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La conditionnalité: quelques considérations

Author(s):
Manuel Guitián
Published Date:
September 1981
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Le Fonds évalue régulièrement, à la fois cas par cas et de manière générale, les programmes d’ajustement financés à l’aide de ses ressources. Les directives sur la conditionnalité que le Conseil d’administration a adoptées en 1979 prévoient que les services du Fonds effectueront périodiquement des études “afin d’évaluer ces programmes, d’établir dans quelle mesure ils correspondent aux besoins et de mesurer l’efficacité des moyens d’action des gouvernements, la bonne exécution des programmes ainsi que les résultats obtenus”45. L’objet de ces études est de dégager de l’expérience diversifiée tirée de l’exécution de nombreux accords financiers des éléments d’information permettant d’améliorer les méthodes et techniques d’élaboration des programmes d’ajustement. Les observations qui découlent de ces études portent inévitablement sur un grand nombre de pays dont les institutions, le niveau de développement et le degré d’ouverture au commerce extérieur sont différents. Pour cette raison, les conclusions tirées de ces expériences si diverses ne peuvent être que générales46.

La question de la durée des accords de confirmation a été abordée au Fonds dès 1966, c’est-à-dire la première fois qu’un accord de confirmation de deux ans a été proposé. Cette proposition n’a pas eu de suite à l’époque, en raison en partie de la pratique selon laquelle nombre de pays membres obtenaient des accords de confirmation d’une année pendant plusieurs années successives. Depuis le milieu des années 70, cette pratique est moins courante et un nombre sans cesse croissant d’arrangements financiers font intervenir des programmes économiques dont la durée est supérieure à un an.

La période d’ajustement visée dans les accords de confirmation et les accords élargis de crédit a été allongée, compte tenu de la fréquence des problèmes structurels, de la faiblesse des taux de croissance et de l’importance des déséquilibres de paiements. Au milieu et à la fin des années 70, on a constaté, parallèlement à de fortes variations des termes de l’échange, l’apparition de rigidités dans nombre d’économies, alors que l’environnement économique mondial était peu favorable et tendait à rendre l’ajustement plus ardu que précédemment. Les problèmes qui se sont alors posés sont complexes et étroitement liés les uns aux autres; ils portent, en particulier, sur les objectifs et les instruments d’action de la politique économique, ainsi que sur les relations entre ces objectifs et ces instruments d’action; et, à maints égards, ils n’ont pas encore été résolus.

Certaines variables comme le taux de change, les taux d’intérêt et les prix relatifs peuvent, on l’a déjà vu, être considérées soit comme des objectifs, soit comme des instruments d’action. La classification de ces variables dans l’une ou l’autre catégorie dépend d’un certain nombre de facteurs (cadre temporel de l’analyse, ampleur du déséquilibre et rythme que doit suivre l’ajustement, notamment). Pour ce qui est du cadre temporel, la situation du taux de change, des taux d’intérêt et des prix à un moment donné (abstraction faite de l’incidence de facteurs extérieurs) résulte de la politique économique appliquée précédemment; de ce point de vue, les valeurs ultérieures de ces variables constituent des objectifs valables de la politique économique du moment. Lorsque les déséquilibres observés ont un niveau élevé, cela indique le plus souvent qu’ils existent depuis longtemps et, partant, que les prix en général sont devenus irréalistes, ce qui revient habituellement à dire que le pays ne peut pour ainsi dire plus éviter d’ajuster son taux de change, ses taux d’intérêt et les autres prix (tout particulièrement lorsque, par ailleurs, le déséquilibre doit être corrigé rapidement); de ce point de vue, ces variables sont des instruments d’action.

Certaines questions d’ordre général portant sur le processus d’ajustement sont examinées dans la présente section; pour en faciliter la présentation, elles sont étudiées sous l’angle des conséquences du processus d’ajustement sur: 1) les objectifs de politique économique; 2) les instruments d’action; 3) l’interprétation des résultats effectifs.

Objectifs de politique économique et période d’ajustement

La tendance à allonger les périodes d’ajustement a surtout eu pour conséquence que les programmes de politique économique ont dû être formulés dans le contexte d’un horizon à moyen terme, même s’ils étaient mis en oeuvre sur une base annuelle. Un tel cadre a fait ressortir les divers aspects de l’objectif général qu’on se proposait d’atteindre par l’intermédiaire des programmes financés à l’aide des ressources du Fonds: redresser la situation de la balance des paiements et faire en sorte qu’elle demeure viable dans un contexte de stabilité des prix et de taux de croissance économique soutenables.

Activité et croissance économiques

Un environnement international incertain et dominé par de profonds déséquilibres a tendance à limiter la volonté ou la capacité des pays de procéder à un ajustement rapide, peut-être parce qu’on a l’impression que le coût—en termes de production et d’emploi—lié à la correction des déséquilibres de paiements et à la lutte contre l’inflation est plus élevé comparativement à ce qu’il était lorsque l’environnement était plus stable. En d’autres termes, il n’est pas inconcevable qu’une certaine dégradation soit intervenue en ce qui concerne la substituabilité qui fréquemment existe, ou que l’on croit percevoir, dans le court terme entre, d’une part, déficits de balance des paiements et taux d’inflation et, d’autre part, niveaux de l’emploi et taux de croissance.

En allongeant la période d’ajustement, on diminue le nombre de variables économiques qui peuvent être considérées comme exogènes aux fins de la formulation de la politique économique. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les effets de cette politique sur le niveau de l’activité économique et le taux de croissance économique réel, effets qui sont jugés faibles ou inexistants lorsque les périodes sont courtes et peuvent donc être négligés47. Cette hypothèse perd de sa valeur lorsque le cadre temporel est élargi. En ce qui concerne le taux de croissance, les résultats obtenus par les pays qui ont entrepris un effort d’ajustement sont en règle générale nuancés. Il faut alors se demander si, dans le processus d’ajustement, une place trop importante n’a pas été donnée aux mesures de régulation de la demande et s’il n’aurait pas été plus judicieux de compléter ces mesures par une politique visant directement à améliorer l’allocation des ressources et à stimuler la croissance de la productivité et l’offre globale.

Ce genre de raisonnement fait ressortir la nécessité de parvenir à une meilleure connaissance de la relation entre la croissance et d’autres objectifs de la politique économique, afin de réduire au minimum le coût de tout effort d’ajustement à réaliser sur une période prévisible. On a observé que les processus de stabilisation ont parfois provoqué un fléchissement dans le court terme des taux de croissance par rapport à leurs niveaux antérieurs. Cela n’est pas étonnant lorsque les autorités, pour stimuler l’activité, avaient appliqué des politiques expansionnistes qui ont porté le taux de croissance à des niveaux insoutenables, car, logiquement, on peut s’attendre à ce qu’une réorientation de ces politiques ait temporairement des effets qui risquent au premier abord d’être perçus comme néfastes. Les renseignements dont on dispose montrent qu’il n’est guère possible d’éviter ce genre de conséquence; généralement, les pays peuvent atteindre des taux de croissance insoutenables en puisant dans leurs réserves internationales ou en augmentant leur endettement extérieur; or, il est impossible de recourir indéfiniment à l’une ou l’autre de ces méthodes.

Taux d’inflation

La lutte contre l’inflation ainsi que la stabilité des prix figurent parmi les grands objectifs de toute politique d’ajustement. Selon les résultats obtenus dans ce domaine, on peut constater que l’adoption et la mise en oeuvre de mesures correctives permettent en règle générale d’empêcher l’inflation d’augmenter, mais que le succès de ces mesures est très nuancé en ce qui concerne toute réduction de l’inflation. On doit alors s’interroger sur la meilleure façon de fixer un objectif en matière d’inflation. Antérieurement, les politiques financées à l’aide des ressources du Fonds avaient pour objet de ramener l’inflation à un niveau compatible avec la stabilité du taux de change; fondamentalement, cela revenait à assujettir le taux d’inflation à un plafond équivalant dans les grandes lignes au taux qui était enregistré dans les autres pays. Lorsque le taux d’inflation d’un pays était si élevé qu’il était irréaliste d’envisager de le ramener rapidement au même niveau que dans les autres pays, une réduction progressive de ce taux était prévue, objectif qui s’accompagnait d’une politique de gestion souple du taux de change. Cette démarche repose sur l’argument qu’il n’était pas absolument nécessaire d’éliminer le différentiel d’inflation, pour que la situation de la balance des paiements devienne viable, un tel résultat pouvant être obtenu et maintenu grâce à une politique de taux de change suffisamment souple.

Bien qu’il soit dans une large mesure fondé, l’argument selon lequel un taux de change flexible peut isoler la balance des paiements des effets néfastes de l’inflation doit être approfondi. En premier lieu, il néglige le coût en ressources de l’inflation et les effets néfastes que celle-ci a sur l’efficacité de l’allocation des ressources. Pour ces deux raisons, l’inflation tend manifestement à nuire aux résultats de la balance des paiements; à cet égard, une politique de taux de change flexibles peut permettre de maintenir la balance des paiements dans une situation viable, mais à un coût inutilement élevé. En second lieu, cet argument, qu’on peut considérer comme valable dans le cadre d’un seul pays, perd de sa valeur lorsqu’on l’applique à l’ensemble de l’économie mondiale, car, dans un tel contexte, il revient à reconnaître que le taux d’inflation mondial n’est pas contrôlable.

Pour toutes ces raisons, parvenir à maîtriser l’inflation au bout d’un délai acceptable est un objectif souhaitable de la politique économique. A cet égard, il est important, semble-t-il, de distinguer entre la cible fixée en matière d’inflation (objectif de politique économique ou résultat souhaité) et les prévisions arrêtées dans ce domaine (résultats vraisemblables). Il n’est pas nécessaire que ces deux éléments coïncident (ce qui bien sûr ne se produira pas souvent). En règle générale, les programmes de mesures correctives s’efforceront de réduire le taux d’inflation dans des proportions que l’on percevra comme significatives afin de bien orienter les anticipations. Il ne faut pas non plus perdre de vue la nécessité de trouver un compromis entre le réalisme et le caractère ambitieux des cibles fixées.

Balance des paiements

La durée de la période d’ajustement a des conséquences sur le choix de l’objectif en matière de balance des paiements. Lorsque cette période est relativement courte, un objectif adéquat peut être établi par référence à la balance globale; en effet, cela revient à souhaiter une certaine expansion des réserves internationales nettes, ce qui peut être obtenu par un dosage entre les résultats des opérations courantes et ceux des mouvements de capitaux.

Au fur et à mesure que la période de réalisation des objectifs et d’application des politiques s’allonge, le dosage particulier entre les résultats des opérations courantes et ceux des mouvements de capitaux devient de plus en plus important. Pour que la situation de la balance des paiements soit viable à moyen et à long terme, il faut que sa structure ou sa composition soit soutenable. En conséquence, une variable comme le solde courant devient un objectif légitime en soi, car elle mesure le taux auquel l’économie accumule des avoirs ou des engagements à l’égard du reste du monde; au reste, il est nécessaire de prendre en considération cette variable, qui mesure également l’écart entre l’investissement et l’épargne intérieurs, pour faire en sorte que s’établisse une relation durable entre la demande et l’offre globales.

Comme la croissance et l’inflation, la balance des paiements peut être à la fois un résultat et un objectif de la politique économique. Elle a, en revanche, une dimension supplémentaire: elle équivaut, dans l’économie d’un pays, à une contrainte budgétaire par rapport aux autres pays et, comme telle, doit toujours être observée indépendamment des politiques économiques. De ce point de vue, toute amélioration que l’on perçoit dans la balance des paiements (réduction du déficit courant ou global, par exemple) ne traduit pas nécessairement une amélioration des politiques. Elle peut être le résultat d’une contrainte financière imposée par le manque de devises. Du fait de cette caractéristique particulière de la balance des paiements, on a pu parfois croire que les politiques financées à l’aide des ressources du Fonds ont été trop axées sur les résultats à obtenir dans le domaine de la balance des paiements, car ces résultats ont apparemment été atteints plus souvent que les objectifs en matière de prix et de croissance.

Instruments d’action et période d’ajustement

L’allongement du délai d’ajustement a, en outre, des conséquences sur le choix des instruments d’action, ne serait-ce que parce qu’il tend à accroître le nombre de variables endogènes—c’est-à-dire les variables de nature à réagir aux mesures prises par les autorités. Au cours du processus d’élaboration des politiques, on doit en particulier se demander si le dosage des mesures visant à stimuler l’offre globale est satisfaisant.

Mesures relatives à l’offre et à la demande

Les programmes de stabilisation visent, en règle générale, à contrôler la demande globale en limitant le volume disponible de ressources financières. L’objectif principal est de maintenir le niveau, ou le taux de croissance, de la demande à l’intérieur de limites générales jugées compatibles avec les objectifs d’expansion économique et de stabilité des prix. Il est possible de soutenir (bien que cet argument ne soit nullement décisif) que, dans le très court terme, les questions de l’origine (secteur public ou secteur privé) ou de la structure (consommation ou investissement) de la demande globale ne jouent pas un rôle direct dans la formulation des politiques financières d’un pays. Cependant, au fur et à mesure que l’horizon temporel par rapport auquel les politiques sont formulées est repoussé, il est de plus en plus important pour les résultats ultérieurs de l’économie de savoir si la demande porte principalement sur la consommation ou l’investissement. Dans de nombreux cas, il faut, en outre, se préoccuper de la source particulière de la demande et de la dépense.

Tant le niveau que la structure de la demande globale sont, en règle générale, des éléments importants à prendre en considération dans la conception des politiques économiques (sauf dans le très court terme), car il est possible que, d’une part, la demande atteigne un niveau acceptable, mais que, d’autre part, sa structure inadéquate fasse tomber le taux de croissance au-dessous de son niveau potentiel. Ce raisonnement est à rapprocher de l’argument—présenté précédemment à propos de l’objectif en matière de balance des paiements—selon lequel un déficit courant donné est compatible avec un nombre indéfini de dosages entre l’épargne et l’investissement qui ne sont pas tous soutenables.

De ce point de vue, il y a intérêt à savoir si l’ajustement de la demande globale en général ou de la situation budgétaire en particulier est obtenu par une réduction de la consommation ou de l’investissement (total ou public). Etant donné l’importance de l’investissement productif pour les résultats ultérieurs de l’économie, on peut se demander si l’ajustement effectué par une réduction de l’investissement est une stratégie adéquate de l’économie; on doit rétablir l’équilibre financier à court terme (objectif prochain de la régulation de la demande) sans recourir à des moyens qui compromettent les perspectives concernant la croissance à moyen et à long terme (qui est l’un des buts ultimes de la politique économique). L’investissement total est certes ce qui importe en cette matière, mais, dans nombre de pays, les dépenses en capital du secteur public (qui est le premier investisseur) dominent toute l’activité d’investissement. Les programmes d’ajustement doivent alors chercher à susciter la formation de l’épargne au sein du secteur public pour qu’il soit possible de financer, à l’aide de ressources intérieures, le volume requis d’investissement.

Ceux qui conçoivent les programmes d’ajustement doivent, en outre, se demander comment améliorer l’allocation des ressources afin d’augmenter la production que peut fournir le stock existant de facteurs de production. La réponse à cette question dépend de jugements concernant le bien-fondé et le réalisme des prix relatifs tant au sein de l’économie en question que par rapport à ceux qui sont en vigueur dans les autres pays. Fréquemment, il faut inclure dans la politique d’ajustement, pour qu’elle puisse atteindre ses objectifs, des dispositions modifiant les principaux prix de l’économie, y compris le taux de change et les taux d’intérêt. Dans nombre de cas, ces mesures sont des éléments indispensables des politiques macroéconomiques globales.

Variables micro- et macroéconomiques

La distinction entre les variables microéconomiques et les variables macroéconomiques revient fréquemment dans les discussions sur les programmes financés à l’aide des ressources du Fonds48. En un certain sens, cette distinction se rattache à celle qui est souvent faite entre les mesures relatives à l’offre et celles qui portent sur la demande, d’une part, et entre les mesures à court terme et celles à moyen ou à long terme, d’autre part. Alors qu’il est généralement admis que le terme “macroéconomique” évoque l’idée de caractère global et d’agrégation, l’accord est moins net en ce qui concerne la définition concrète et la portée de ce terme. Les politiques budgétaires et de crédit globales visant à assurer la régulation de la demande, dont l’incidence est en règle générale à court terme, sont habituellement formulées à partir de variables classées parmi les variables macroéconomiques. Les mesures qui portent sur des variables comme certains prix précis dans l’économie sont normalement considérées comme ayant un caractère microéconomique; plutôt que d’agir directement sur la demande globale, elles ont une incidence sur l’allocation des ressources, la productivité et, de ce fait, l’offre et produisent en règle générale des résultats à moyen ou à long terme.

Il est possible de formuler certaines observations générales au sujet des variables macro- et microéconomiques. L’une de ces observations concerne le danger qu’il y a à trop insister sur l’importance de la distinction entre les deux catégories de variables. Cette distinction est utile à certaines fins et dans certains contextes, mais, comme la plupart des distinctions en économie, sa valeur et son utilité ne sont nullement universelles. On l’a parfois utilisée pour soutenir que des variables microéconomiques comme les prix relatifs n’ont aucune incidence sur des variables macroéconomiques comme le niveau du revenu, le taux d’inflation et la balance des paiements; un tel argument n’est valable que s’il existe au moins un certain degré de flexibilité dans les coûts et les prix au sein de l’économie, ce qui n’est pas généralement le cas. En conséquence, les variables microéconomiques peuvent avoir des effets considérables sur les variables macroéconomiques et la distinction entre ces deux catégories perd de sa valeur sur le plan opérationnel.

Une seconde observation est que les variables microéconomiques agissent bel et bien sur l’allocation des ressources et, partant, la répartition du revenu. Dans ce contexte, si l’on veut corriger les déséquilibres financiers sans nuire aux perspectives de croissance à moyen terme, il faut inclure dans les programmes des mesures microéconomiques pour supprimer les distorsions et améliorer l’allocation des ressources. Ces mesures, qui sont parfois difficiles à prendre, étant donné leurs effets à court terme souvent impopulaires, peuvent néanmoins être un élément essentiel du succès de l’effort d’ajustement.

Evaluation et interprétation des résultats

D’un point de vue très général, on peut dire que, dans la plupart des cas, les programmes financés à l’aide de ressources du Fonds ont eu tendance à orienter l’économie des pays bénéficiaires dans le sens initialement prévu. Cela étant dit, il convient de reconnaître que, les accords de confirmation et les accords élargis de crédit approuvés jusqu’à maintenant ayant été mis en oeuvre dans des circonstances très différentes et dans des cadres très divers, les résultats obtenus se prêtent à un certain nombre d’interprétations et, en règle générale, montrent que la relation entre les instruments d’action et les objectifs prévus—quoique bien établie en ce qui concerne le sens des événements—n’est ni nette ni précise. Pour l’ensemble de ces raisons, les observations applicables à tous les cas que l’on peut faire sont peu nombreuses; toutefois, des conclusions utiles peuvent être tirées de l’évaluation des résultats et de la mesure des performances de l’économie. Ces conclusions découlent d’une certaine interprétation des événements (nullement unique ni universellement acceptée) fondée sur le cadre théorique décrit précédemment.

Bases d’évaluation

Les bases que l’on peut songer à utiliser pour évaluer les résultats d’une politique ou les performances d’une économie sont nombreuses et diverses. Elles sont toutes adéquates selon la nature et l’objet de l’évaluation et peuvent être classées en trois grandes catégories. On dispose, en premier lieu, d’une base positive ou pratique qui permet d’évaluer les performances de l’économie liées à un programme d’ajustement en comparant les résultats obtenus à la situation qui existait avant la mise en place du programme; cela revient à mesurer ce qui est par rapport à ce qui était. Deuxièmement, on peut utiliser une base normative qui permet d’évaluer ces performances en comparant les résultats effectivement obtenus à l’aide du programme avec les cibles arrêtées dans ce programme; cela revient en un sens à comparer ce qui est avec ce qui devrait être. Enfin, il existe une troisième base qu’il est possible de qualifier de conjecturale ou d’estimative et qui permet de comparer les résultats effectifs à ceux qui auraient été obtenus en l’absence du programme; cette base établit une comparaison entre ce qui est et ce qui aurait été49. Inutile de préciser que cette troisième base est la plus controversée, ne serait-ce du fait qu’elle est fondamentalement hypothétique; les observations qui en découlent ne sont que de simples conjectures.

En règle générale, les conclusions obtenues à partir de la première base sont les moins controversées, puisque l’on compare uniquement des séries de données de fait; cette caractéristique est le principal avantage de la base positive, qui a pour inconvénient de ne pas permettre d’apprécier des éléments comme les caractéristiques qualitatives ou quantitatives de la mise en oeuvre des politiques, ni la liaison entre les instruments d’action et les cibles à atteindre. Pour ce qui est de cette base, on observe qu’en règle générale, les trois grands objectifs (balance des paiements, croissance et inflation) étant pris ensemble, le degré de déséquilibre a été réduit après la mise en oeuvre des politiques d’ajustement par rapport à ce qu’il était précédemment—c’est-à-dire que, dans nombre de cas, la situation globale sur le front de l’activité économique, de la balance des paiements et des prix s’est grandement améliorée. Si l’on procède à des comparaisons entre ces objectifs, les résultats les plus favorables ont été enregistrés par la balance des paiements, puis par l’inflation et, enfin, par la croissance. Comme on l’a déjà indiqué, toutefois, cette base d’évaluation ne porte que sur des données de fait et ne permet pas d’établir des relations de cause à effet.

La deuxième base (comparaison entre les résultats et les cibles) laisse une certaine place à l’appréciation, si ce n’est que parce que les opinions peuvent varier quant au caractère adéquat des cibles. Etant donné précisément qu’il faut exercer un certain jugement, cette base normative peut prêter à controverse. Alors qu’il est moins facile de tirer des conclusions générales dans le cadre de cette base d’évaluation que dans celui de la précédente, il existe néanmoins un certain degré de cohérence entre les renseignements fournis par les deux bases; on a pu observer que toute comparaison entre les résultats et les cibles est nettement plus favorable à la balance des paiements qu’aux deux autres objectifs. Toutefois, un nombre élevé de réserves doivent être formulées à propos des comparaisons établies à l’aide de cette base. L’une des réserves les plus marquantes a été énoncée précédemment lorsqu’on a signalé l’aspect particulier de contrainte budgétaire qu’a la balance des paiements, ce qui, dans une certaine mesure, limite nécessairement l’ampleur des déficits éventuels. L’existence de cette contrainte est indépendante de la qualité des politiques, à la différence de son élasticité, en ce sens que plus les politiques sont inadéquates, plus la contrainte est forte. Cette relation, ex post, peut donner l’impression que la balance des paiements s’améliore, car le déficit peut ne pas augmenter et même, en fait, diminuer. Une deuxième réserve, peut-être plus vague (mais tout aussi importante), est que les cibles ne doivent pas être confondues avec les prévisions. Dans nombre de cas, les objectifs ne seront pas réalisés (selon la stratégie retenue, les cibles seront dépassées ou ne seront pas atteintes). Fréquemment, on formule les cibles dans l’intention d’influer sur les résultats effectifs. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les anticipations; l’effet de démonstration des objectifs de politique économique annoncés publiquement est un élément important des stratégies d’ajustement, vu que cet effet a souvent un impact sur la formation des anticipations. Il s’agit là d’un argument qui milite en faveur de la fixation de cibles “ambitieuses” (quoique parfois “irréalistes”), même lorsqu’il est a priori manifeste qu’elles seront difficilement atteintes50. Dans ce cas, une comparaison entre les cibles et les résultats n’aurait aucun sens.

La troisième base (ou base conjecturale) est encore plus controversée, bien qu’on puisse soutenir qu’à certains égards elle est la plus adéquate. Ce qui est le plus intéressant à connaître lorsqu’on évalue les performances de l’économie liées à un programme d’ajustement, ce sont les résultats qui auraient été observés si aucune mesure n’avait été prise ou si des mesures différentes avaient été adoptées. En règle générale, lorsqu’il y a un problème d’ajustement, il faut s’efforcer de faire passer l’économie de sa position du moment (qui deviendra par la suite insoutenable) à une position qui peut être soutenue. Dans de tels cas, l’absence de toute intervention aboutira vraisemblablement à des perturbations causées par les graves contraintes de devises, la hausse des taux d’inflation et le fléchissement des taux de croissance. Comparativement à de telles perspectives, l’ajustement semble souhaitable, même si, à court terme, il entraîne certains coûts.

Points qui font problème et questions non résolues

Les points qui font problème abondent dans le domaine de la mise en oeuvre des politiques économiques. Cela tient, dans une large mesure, au fait que ces politiques ont souvent pour objet d’inverser des situations dans lesquelles la demande de ressources est excessive par rapport à l’offre. Dans la plupart des cas, ces situations incompatibles résultent de la poursuite d’une série d’objectifs qui, même s’ils sont valables pris séparément, constituent un ensemble qui n’est pas réalisable. En conséquence, c’est à juste titre qu’on perçoit les mesures d’ajustement comme un moyen de réduire l’importance des objectifs recherchés, et c’est pourquoi l’adoption de telles mesures, jugées contraires aux priorités du pays, se heurte à une certaine résistance.

Dans l’exécution des politiques, il faudra accorder de plus en plus d’attention à la relation entre ce qu’on a précédemment appelé les variables microéconomiques et les variables macroéconomiques. Dans nombre de programmes, la mise en oeuvre de certaines politiques macroéconomiques (dans les domaines du crédit et du budget notamment) dépend de l’adoption de mesures microéconomiques portant, par exemple, sur les prix au sein de l’économie, les impôts ou la structure des dépenses du secteur public, etc.51. En l’absence de telles mesures, les bases générales du programme sont sapées. La relation entre les aspects généraux et les aspects spécifiques de la politique économique est fonction, notamment, de l’ampleur de l’ajustement nécessaire. Plus l’ajustement à effectuer est faible, plus il est possible de ramener l’économie à une position soutenable à l’aide de mesures macroéconomiques. A l’inverse, si on laisse le déséquilibre se développer, les mesures macroéconomiques globales qui doivent le corriger tendent à perdre de leur efficacité, par suite de l’apparition de distorsions qui nécessitent l’adoption de mesures microéconomiques ou spécifiques.

Une seconde question intéressante dans ce contexte est le rythme auquel l’effort d’ajustement nécessaire doit être poursuivi. Ce problème, auquel on se réfère généralement comme étant le choix entre un ajustement “brutal” ou un ajustement “progressif”, n’a pas encore été définitivement réglé. Un tel choix est normalement limité par la relation qui existe entre le volume disponible de financement et l’ampleur du déséquilibre, mais il subit, en outre, l’incidence de la volonté des autorités de réagir aux difficultés qui se présentent et de la rapidité avec laquelle elles le font. Le problème n’est pas encore résolu, car il n’est pas du tout évident qu’un ajustement progressif soit toujours préférable à un ajustement rapide. Le choix entre les deux stratégies n’est possible que sur le plan des politiques, car, en matière de résultats, il ne se pose pas et l’on doit accepter la progressivité. Pour ce qui est des politiques, on doit, en choisissant une stratégie, distinguer les mesures qui ont une dimension temporelle (mesures en rapport avec des flux, par exemple: expansion du crédit, emprunts et dépenses) de celles qui sont prises une fois pour toutes (ajustement des prix ou modification du taux de change), la stratégie progressive convenant beaucoup mieux à celles-là qu’à celles-ci. Il est préférable d’adopter les mesures à prendre une fois pour toutes dès qu’elles deviennent nécessaires, ne serait-ce que parce que tout retard, toutes choses égales par ailleurs, obligera les autorités à ajuster davantage encore leur politique pour atteindre un résultat donné ou pour porter l’économie à un niveau donné.

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