviétique313,2
Source: FMI, hases de données des Perspectives de l’économie mondiale et de Statistiques financières internationales

Réserves en fin d’année, en pourcentage des exportations de biens et de services durant l’aimée. Les importations comprennent les paiements d’intérêts sur la dette lorsque les données sont disponibles. La classification des pays par groupes reprend celle des Perspectives de l’économie mondiale de mai 1995; la composition de certains de ces groupes s’est modifiée ces dernières années.

Pour certains pays, les données sont des estimations des services du FMI.

À l’exclusion du Tadjikistan. Les importations ne comprennent pas les échanges commerciaux an sein de l’ex-Union soviétique et, dans la plupart des cas. n’incluent pas les services.

Source: FMI, hases de données des Perspectives de l’économie mondiale et de Statistiques financières internationales

Réserves en fin d’année, en pourcentage des exportations de biens et de services durant l’aimée. Les importations comprennent les paiements d’intérêts sur la dette lorsque les données sont disponibles. La classification des pays par groupes reprend celle des Perspectives de l’économie mondiale de mai 1995; la composition de certains de ces groupes s’est modifiée ces dernières années.

Pour certains pays, les données sont des estimations des services du FMI.

À l’exclusion du Tadjikistan. Les importations ne comprennent pas les échanges commerciaux an sein de l’ex-Union soviétique et, dans la plupart des cas. n’incluent pas les services.

Le caractère foncièrement différent du système monétaire international fondé sur les régimes de taux flottants ne pouvait que transformer le rôle du FMI. La mission initiale de l’institution, qui consistait à surveiller les taux de change sous le régime des parités fixes, a fait place à une fonction de surveillance du système monétaire international et des résultats et politiques économiques des pays membres (notamment de leurs politiques de change). Les politiques monétaires des grands pays étant désormais le point d’ancrage nominal du système monétaire international, l’une des attributions essentielles du FMI était de veiller à ce que ces politiques ne soient ni inflationnistes ni déflationnistes. Les financements que le FMI accordait aux pays industrialisés pour redresser leurs deséquibres de balance des paiements, à l’appui d’une parité donnée ou ajustée, ont alors pratiquement cessé, et. au fil des ans, les concours financiers du FMI ont été focalisés sur les pays en développement7.

Il est difficile de décider de manière absolue si, dans l’ensemble, le passage au système de taux flottants a causé une amélioration ou une détérioration des résultats de l’économie mondiale8. Au vu des résultats des tentatives de défense de parités fixes depuis l’effondrement du système de Bretton Woods, il est clair que pour évaluer les conséquences qu’aurait eu le maintien d’un système généralisé de parités rixes, il faut lui opposer des politiques foncièrement différentes de celles qu’ont en fait appliquées les grands pays industrialisés. Les exercices de simulation effectués à l’aide de modèles économétriques multinationaux pour tester ces hypothèses démontrent en général que le régime de parités fixes est suboptimal dans le contexte de politiques visant à stabiliser la situation économique intérieure9. On peut cependant arguer qu’un régime général de parités fixes aurait imposé une discipline plus stricte aux politiques économiques nationales et qu’elle aurait concouru à éviter certaines erreurs importantes, notamment la politique excessive d’accompagnement des poussées d’inflation du milieu et de la fin des années 70. Il est cependant clair qu’en pratique les responsables de la politique économique des trois plus grands pays industrialisés n’ont aucun désir et ne voient pas l’intérêt de se soumettre à un système monétaire international qui restreindrait sensiblement leur capacité de mener leurs propres politiques monétaires en fonction de leurs objectifs nationaux.

Les taux de change flottants ont certes la vertu de concéder plus d’indépendance aux politiques monétaires nationales, du moins dans les grands pays, mais il est beaucoup moins sûr qu’ils produisent nécessairement les meilleurs schémas d’ajustement de la balance des paiements. En particulier, il semble que, dans certains cas, les forces du marché poussent les taux de change dans une direction contraire à celle qu’exigerait un ajustement ordonné de la balance des paiements, comme ce fut apparemment le cas aux Etats-Unis dans la première moitié des années 80, et plus spécialement à la fin de 1984 et au début de 1985 (graphique 1). En revanche, lorsque les marchés financiers perçoivent soudain la nécessité d’une correction dans la balance des paiements d’un pays, ils peuvent orienter les taux de change dans la bonne direction, mais avec une vigueur telle que la correction induite peut paraître trop forte et trop rapide. Par exemple, les dépréciations substantielles de la lire et de la couronne suédoise depuis l’été et l’automne 1992 ont contribué à redresser rapidement et sensiblement le solde des opérations courantes de ces deux pays (graphique 2). On peut néanmoins faire valoir qu’une dépréciation un peu moins vive aurait favorisé une reprise mieux équilibrée, avec moins de risques d’accélération de l’inflation.

Graphique 1.Ètats-Unis: Taux de Change Effectif Réel, Solde des Transactions Courantes et Solde Budgétaire des Administrations Publiques

Source: FMI, Département des études et base de données des Perspectives de l’économie mondiale

1Sur la base des coûts unitaires normalisés de main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier.

Graphique 2.Italie et Suéde: Taux de Change Effectif Réel et Solde des Transactions Courantes

Source: FMI, Département des études et base de données des Perspectives de l’économie mondiale

1 Sur la base des coûts unitaires normalisés de main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier.

2 Sur la base de l’indice des prix à la consommation.

Autre exemple des difficultés qu’entraîne le flottement des taux de change: la brusque dépréciation du peso mexicain au début de 1995. qui a contribué à la contraction rapide du déficit courant du Mexique, non sans causer toutefois des pertes de production considérables et une flambée d’inflation. A l’autre extrême, la vive appréciation du yen depuis l’été 1992 semble, pour le court terme, aller à l’encontre du but recherché puisque l’excédent du compte courant japonais s’est gonflé, sous l’effet de la courbe en J, et que l’appréciation de la monnaie a eu tendance à miner la reprise économique.

Plus généralement, on constate souvent que l’ajustement du taux de change n’est pas, à lui seul, le moyen le plus efficace ou le plus souhaitable de corriger un déséquilibre de balance des paiements. La dépréciation de la monnaie doit en général s’accompagner d’autres mesures qui amèneront la demande globale à se contracter suffisamment pour combler l’écart épargne-investissement et contrer l’excès de demande induite par l’expansion des exportations nettes. Les forces du marché qui provoquent les fluctuations des taux de change ne sont d’ordinaire pas en mesure de garantir en soi une amélioration durable de la position extérieure courante d’un pays, mais peuvent dans certains cas renforcer la discipline économique requise.

Outre ces considérations théoriques, les études empiriques font clairement ressortir que, pour la plupart des pays, la réduction des déséquilibres extérieurs en régime de flottement généralisé de taux de change n’est pas une opération sans douleur. L’ajustement d’un déficit courant intenable s’accompagne d’ordinaire d’une baisse sensible de la production, ainsi que d’une dépréciation du taux de change réel. Le tableau 2 présente des données sur des pays qui ont fortement réduit leur vaste déficit courant. Pour les pays industrialisés et les pays en développement figurant à ce tableau, l’ajustement s’est traduit à ta fois par un ralentissement de la croissance de la production et par une dépréciation du taux de change. Pour certains pays en développement, notamment la Turquie, le Mexique et les Philippines, la baisse de la production a été particulièrement marquée ces dernières années.

Tableau 2.Exemples de Corrections De Vastes Déficits des Transactions Courantes et Variations Connexes de la Production, du Taux de Change Réel et des Réserves(En pourcentage)
AnnéesVariation du ratio solde courant/PIBVariation du taux de croissance du PIBVariation du taux de change effectif réel1Variation des réserves2Pour mémoire: Ratio initialsolde courant/PIB
Pays industrialisés
Islande1982-836,3−4,3−17,0−30,9−8.3
Grèce1585-864.2−1,5−9,6−82,0−10,3
Italie1992-933,5−1,4−17,1−16,4−2,3
Finlande1992-933,6−2,63−26,6−21,9−4,6
Pays en développement
Mauritanie1988-8921,4−0,9−8,9−28,0−6,4
Tchad1986-8714,9−2,83−24,5−54,0−7,9
Venezuela1988-8914,7−1,63−3,3−58,7−9,2
Équateur1982-837,5−4,1−7,0−51,5−8,5
Mexique1982-837,3−7,4−40,3−70,0−3,7
Turquie1993-945,6−13,2−17,0−7,0−3,7
Mali1986-875,3−7,3−19,6−57,7−10,3
Philippines1983-844,8−9,2−16,8−5,9−53
Kenya1980-814,0−1,8−4,5−33,8−12,3
Source: FMI, bases de données, ties Perspectives de l’économie mondiale ei de Statistiques financières internationales

Variation des indices relatifs des priv à la consommation sur Les deux années.

La première année.

Croissance moyenne de la production sur les deux années.

Source: FMI, bases de données, ties Perspectives de l’économie mondiale ei de Statistiques financières internationales

Variation des indices relatifs des priv à la consommation sur Les deux années.

La première année.

Croissance moyenne de la production sur les deux années.

Le fait que les pays, particulièrement les pays en développement, continuent de détenir et d’utiliser des réserves internationales prouve une fois encore qu’à leur avis, un ajustement du taux de change qui s’opère uniquement sous l’effet des forces du marché n’est pas !a solution optimale (voir le tableau 1). Pour les pays industrialisés, qui ont en général aisément accès aux marchés financiers internationaux, le coût de la détention de réserves (qui est la différence entre le coût d’emprunt et le rendement du placement des réserves) est d’ordinaire relativement peu élevé. Ce coût est en revanche extrêmement élevé pour un grand nombre de pays en développement. Par conséquent, si beaucoup d’entre eux ont décidé de maintenir des réserves, c’est sans doute parce qu’ils prêtèrent faire appel aux réserves pour remédier à leurs déséquilibres de paiements plutôt que compter uniquement sur l’ajustement du taux de change. Il convient de noter à cet égard que les ratios avoirs de réserve/importations se sont accrus depuis 1970 (voir le tableau 1), et que les réserves utilisées aussi bien par les pays industrialisés que par les pays en développement (tableau 3) représentent un montant assez substantiel en comparaison des quotes-parts au FMI.

Tableau 3.Principaux Pays Industrialisés et Pays en Développement à Revenu Intermédiaire: Variations Mensuelles des Réserves Brutes (Période 1985-93) par Rapport Aux Quotes-Parts au FMI
Écart typeBaisse maximale (en pourcentagede la quote-part actuelle)Mois et annéede la baisse maximale des réserves
pays industrialisés
Allemagne6528110/92
Australie19561/92
Autriche301083/91
Belgique16499/92
Canada16499/92
Danemark612151/93
Espagne835309/92
États-Unis5133/91
Finlande6022210/91
France206411/93
Grèce6111610/93
Irlande542409/92
Islande32999/92
Italie361277/92
Japon22613/90
Norvège5524011/92
Nouvelle-Zélande31976/88
Pays-Bas22333/93
Portugal1065799/92
Royaume-Uni14319/92
Suède7831711/92
Suisse461201/93
Pays en développement à revenu intermédiaire
Afrique du Sud8239/92
Argentine24573/91
Bolivie18551/90
Brésil30601/86
Chili23351/86
Colombie237110/93
Corée5819612/89
Costa Rica23725/90
Égypte3415311/90
El Salvador21615/90
Hongrie274512/92
Indonésie18315/90
Israel469810/91
Jordanie573348/91
Malaisie6819312/92
Maroc20383/89
Mexique5216711/93
Paraguay3916010/92
Pérou18479/91
Philippines30965/93
Pologne155412/90
Singapour931613/91
Thaïlande37597/92
Tunisie27934/91
Turquie3611212/93
Uruguay1910311/86
Venezuela15287/90
Source: FMI, calculs des services du FMI
Source: FMI, calculs des services du FMI

Expansion des mouvements de capitaux

Comme il est expliqué dans nombre d’autres ouvrages (voir, par exemple, Massa et al., 1994), el Goldstein et al., 1993), le volume et la rapidité des mouvements de capitaux privés ont considérablement augmenté ces dernières dizaines d’années, ce qui a eu deux conséquences majeures pour le système monétaire international. Tout d’abord, il est devenu plus difficile de maintenir des parités fixes là où le marché vient à douter de leur viabilité—problème qui a sans doute été aggravé par le fait que le stock d’avoirs de réserve n’a pas augmenté dans les mêmes proportions que les flux de capitaux10. Deuxièmement, cela a permis aux pays de financer leurs déficits (ou excédents) courants, ce qui aurait dû en principe être bon pour les créanciers comme pour les débiteurs, mais a apparemment aussi retardé, dans certains cas, le processus d’ajustement souhaitable.

Maintien de rapports de change fixes

Les crises qui ont affecté le mécanisme de change du Système monétaire européen (SME) en 1992-93 constituent l’exemple le plus manifeste et le plus récent des difficultés que soulève le maintien du taux de change dans des bandes étroites de part cl d’autre d’une parité centrale. Le bilan de cette période donne à penser qu’il importe de réajuster sans le moindre délai les taux de change intenables, que les politiques macroéconomiques doivent être cohérentes et crédibles pour asseoir la validité d’une parité fixe; et que les mouvements spéculatifs constituent une force extrêmement puissante lorsque les marchés de capitaux privés considèrent que la parité n’est pas viable. Les crises du mécanisme de change montrent à l’évidence que, dans le contexte moderne de mobilité des capitaux au niveau mondial, des doutes sur la viabilité des taux de change peuvent engendrer des pressions massives, même si ces taux semblent s’accorder avec les indicateurs économiques fondamentaux.

L’accès aux capitaux privés peut toutefois aider à défendre une parité fixe du fait qu’il permet aux pouvoirs publics de se procurer des réserves supplémentaires (empruntées) à l’aide desquelles ils peuvent intervenir sur les marchés monétaires. Par exemple, pendant la crise de 1992, le Royaume-Uni a emprunté en devises l’équivalent au total de 10 milliards d’écus et la Suède s’est assurée des crédits pour un total de 31 milliards d’écus, afin de défendre leurs monnaies. Dans les deux cas, les efforts déployés pour la défense de la parité officielle ont échoué. Par conséquent, même si l’accès aux capitaux privés peut apporter un concours dans ce domaine, le succès n’est certes pas garanti.

Financement des déficits courants

Les déficits du compte des transactions courantes peuvent avoir diverses causes tout à fait légitimes (c’est-à-dire ne pas être la conséquence de politiques malavisées), et des apports accrus de capitaux privés peuvent aider à financer ces déséquilibres. Tout d’abord, le déficit peut résulter de différences prolongées entre les niveaux de l’épargne et de l’investissement dans un pays et un autre. Les pays où l’investissement est plus rentable, mais l’épargne intérieure insuffisante, peuvent tirer parti des apports de capitaux étrangers; inversement, les pays qui ont de l’épargne excédentaire peuvent obtenir de meilleurs rendements en la plaçant à l’étranger. Deuxièmement, si les pays se trouvent à des stades différents du cycle conjoncturel, leur solde courant peut être déficitaire ou excédentaire, du fait que l’épargne et l’investissement évoluent en généra) différemment au cours du cycle. Il se peut donc que les courbes de consommation soient plus régulières que si le compte courant était constamment en équilibre. En troisième lieu, les déficits ou excédents courants peuvent également avoir pour cause la diversification non synchronisée des portefeuilles d’investissement entre les pays (si, par exemple, des mesures de libéralisation plus rapides dans un pays engendrent des sorties nettes de capitaux). La diversification permet en général de mieux équilibrer le risque et le rendement.

L’accroissement des entrées de capitaux privés n’entraîne toutefois pas invariablement ou nécessairement une amélioration de l’efficience ou du bien-être économique. Les entrées de capitaux peuvent retarder une réorientation indispensable de la politique économique. Par exemple, les capitaux qui ne cessent d’affluer aux États-Unis depuis le début des années 80 ont été bénéfiques en ce sens qu’ils ont permis de financer l’investissement de ce pays, alors que le niveau de l’épargne nationale est faible (et le déficit budgétaire, substantiel). Une discipline extérieure plus stricte aurait cependant sans doute été préférable de façon à provoquer un regain d’efforts pour corriger les causes fondamentales du déficit courant américain. D’autre part, l’euphorie liée à la perspective de l’union monétaire en Europe a provoqué, entre 1987 et 1992, des entrées massives de capitaux dans des pays à forte inflation et à taux d’intérêt élevés participant au mécanisme de change. Ces capitaux étaient souvent libellés en devises à taux d’intérêt plus faible (principalement le deutsche mark)11. De même, le brusque afflux de capitaux sur les marchés émergents en 1992-93 a compliqué la tâche des responsables économiques de pays, qui ont une capacité de stérilisation limitée, et a contribué à la surévaluation de leurs monnaies. Le revers de la médaille des afflux excessifs de capitaux est le retrait rapide de ces capitaux lorsque le marché change d’opinion, ce qui s’est produit dans les deux cas ci-dessus. Le retournement du marché s’est traduit par des attaques spéculatives massives contre un certain nombre de devises européennes, notamment certaines dont le taux pivot n’était manifestement pas surévalué en termes de compétitivité, et par la vente à outrance d’obligations et d’actions latino-américaines au lendemain de la dévaluation mexicaine, en décembre 1994.

Il ne s’agit pas ici de clamer que les mouvements des capitaux internationaux sont en général mal orientés ou que la liberté relative de ces mouvements est regrettable—bien au contraire. Il s’agit simplement de constater que l’ordre mondial moderne, caractérisé par la mobilité internationale des capitaux, n’est pas parfait et que les activités de financement et de surveillance du FMI peuvent par conséquent concourir à en améliorer le fonctionnement.

Intégration accrue des économies nationales

Depuis la deuxième guerre mondiale, le commerce des biens et des actifs financiers a connu une très vive expansion. Dans une certaine mesure, tout au début de la période d’après-guerre, la croissance visait simplement à retrouver les niveaux d’exportation et d’importation d’avant-guerre à mesure que la reconstruction progressait et que les mesures de contrôle prises en temps de guerre étaient abandonnées. Le volume des échanges commerciaux a toutefois continué de s’accroître à un rythme soutenu au cours des décennies suivantes, à un taux dépassant la croissance du PIB aussi bien dans les pays industrialisés que dans les pays en développement (graphique 3). Cette expansion ininterrompue est à mettre au compte de la levée des obstacles tarifaires et non tarifaires et de la baisse des coûts de transport. Le FMI a contribué à ce processus en prônant avec succès la convertibilité des monnaies aux fins des transactions courantes.

Graphique 3.Échanges Commerciaux1 Par Rapport au PIB

(En pourcentage)

Sources; FMI. bases de données des Perspectives de I’conomie mondiale enie Stalisliques financières intenuitionales: estimations des sen ices du FMI

1 Biens et services (non compris les revenus des facteurs).

L’intégration des marchés financiers, qui s’est accompagnée de l’expansion des flux de capitaux, comme on l’a vu plus haut, a été encore plus spectaculaire. Immédiatement après la guerre, la plupart des pays (à l’exception notable des Etats-Unis et du Canada), imposaient de multiples restrictions aux mouvements de capitaux. La convertibilité de la monnaie pour ces opérations est maintenant presque totale chez les pays industrialisés, et ce régime a été adopté par un certain nombre de pays en développement. Combinée aux innovations techniques et financières, cette convertibilité accrue a fait gonfler substantiellement le volume des créances extraterritoriales. Le stock des prêts internationaux, par exemple, est passé de 5 % du PIB des pays industrialisés en 1973 à 19 % en 199312. Les pays en développement ont aussi gagné accès aux capitaux privés, essentiellement sous forme de prêts bancaires dans les années 70 et 80 et, à une époque plus récente, sous forme d’investissements de portefeuille et d’investissements directs (tableau 4).

Tableau 4.Financement Extérieur Net en Faveur des Pays en Développement et des Pays en Transition(Milliards de dollars E.U
1987-881989-901991-921993-94
Pays en développement
Flux non générateurs
d’endettement, net315366118
Crédits et prêts du FMI−9−31−1
Emprunts extérieurs nets7297199214
Auprès de banques commerciales212926−28
Auprès de créanciers officiels38433529
Autres1325138213
Total, financement extérieur net94147265332
Pays en transition
Flux non générateurs
d’endettement, net111124
Crédits et prêts du FMI−2−155
Emprunts extérieurs nets−25249
Auprès de banques commerciales78−89
Auprès de créanciers officiels−4104110
Autres−28−16−29−10
Total, financement extérieur net−2622037
Source: Fonds monétaire international (1995b, tableau A33)
Source: Fonds monétaire international (1995b, tableau A33)

Sur le plan du commerce des biens comme des actifs, l’intensification de l’intégration économique s’est traduite par des avantages qui ont certainement eux-mêmes contribué à la prospérité d’après-guerre. Cette intégration accrue signifie aussi que les pays sont de plus en plus exposés aux chocs extérieurs, aussi bien par le biais des échanges commerciaux que par les marchés de capitaux. À n’en pas douter, le jeu en valait la chandelle; les avantages de l’intégration dépassent en général très largement ses inconvénients. Toutefois, les conditions requises pour la libération complète des marchés des capitaux, el le rythme auquel elle doit avoir lieu, restent des questions importantes. Dans la mesure où les chocs extérieurs sont de faible ampleur ou ont une corrélation négative avec les chocs intérieurs, une plus large ouverture sur l’extérieur n’est pas forcément dangereuse; mais les craintes qu’inspirent les choes extérieurs ou les chocs qui risquent de s’amplifier à cause de l’ouverture sur l’extérieur sont tout à fait justifiées. Par exemple, ni la crise de la dette des années 80 ni la crise économique récente au Mexique n’auraient pu éclater dans des économies totalement fermées au commerce extérieur et aux mouvements de capitaux.

Pour diverses raisons, les pays en développement tendent à être davantage exposés aux chocs extérieurs que les grands pays industrialisés. Tout d’abord, certains d’entre eux sont fortement tributaires des recettes d’exportation d’un nombre restreint de produits de base, ce qui rend leur balance extérieure courante particulièrement vulnérable aux fluctuations des prix mondiaux et à la demande extérieure. Deuxièmement, dans bien des cas, ces pays ne disposent pas de marchés financiers intérieurs très développés et ne peuvent donc pas se rabattre sur des sources de financement intérieures efficaces pour combler l’insuffisance des recettes publiques. En troisième lieu, les pays en développement ne peuvent pas emprunter à l’extérieur en leur propre monnaie et doivent d’ordinaire compter sur un financement en devises (c’est-à-dire utiliser leurs réserves) pour remédier aux déficits de la balance des paiements. Lorsqu’un choc exogène défavorable ou des perturbations intérieures (y compris les erreurs de politique économique) créent un problème de financement de la balance des paiements, les concours en devises tendent à se tarir et l’ampleur de l’ajustement requis pour corriger le déséquilibre augmente d’autant. Quatrièmement, bien des pays en développement ont accumulé un volume considérable d’endettement extérieur en devises, et ont besoin, pour en assurer le service, de dégager un excédent commercial ou de bénéficier d’autres entrées de capitaux. L’existence d’un volume substantiel de créances internationales en devises (ou, plus généralement, de gros portefeuilles d’investissements extérieurs) expose un pays aux sautes d’humeur des investisseurs étrangers, ce qui peut forcer les autorités à restreindre de façon draconienne la demande intérieure pour pouvoir ajuster la balance des paiements. En cinquième lieu, l’analyse des données relatives aux actifs de pays en développement échangés au niveau mondial semble indiquer que ces actifs subissent les conséquences de !’inefficience des marchés financiers. On a constaté en particulier l’existence d’effets d’entraînement, perceptibles dans la corrélation sérielle des rendements d’actifs, ce phénomène étant peut-être dû aux investissements et désin-vestissements des portefeuilles dans les institutions qui se spécialisent dans les marchés émergents (Fonds monétaire international, 1995a). Des effets de contagion se sont en outre fait sentir dans les semaines qui ont immédiatement suivi la dévaluation du peso mexicain, en décembre 1994, car les prix internationaux d’actifs de différents pays latino-américains dont la situation économique était foncièrement dissemblable ont fluctué dans la même direction et beaucoup plus étroitement qu’au cours des périodes antérieures (tableau 5).

Tableau 5.Corrélation Entre le Rendement des Obligations Brady Émises par Certains Pays D’Amérique Latine et Celui des Obligations Brady Émises Par le Mexique, Janvier 1993-Mars 1995(En pourcentage)
Janv. 1993—janv. 1994Février—mai 1994Mi-mai 1994—mi-déc. 1994Mi-déc. 1994—débui mars 1995
Argentine0,560,840,770,89
Brésil0,220,510.450,73
Venezuela0,550,650,470,78
Source: Fol kerts-Landau et al, (1995, tableau 1.4)
Source: Fol kerts-Landau et al, (1995, tableau 1.4)

Augmentation du nombre de pays membres

Le cadre dans lequel opère le FMI s’est considérablement modifié du fait de l’énorme augmentation du nombre de ses pays membres. Cette mutation tient à deux grands courants de l’après-guerre: la décolonisation, processus entamé à la fin des années 40 et presque entièrement achevé dans les années 70, et la métamorphose, entamée récemment, des anciennes économies à planification centrale en économies de marché. Ces deux grands courants ont fait du FMI une organisation universelle. Dans le même temps, la plupart des nouveaux pays membres n’ayant pas encore un accès assuré aux capitaux privés, le nombre de ceux qui devront sans doute faire appel aux ressources du FMI a continué de s’accroître.

En particulier, la plupart des économies en cours de transformation sont à un stade d’intégration à l’économie mondiale nettement moins avancé que bien des pays en développement. Ces pays sont donc dans l’ensemble loin de pouvoir compter sur des apports de capitaux privés comparables à ceux dont bénéficient les pays à revenu intermédiaire ou les pays en développement les plus avancés (tableau 4). même si certains d’entre eux ont maintenant, ou auront bientôt, accès au marché. Par conséquent, nombre d’économies en transition—tout comme les pays en développement les plus pauvres—ont dû la plupart du temps s’en remettre au financement officiel pour soutenir leur balance des paiements. La plupart des pays en transition ne bénéficiant pas d’apports officiels bilatéraux substantiels, le FMI a pris une large part au financement de leur balance des paiements, mettant à leur disposition des concours assortis de mesures conditionnelles globales qui aident à garantir que tes mesures structurelles requises reposent sur un cadre macroéconomique stable.

En somme, lorsqu’elle a évalué les besoins prévisibles de ressources du FMI, la Conférence de Bretton Woods n’a pas pu prévoir que le régime international des changes s’assouplirait et que les pays industrialisés auraient largement accès aux capitaux privés. Rile n’a pas non plus imaginé l’expansion du commerce international et des mouvements de capitaux ni l’intégration des économies nationales, qui sont de ce fait plus exposées aux chocs extérieurs; elle n’a pas davantage prévu l’augmentation du nombre des pays membres du FMI, qui a créé de nouvelles demandes de ressources de la part de pays où la correction des déséquilibres de balance des paiements peut normalement exiger plus de temps que prévu à Bretton Woods. Cette évolution des besoins explique pourquoi les pays membres approuvent périodiquement des augmentations de quotes-parts au FMI.

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