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Le dollar, le yen et les monnaies européennes

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
September 1996
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Les mots me manquent pour exprimer la joie que j'éprouve à me trouver parmi vous à Pampelune. Il s'agit, en quelque sorte, d'un retour aux sources. En effet, mes ancêtres béarnais ont été bien plus longtemps sujets du Roi de Navarre — pendant des siècles, en fait — que citoyens des républiques françaises qui ont suivi. Je n'avais pas eu la chance de me rendre en Navarre depuis de longues années, et c'est un véritable plaisir, croyez-moi, de voir comment elle a su rester à la pointe du progrès tout en insufflant une vie nouvelle à ses traditions et à sa culture!

Mesdames et Messieurs, l'époque que nous vivons est marquée par de profondes mutations dans l'ordre monétaire et financier international. En particulier, les performances impressionnantes réalisées par le Japon au cours des dernières décennies et les progrès de la croissance et de l'intégration économiques en Europe ont abouti à la mise en place d'une constellation monétaire plus tripolaire. Le dollar conserve certes un rôle prépondérant, mais de plus en plus de transactions internationales se font aujourd'hui en yen ou en l'une ou l'autre des devises européennes. Aussi la responsabilité de la stabilisation des taux de change est-elle désormais mieux partagée entre les Etats-Unis, l'Europe et le Japon. Et cette situation ne devrait pas être immuable, à l'évidence, si l'on en juge par les résultats remarquables de certaines économies émergentes.

Parallèlement, toutefois, la mondialisation des marchés financiers entraînée par les progrès technologiques, le processus de libéralisation et la levée des mesures de contrôle des capitaux a renforcé la puissance et accru l'agilité des marchés financiers privés à un point qui défie l'imagination. Selon une enquête récente de la Banque des règlements internationaux, plus de 1.200 milliards de dollars se traitent quotidiennement sur ces marchés.

J'aimerais partager avec vous, dans un premier temps, quelques réflexions sur les rôles respectifs du dollar, du yen et des devises européennes, ainsi que sur les dispositions de change dans le cadre desquelles évoluent ces monnaies. J'examinerai ensuite l'efficacité — à mon sens, contestable — de ces dispositions en ce qui concerne la stabilisation de la grille des parités, avant de conclure par une présentation des initiatives que le FMI et les différents États pourraient prendre, face à des marchés aussi puissants, pour encourager une plus grande stabilité des taux de change.

Commençons, si vous le voulez bien, par un bref survol des rôles respectifs du dollar, du yen et des monnaies européennes. Si ces devises ont certaines caractéristiques en commun, elles n'en occupent pas moins une place très différente dans le système monétaire international.

Le dollar demeure la plus internationale des monnaies du monde. C'est en dollars, par exemple, que sont détenues la majorité des réserves officielles mondiales. De 1985 à 1994, environ 54 % des avoirs officiels de réserves internationales, en moyenne, étaient libellés en dollars, contre 15 % en deutsche mark, 8 % en yen, 3 % en livres sterling et 2 % en francs français1. C'est en dollars aussi que se font la plupart des transactions en devises. Toujours selon l'enquête de la Banque des règlements internationaux que je viens de citer, le dollar est partie à 83 % des transactions, contre 37 % pour le deutsche mark et 24 % pour le yen2. De même, la plupart des transactions commerciales sont libellées en dollars. À titre d'exemple, près de la moitié des exportations des pays industrialisés sont libellées en dollars, contre un quart environ en deutsche mark et un dixième à peine en livres sterling, en francs français et en yen3.

Si le yen joue également un certain rôle au plan international, il reste d'abord et avant tout une monnaie nationale. Comme l'indiquent les données que j'ai citées à l'instant, le rôle du yen n'est pas à la mesure du poids relatif de l'économie japonaise, ni de l'importance du Japon en sa qualité, désormais, de principal créancier mondial. Cette observation est corroborée par l'emploi relativement limité du yen comme monnaie de facturation dans les échanges japonais. Alors que presque toutes les exportations américaines sont libellées en dollars, plus de 80 % des exportations allemandes en deutsche mark et plus de la moitié des exportations françaises et britanniques dans la monnaie de ces pays, un tiers seulement des exportations japonaises sont libellées en yen. La monnaie japonaise est de même assez peu utilisée au plan régional: 40 % à peine des exportations du Japon vers les autres pays de la région Asie-Pacifique et 20 % de ses importations sont libellées en yen4. En revanche, le yen fait partie du panier de monnaies utilisé pour calculer la valeur du DTS, avec le dollar, le deutsche mark, le franc français et la livre sterling.

La plupart des devises européennes sont elles aussi d'abord des monnaies nationales, mais certaines d'entre elles ont une importance régionale, et le rôle du deutsche mark transcende le cadre régional. Étant donné que l'économie allemande est la plus puissante de la région et que l'inflation est traditionnellement faible dans ce pays, le deutsche mark est devenu la plus importante des monnaies européennes et le pivot du mécanisme de change du Système monétaire européen (SME). Il est intéressant de noter que, sur certains marchés monétaires européens — et notamment en France et en Espagne —, le volume des transactions en deutsche mark dépasse maintenant celui des transactions en dollars, ce qui semble témoigner de l'importance croissante du deutsche mark dans une Europe toujours plus intégrée5. Le deutsche mark est aussi largement utilisé en Europe centrale et orientale.

Il est tout aussi intéressant de constater qu'alors que 23 pays ont rattaché leurs monnaies au dollar et que 25 pays ont liées les leurs dans le cadre du SME (y compris les 14 pays africains dont la monnaie est rattachée au franc français), aucune devise n'est liée au yen. Si l'on peut donc parler, dans ce sens, d'une «zone dollar» et d'une zone centrée sur le SME, la «zone yen» reste à créer.

Les régimes de change adoptés par ces pays ont également certaines conséquences notables. Depuis la fin du système de parités fixes de Bretton Woods en 1973, le dollar, le yen et le deutsche mark évoluent dans le cadre d'un flottement dirigé. Cela veut dire que, si l'on n'a pas établi de relations fixes entre les trois monnaies, aucun des trois pays émetteurs ne se désintéresse tout à fait des taux de change bilatéraux avec les deux autres monnaies. Ainsi, bien que les autorités de ces pays aient concentré le plus souvent leur attention sur des objectifs économiques internes, elles sont intervenues sur le marché des changes ou ont infléchi leur politique économique, à diverses reprises, pour modifier la parité de leur monnaie.

Il en va tout autrement avec le mécanisme de change du SME. Lors de sa création en 1979, ce mécanisme apparaissait comme un moyen de réduire l'instabilité entre les diverses monnaies européennes. Au début des années 80, l'accent a été mis davantage sur la maîtrise de l'inflation et la convergence macroéconomique, l'engagement des Etats membres à maintenir les parités dans certaines limites tenant lieu d'ancrage nominal des monnaies. Plus récemment encore, le mécanisme de change est devenu une dimension essentielle de la marche vers l'Union économique et monétaire (UEM).

* * *

Au-delà des différences entre les rôles de leurs monnaies respectives ou les dispositions de change qui les régissent, les États-Unis, le Japon et l'Europe ont tous trois un intérêt particulier à ce que le système monétaire international fonctionne harmonieusement — et une responsabilité commune à cet égard. Cela n'est pas une fin en soi, mais un moyen de favoriser le commerce international et les mouvements de capitaux et, ce faisant, d'assurer une croissance soutenue de l'économie mondiale.

Les dispositions de change actuelles ont-elles bien fonctionné? Globalement, le régime de change en vigueur depuis 1973 a donné au moins la preuve d'une certaine robustesse. Il a été en mesure de faire face aux crises pétrolières de 1973 et 1979 — sans perturber de façon excessive les marchés des changes — et à l'évolution asynchrone des économies dans les années 80 et 90. Le système s'est adapté de même avec une relative facilité aux mutations qu'a connues l'économie mondiale, et en particulier à l'expansion des marchés financiers et à l'importance grandissante qu'y ont prise l'Europe et le Japon. Par ailleurs, en renforçant la discipline monétaire et budgétaire des pays qu'il rassemble, le SME a contribué au resserrement des écarts d'inflation et de taux d'intérêt et, par là même, à la création d'une zone de relative stabilité en Europe et au développement des échanges intra-européens.

Néanmoins, ni le flottement dirigé pratiqué par les pays du Groupe des Sept, ni le mécanisme de change du SME n'ont fonctionné aussi bien que nombre d'entre nous l'auraient souhaité.

Depuis l'effondrement du système de Bretton Woods, l'instabilité des monnaies — c'est-à-dire la variabilité à court terme, au jour le jour ou d'un mois sur l'autre des taux de change nominaux — s'est considérablement accentuée. Au cours des vingt dernières années, les taux de change du dollar, du yen et du deutsche mark ont été beaucoup plus volatiles qu'avant 1973, et davantage aussi que les indices des prix à la consommation ou d'autres mesures des résultats économiques que les fluctuations des taux de change sont censées refléter. Une certaine instabilité est bien sûr naturelle en régime de taux flottants et atteste l'existence d'un flux d'informations vital entre les participants au marché. J'ajouterais que l'on s'accorde à reconnaître que les effets négatifs de la volatilité des taux de change sur le commerce et l'investissement sont en fait assez limités. Mais les entreprises qui participent activement au commerce international ne partagent peut-être pas ce point de vue, car l'instabilité monétaire accroît l'incertitude, et les frais encourus pour se couvrir contre le risque de change augmentent les coûts. Comme je l'ai souligné tout à l'heure, c'est bel et bien pour réduire l'instabilité des taux de change que le mécanisme de change du SME a été créé. Et les informations disponibles laissent penser qu'il y est parvenu6.

Beaucoup plus préoccupante, en revanche, me paraît être l'apparition de désalignements entre les monnaies — ce qui se produit lorsque les taux de change s'éloignent durablement des variables fondamentales de l'économie ou reflètent des politiques économiques inadaptées ou insoutenables. S'il n'est pas facile de définir avec précision les «taux de change d'équilibre», les désalignements les plus graves peuvent en général être discernés. Comme on a pu le voir, par exemple, avec la surévaluation du dollar au milieu des années 80, l'existence de telles distorsions entre les principales monnaies mondiales peut causer des dommages graves, puisqu'elles peuvent fausser l'allocation des ressources, aggraver les problèmes d'ajustement, alimenter les tentations protectionnistes et exacerber les frictions commerciales. Des désalignements de ce type sont aussi apparus à diverses reprises au sein du SME, semant le trouble sur les marchés des changes et minant la crédibilité des parités établies.

Comment, face à ces problèmes, nos pays peuvent-ils favoriser plus efficacement la stabilité des taux de change? L'analyse des expériences passées est riche d'enseignements à cet égard.

Rappelons-nous, par exemple, les crises qui ont secoué le SME en 1992 et 1993 et provoqué la sortie de la livre sterling et de la lire du mécanisme de change, la dévaluation de la peseta et de l'escudo et l'élargissement considérable des bandes de fluctuation autorisées dans le cadre du mécanisme de change. Ces événements ont montré, en premier lieu, combien les transactions privées peuvent peser sur les marchés des changes. Les ressources mobilisées par le secteur privé ont dépassé largement, en règle générale, celles sur lesquelles les autorités monétaires nationales pouvaient compter pour défendre les parités.

En second heu, et c'est peut-être bien plus important, ces divers épisodes ont administré la preuve qu'il peut être particulièrement périlleux de trop compter sur un régime de change, et pas assez sur la politique économique qui le sous-tend. Le fait est que les pressions qui se sont exercées durant cette période sur les monnaies participant au mécanisme de change du SME reflétaient le creusement de déséquilibres macroéconomiques en Europe. Je veux parler, en particulier, du cocktail de rigueur monétaire et d'expansion budgétaire durant la réunification de l'Allemagne, des difficultés du Royaume-Uni à suivre l'impulsion de la politique monétaire allemande alors que l'économie britannique se trouvait au milieu d'une récession, et des incertitudes qui pesaient sur le taux pivot de la lire et son avenir dans le SME eu égard à l'effritement de la compétitivité italienne au cours des années précédentes et à l'ampleur de son déficit budgétaire. Dans le même temps, l'inflation relativement rapide de l'Espagne et du Portugal a jeté le doute sur la viabilité des parités de la peseta et de l'escudo au sein du mécanisme de change du SME. Les événements de 1992-93 ont démontré clairement que les marchés ne restent pas perpétuellement sous le charme.

Ces leçons sur l'importance des données économiques fondamentales et la puissance des marchés valent aussi pour les efforts que les grands pays industriels déploient périodiquement pour influer sur les parités du dollar, du yen et du deutsche mark. Ainsi, le succès de l'initiative des pays du Groupe des Cinq visant à faciliter l'«atterrissage en douceur» du dollar en septembre 1985 ne doit pas être mis simplement au crédit de la déclaration officielle du Plaza et de l'intervention coordonnée qui a suivi, bien que l'une et l'autre aient donné alors un signal positif au marché. Je dirais plutôt que le Groupe des Cinq a réussi parce que les variables économiques fondamentales de ces pays et les politiques économiques qu'ils menaient étaient compatibles avec un dollar plus faible. Ce n'est que dans ce contexte que la déclaration officielle et l'intervention coordonnée pouvaient être couronnées de succès.

Prenons un autre exemple: l'impuissance des grands pays à maintenir les bandes de fluctuation de référence arrêtées pour le dollar, le yen et le deutsche mark lors de la réunion du Louvre en février 1987 est venue du fait qu'ils ont trop compté sur l'effet d'annonce des déclarations officielles et n'ont pas accordé suffisamment d'attention aux mesures à prendre pour défendre ces bandes de fluctuation. Au fil du temps, les trois pays se sont en fait préoccupés de plus en plus de leurs problèmes internes: la reprise après la récession de 1989-91 pour les États-Unis, la gestion de la crise financière pour le Japon, la réunification du pays pour l'Allemagne. Et s'il est indéniable que ces trois questions méritaient de retenir l'attention des autorités, on ne peut que regretter que certains des mécanismes qui auraient permis une meilleure combinaison des politiques économiques aient été abandonnés.

* * *

À la lumière de ces événements, que doivent faire les gouvernements pour prévenir les désalignements des taux de change, mais aussi pour favoriser la stabilité des parités en général dans ce nouvel environnement mondialisé où elle s'impose plus que jamais?

Premièrement, les déséquilibres macroéconomiques qui apparaissent doivent être corrigés aussi vite que possible pour éviter d'aggraver les perturbations sur les marchés. Lorsqu'on laisse ces déséquilibres se perpétuer, c'est la crédibilité qui est atteinte et une correction plus vigoureuse des déséquilibres risque d'être nécessaire pour prouver la résolution du gouvernement. L'intervention sur les marchés des changes peut avoir un rôle limité à jouer de temps à autre, mais seulement pour donner à ces marchés un signal temporaire qui les invite à regarder de plus près les variables fondamentales. Et sans un changement de cap économique, il peut être difficile de convaincre les marchés des changes que les parités ne sont pas conformes aux variables fondamentales à long terme.

Mais ce qui importe avant tout, cependant, c'est que les pays reconnaissent les responsabilités internationales qui sont les leurs et qu'ils les assument. Bien que le dollar, le yen et les monnaies européennes ne jouent pas le même rôle dans le système monétaire international, la prééminence des États-Unis, du Japon et des pays européens dans l'économie mondiale leur impose des obligations spéciales. Ces pays doivent admettre, en particulier, que le comportement de leur monnaie n'est pas indifférent pour le reste du monde. Les fluctuations du dollar, du yen et des monnaies européennes, tout comme l'évolution d'autres variables macroéconomiques telles que les taux d'intérêt et le PIB, ont des répercussions notables sur l'économie mondiale.

Les Etats-Unis possèdent l'économie la plus puissante et la monnaie la plus importante. Cela leur confère une responsabilité particulière. Il leur faut notamment adopter une politique monétaire et budgétaire qui favorise la stabilité des prix et l'expansion de l'épargne et s'appliquer, en collaboration avec les autres nations, à stabiliser les taux de change. Mais les obligations de ce type ne se limitent en aucune manière aux États-Unis: le Japon et l'Allemagne ont aussi un rôle important à jouer, de même que d'autres pays européens. Ils doivent reconnaître en particulier qu'en s'attachant à assurer les grands équilibres économiques dans leur pays, ils peuvent apporter une contribution majeure à l'amélioration des résultats de l'économie mondiale, donc à la stabilisation des taux de change. À cet égard, il importe aussi que les pays européens prennent bien conscience que non seulement les efforts consentis pour renforcer leur politique économique et stabiliser les taux de change amélioreront les perspectives de croissance en Europe, mais qu'ils bénéficieront à l'économie mondiale tout entière.

Fort heureusement, des progrès considérables ont été accomplis sur le front des prix, où l'on s'est rapproché d'une stabilité raisonnable. Les taux d'inflation de presque tous les pays industrialisés ont convergé vers leur niveau le plus bas de ces trente dernières années, et chacun semble déterminé à préserver cet acquis. L'assainissement des finances publiques a également progressé, mais il reste encore beaucoup à faire — compte tenu notamment du vieillissement des populations des pays industrialisés -— pour réduire les déficits budgétaires et diminuer la part de la dette publique dans les PIB. Dans la plupart des pays, priorité doit être donnée à la compression des dépenses publiques, même si cette tâche ne plaît bien sûr à personne! Une fois épuisé la marge de manoeuvre dont ils disposent pour réduire les dépenses courantes, les gouvernements devront réformer les principaux programmes de transferts, à savoir les régimes de retraite, les systèmes de santé, les subventions, les mécanismes d'indexation… C'est une nécessité qui s'impose également à l'Espagne.

Et il faudra mener de front d'autres réformes structurelles. Ainsi, le Japon doit poursuivre l'action engagée pour consolider son système bancaire, déréglementer son économie et l'ouvrir davantage à la concurrence sur les marchés mondiaux. En Europe, il faut prendre des mesures pour assouplir le fonctionnement du marché du travail et réduire le chômage structurel. Une réforme efficace du marché du travail, qui s'attaque avec succès au problème du chômage structurel, aiderait à résorber les déficits budgétaires tout en renforçant la crédibilité des plans d'assainissement à plus long terme des finances publiques. Ce faisant, on faciliterait le déclenchement d'un de ces «cercle vertueux», où la réforme du marché du travail contribue à l'assainissement des finances publiques, qui facilite à son tour la baisse des taux d'intérêt, et où des taux moins élevés favorisent l'investissement et la croissance, lesquels améliorent les perspectives d'emploi. Tout cela est possible, et serait même le meilleur moyen d'atténuer les tensions qui s'exercent actuellement sur les marchés des changes européens et qui risquent bien de s'intensifier.

* * *

Comment le FMI contribue-t-il à la stabilisation des taux de change et, partant, à une croissance durable de l'économie mondiale? Nous le faisons avant tout dans le cadre de nos activités de surveillance. La surveillance repose sur une conviction: des politiques économiques vigoureuses et cohérentes déboucheront sur un système de taux de change stable et une économie mondiale plus prospère. À cette fin, le FMI organise des consultations régulières, approfondies et franches — d'ordinaire annuelles, mais plus fréquentes s'il le faut — avec chacun de ses 180 États membres. Ces consultations, qui couvrent un large éventail de questions budgétaires, monétaires, cambiaires et structurelles, permettent au FMI de dresser, à l'intention de l'ensemble de ses membres, un bilan objectif des politiques, des résultats et des perspectives économiques de chaque pays.

Les marchés financiers privés assurent bien évidemment leur propre forme de surveillance et, de fait, la discipline qu'impose le marché peut contribuer utilement à conforter la résolution des autorités à mener une politique économique rigoureuse. Cela dit, la discipline des marchés ne s'exerce pas toujours en douceur et de manière cohérente. Par la surveillance qu'il assure, le FMI peut encourager les autorités à procéder en temps utile aux ajustements qui s'imposent, sans attendre que les marchés des changes ne les obligent à le faire dans des conditions souvent beaucoup plus coûteuses. Qui plus est, en tant que lieu privilégié de la coopération monétaire internationale, le FMI s'efforce de favoriser l'adoption de solutions concertées aux problèmes de change et aux déséquilibres macroéconomiques mondiaux.

Les messages que le FMI envoie aux États membres dans l'exercice de la surveillance sont clairs: il faut maintenir une stabilité raisonnable des prix, assainir les finances publiques et progresser dans les réformes structurelles, et il est urgent d'engager ces tâches délicates dès à présent, à un moment où la situation et les perspectives de l'économie mondiale sont dans l'ensemble propices. Ces messages, le FMI ne les adresse pas uniquement aux pays industrialisés, sur lesquels j'ai concentré mon propos aujourd'hui, mais à l'ensemble de ses membres. Il est intéressant de noter que ce sont les excellents résultats obtenus par les 35 ou 40 pays en développement engagés dans des politiques inspirées par le FMI ou comparables à celles-ci qui ont permis d'éviter la récession mondiale de 1991-92. De même, les chocs graves qui ont secoué le système international au cours de la période récente — je pense à la crise mexicaine, par exemple — ont pris naissance en dehors du Groupe des Sept.

C'est notamment parce qu'il a tiré les leçons de l'expérience mexicaine que le FMI accorde désormais la plus grande attention aux moyens de renforcer la surveillance pour être en mesure de traiter les problèmes qui se font jour avant qu'ils ne dégénèrent en véritables crises. Nous nous appliquons donc à faire en sorte que les États membres communiquent leurs données au FMI de façon plus régulière et dans de meilleurs délais, nous intensifions notre dialogue avec les États membres, et nous nous intéressons de plus près à la solidité des secteurs bancaires, aux flux financiers et à leur pérennité, aux pays à risque ainsi qu'à ceux où les tensions des marchés financiers peuvent avoir un effet de contagion. Dans le même temps, le FMI met au point des normes susceptibles d'aider les États membres à diffuser des données économiques et financières dans le public de façon à ce que les marchés financiers soient mieux informés et moins exposés aux surprises.

Mais permettez-moi de revenir un instant sur les mesures de change prises récemment par les pays industrialisés, qui appellent quelques observations supplémentaires.

Premièrement, je juge tout à fait encourageante l'action entreprise par les pays industrialisés en août dernier pour conforter la légère reprise du dollar, qui venait de tomber à son plus bas étiage par rapport au yen, et il me semble important qu'ils fassent fond sur ce succès. Bien qu'il soit difficile de dire exactement quelle serait la structure de taux la plus appropriée, il est clair que le marché avait tort lorsque le dollar s'échangeait à 80 yen, parité sans commune mesure avec les variables économiques fondamentales.

Aujourd'hui, la grille des parités des principales monnaies paraît grosso modo acceptable. Ceci étant, je dirais que le dollar me semble faible vis-à-vis du deutsche mark et des monnaies européennes qui y sont étroitement liées, et aussi du yen. En fait, dans une perspective macroéconomique plus large, un raffermissement du dollar et un léger fléchissement du deutsche mark et du yen sembleraient se justifier, car l'économie américaine est proche de son potentiel, l'activité ralentit en Allemagne, où un deutsche mark trop fort risquerait de freiner la croissance des exportations, et le Japon tarde à connaître la reprise.

C'est donc avec plaisir que j'ai appris que les ministres et les gouverneurs du Groupe des Sept, réunis à Washington en octobre dernier, se félicitaient du renversement ordonné des fluctuations déjà intervenu entre les principales monnaies et souhaitaient que cette tendance conforme aux variables économiques fondamentales se confirme, tout en réitérant leur engagement à réduire les déséquilibres et à coopérer étroitement sur les marchés des changes. Conformément à cette déclaration, le Groupe des Sept devrait, je crois, résister pour le moins à toute dépréciation significative du dollar par rapport à son niveau actuel.

Mais un tel effort ne se concrétisera que si l'engagement est crédible. Pour ce faire, il faut d'abord que le Groupe des Sept prenne en compte les mesures économiques fondamentales qui s'imposent pour raffermir le dollar et porter le yen à un niveau plus réaliste à moyen et à long terme, et que les Sept s'emploient activement à remplir ces conditions.

Deuxièmement, je pense que les pays européens devraient poursuivre — et certains d'entre eux intensifier — les efforts engagés pour mettre en place une union monétaire. Je suis convaincu pour ma part que l'union est possible. Je dirais même que l'assainissement des finances publiques doit aller bien au-delà des critères de Maastricht. Les pays européens doivent surtout garder à l'esprit que cet effort d'ajustement est primordial pour satisfaire aux critères de Maastricht bien sûr, mais aussi pour conforter l'Europe dans son rôle de force dynamique de l'économie mondiale.

Pour ce qui est du FMI, enfin, je pense que nous devons continuer à entretenir un dialogue ouvert avec le Groupe des Sept, qui permette de remettre en question quand il en est encore temps les politiques qui ne cadrent pas avec les impératifs de la stabilité internationale, de sorte que les désalignements puissent être corrigés à un stade précoce et dans le cadre d'une concertation. Nous devons continuer de même à encourager sans relâche les membres du Groupe des Sept à coordonner efficacement leurs politiques économiques, et à le faire non seulement lorsque les pressions des marchés des changes deviennent irrésistibles, mais de façon continue, afin de prévenir l'apparition de ces désalignements.

* * *

En guise de conclusion, je tiens à souligner que, si nos pays veulent stabiliser davantage les taux de change — et j'ai l'intime conviction que c'est dans leur intérêt à tous de le faire —, ils doivent s'atteler à cette tâche. L'action qu'ils mènent dans le cadre de leur propre économie doit être étayée par une coordination plus efficace sur le plan multilatéral. Quelle forme doit prendre cette coordination? Il me semble que nos pays doivent faire davantage d'efforts pour comprendre la politique économique de leurs partenaires, et que chacun doit prêter attention au jugement que les autres portent sur ses propres choix en la matière. Il faut aussi que nous adoptions une vue plus judicieuse de nos intérêts nationaux et que nous sachions reconnaître qu'il est dans notre intérêt bien compris de tenir compte des intérêts de chacun. Il faut enfin que les responsables se montrent capables d'agir selon ces principes. La tâche est difficile, je le sais, mais nous ne pouvons nous en dispenser dans une économie mondiale toujours plus intégrée, qui appelle de notre part une conception toujours plus large et plus exigeante de la coopération.

Allocution de M. Camdessus devant les représentants de la Caisse d'épargne de Navarre, lors du XIVe séminaire sur les fonctions de trésorerie, à Pampelune, le 17 novembre 1995.

Fonds monétaire international, Rapport annuel 1995.

Banque des règlements internationaux, communiqué de presse, 24 octobre 1995. Chaque transaction mettant enjeu deux monnaies, la somme des transactions effectuées dans l'ensemble des devises atteint 200 %.

Morris Goldstein, Peter Isard, Paul R. Masson et Mark P. Taylor, Policy Issues in the Evolving Monetary System, Étude spéciale du FMI n° 96 (Washington, Fonds monétaire international, juin 1992).

Ibid

Solomon Brothers, Global Bank Biweekly, 28 septembre 1995.

Durant les années 80, par exemple, alors que le franc français participait au mécanisme de change du SME, mais pas la livre sterling, la variabilité du taux de change franc français/deutsche mark était très sensiblement inférieure à celle du taux livre sterling/deutsche mark.

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