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L’Europe résiste mais des problèmes demeurent

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
May 2008
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Michael Deppler, Directeur du Département Europe du FMI depuis 11 ans, s’entretient avec le Bulletin du FMI des effets de la crise du crédit immobilier à risque sur l’Europe et de la première consultation multilatérale du FMI, une initiative de haut niveau visant à réduire les déséquilibres économiques mondiaux. M. Deppler, qui prend sa retraite après environ 40 ans de service, donne aussi sa vision de l’avenir du FMI.

Bulletin: Quel sera l’impact de la crise du crédit immobilier à risque sur l’économie européenne?

M. Deppler: Il faut d’abord bien comprendre la nature du problème. Aux États-Unis, le marché du logement a été à la fois l’étincelle et le combustible de la crise. La situation en Europe est différente: l’épargne des ménages, les coefficients d’emprunt et les finances des ménages y sont en général bien plus robustes qu’aux États-Unis. Cela signifie que l’effet de rétroaction négative du logement sur le secteur financier n’a pas la même force en Europe qu’aux États-Unis.

Il n’en demeure pas moins que nous faisons face à un choc sur le système financier mondial, qui va inévitablement affecter aussi l’Europe. Le ralentissement américain va se répandre dans l’économie mondiale, et le FMI réduit régulièrement ses prévisions pour l’Europe. Certains ont une vue très pessimiste des perspectives européennes. Je n’en suis pas. À mon avis, l’Europe va connaître une année ou deux de faible croissance. Le chômage, qui baissait régulièrement jusqu’ici, va sans doute augmenter de nouveau. Cela étant, je persiste à croire avec une certaine confiance que l’économie européenne résistera mieux que celle des États-Unis.

Entretien avec M. Deppler: L’Europe résiste mais des problèmes restent à résoudre

Bulletin: Quel est le risque réel de crise financière sur les marchés émergents d’Europe?

M. Deppler: Je pense que les pays émergents d’Europe sont eux aussi assez robustes, mais certains d’entre eux sont vulnérables aux chocs financiers, ce qui pourrait aggraver spectaculairement la situation. S’il est clair que les marchés financiers évitent les actifs considérés comme trop risqués, ils sont encore friands d’actifs à rendement relativement élevé qui paraissent moins risqués parce que moins sensibles à la crise des marchés financiers des pays avancés. De ce fait, le crédit à l’Europe émergente demeure relativement actif et la croissance reste soutenue, du moins pour le moment.

En résumé, nous ne savons toujours pas quelle sera l’intensité du choc dans les pays émergents d’Europe, mais ils ne pourront échapper au ralentissement général, et un certain nombre d’entre eux doivent faire plus d’efforts pour retenir la confiance des investisseurs.

Bulletin: En qualité de Directeur du Département Europe, vous avez conduit des missions dans la zone euro pendant des années. Pensez-vous que l’Europe a finalement surmonté les maux qui empêchaient son économie de réaliser tout son potentiel?

M. Deppler: J’aimerais pouvoir dire oui, mais je dois dire non. L’Europe a fait de grands pas au fil des ans et ses perspectives s’en trouvent améliorées. Mais elle souffre toujours de problèmes structurels qu’elle doit vraiment résoudre. Pendant les années 70 et 80, ces problèmes ont été quasiment ignorés. Depuis, des réformes ont été mises en œuvre, avec un succès considérable à mon avis. En ce qui concerne l’emploi, nous sommes clairement dans un autre monde qu’il y a 10 ou 15 ans. Et si l’on pense à la place de l’Europe dans l’économie mondiale, le continent a énormément progressé: aux taux de change actuels, les 27 membres de l’Union européenne constituent la plus grande économie du monde. Les biens européens sont renommés pour leur qualité et leur conception, et les institutions européennes sont admirées pour leurs réussites, dont la monnaie unique n’est pas la moindre.

Cela dit, les Européens ont encore beaucoup de problèmes à résoudre, dont certains sont assez épineux. Ces problèmes trouvent souvent leur origine dans les privilèges accordés à divers groupes sociaux—privilèges qui sont à présent profondément enracinés dans la société et freinent les performances et la productivité économiques. Par rapport aux États-Unis, les résultats européens languissent, surtout en ce qui concerne la productivité du secteur des services. Cependant, s’il est clair que les secteurs protégés de la concurrence battent de l’aile, on ne voit pas bien comment les hommes politiques européens vont pouvoir réunir les majorités nécessaires pour les réformer. Les gens qui profitent de l’absence de concurrence ne sont évidemment pas pressés de voir démanteler les mesures protectionnistes. Toutefois, tous ces privilèges font peser un fardeau énorme sur les performances globales.

Bulletin: L’expérience positive de l’Europe en matière d’intégration peut-elle servir d’exemple pour le reste du monde?

M. Deppler: Il est difficile d’imaginer à quoi ressemblerait l’Europe aujourd’hui sans l’intégration. Elle a été une source immense de croissance et d’opportunités, principalement en ouvrant à la concurrence des marchés qui seraient autrement restés protégés. En dépit de certains points noirs, comme la politique agricole, l’adhésion à l’Union européenne entraîne une réforme continuelle. C’est pourquoi on constate naturellement un certain rejet de l’intégration dans quelques pays, mais je suis absolument persuadé que l’Europe a de bonnes raisons d’être fière. L’expérience du continent—notamment avec l’euro et le marché unique—soulève un grand intérêt dans le monde.

Bulletin: Vous allez bientôt quitter le FMI après 37 ans de service. Durant votre carrière, quels ont été les points les plus marquants pour le FMI et pour vous-même?

M. Deppler: Ces 37 années ont été passionnantes. J’ai reçu ma lettre d’engagement au FMI le 15 avril 1971, le jour où Nixon a annoncé le décrochage d’avec l’or. À l’université tous mes collègues me disaient «Pourquoi vas-tu au FMI? Il n’a plus de raison d’être». Et pourtant, avec le recul, j’ai participé à quantité d’événements passionnants au cours des ans.

Le premier a été le lancement des Perspectives de l’économie mondiale, ce qui était une activité secrète au début des années 70. Puis sont venus le mécanisme pétrolier, la crise de la dette des années 80, les économies en transition dans les années 90, ainsi que nos programmes avec la Pologne et la Bulgarie, et plus tard la Turquie. Ma carrière a donc été des plus intéressantes.

Les leçons que je tire de ces diverses expériences sont plutôt élémentaires, mais, au fil des ans, elles ont été importantes pour moi, ainsi que pour l’institution. Ce qui m’a le plus frappé, à plusieurs reprises, c’est l’importance cruciale de la politique pour l’économie.

J’étais membre de la mission de l’accord de confirmation avec le Royaume-Uni en 1976 quand la confiance dans le sterling était au plus bas et que le pays a demandé l’appui du FMI [le Royaume-Uni a été le dernier pays industrialisé à emprunter de l’argent au FMI]. À mon avis, cette crise était principalement due à un manque de volonté politique. Ils auraient pu prendre quelques mesures, nous dire de rentrer chez nous et tout se serait très bien passé.

Vingt ans plus tard, j’ai conduit des missions au Royaume-Uni quand Gordon Brown est devenu Chancelier de l’Échiquier. Il est entré en fonctions avec un programme de réformes ambitieux, en s’engageant notamment à atteindre les très difficiles objectifs de dépenses du gouvernement précédent, qui avait perdu toute crédibilité. Il s’est rapidement attelé à cette tâche, ce qui lui a valu une crédibilité immense, et a réussi à mobiliser des volumes toujours croissants de dépenses privées, stimulant ainsi la croissance soutenue qui a suivi.

Même chose avec la Turquie. Le gouvernement qui était en place de 1998 à 2002 voulait bien faire, en particulier quand Kemal Dervis est devenu Ministre du Trésor, mais il n’avait pas la cohésion politique indispensable pour rendre ses engagements crédibles. Le gouvernement suivant, doté d’une large majorité, a essentiellement reconduit les mêmes politiques, là aussi avec l’appui financier du FMI. Le succès n’a pas tardé à se dessiner. Donc la politique occupe une place centrale dans les résultats économiques—c’est une évidence que les économistes avant tout préoccupés suivre les canons de notre métier feraient bien de ne pas oublier.

L’autre grand enseignement que je retire de mes années au FMI, c’est l’importance des institutions. J’étais pour l’électrochoc quand je travaillais sur les économies en transition au début des années 90, et je le suis toujours. Il faut saisir l’occasion politique quand elle se présente. Mais l’expérience de la transition m’a appris l’importance des institutions pour le bon fonctionnement des marchés. L’accent que met à présent le FMI sur la gouvernance et le renforcement des capacités découle de cette expérience.

Toutefois, l’enseignement probablement le plus important aujourd’hui est l’accélération des marchés financiers, surtout par rapport aux aspects politiques et de gouvernance. Je me rappelle avoir pensé, en Pologne et même en Bulgarie dans les années 90, combien les marchés étaient lents à réagir. Aujourd’hui, bien sûr, les marchés peuvent réagir quasi instantanément, ce qui arrive souvent. Là aussi le FMI a choisi la bonne orientation en donnant une priorité beaucoup plus élevée au secteur financier et à ses liens avec l’économie réelle.

Bulletin: Vous avez été un des moteurs de la première consultation multilatérale du FMI pour réduire les déséquilibres économiques mondiaux. Quelles leçons en avezvous tirées?

M. Deppler: Les consultations multilatérales ont été proposées par l’ancien Directeur général du FMI, Rodrigo de Rato. Selon lui, le monde est devenu beaucoup plus multipolaire et le FMI se devait de mettre en place des procédures qui nous permettraient de dialoguer avec les principaux acteurs sur les grands problèmes, directement et au plus haut niveau. À mon avis, la nécessité de ce type de mécanisme—le FMI agissant en qualité d’intermédiaire indépendant—demeure d’une évidence flagrante. Pour progresser, un vrai débat est indispensable, ce qui signifie qu’il faut en limiter la participation et dialoguer avec les responsables de haut niveau.

C’est ce qu’a fait la première consultation multilatérale. Elle visait à réduire les déséquilibres économiques mondiaux, et réunissait les États-Unis, la zone euro, la Chine, l’Arabie Saoudite et le Japon. Je trouve que ses résultats ont été très positifs: elle demeure la référence quant à notre façon d’aborder les déséquilibres mondiaux. Le contexte, bien sûr, a évolué. La crise financière lui a donné une dimension nouvelle et il faut intégrer les enseignements recueillis jusqu’ici.

Pour autant, je dirais que le concept même et les résultats que nous avons obtenus—une meilleure compréhension de la manière dont les principaux acteurs envisagent les déséquilibres économiques mondiaux, et dont leurs intentions politiques interagissent avec celles des autres grands décideurs—sont tout à l’honneur du FMI. Je suis certain que cela sera considéré comme le premier pas important vers le redressement des déséquilibres qui ont rendu l’économie mondiale vulnérable à un ralentissement.

Camilla Andersen

FMI, Département des relations extérieures

Perspectives européennes

Selon la dernière édition des Perspectives économiques régionales du FMI, les tensions des marchés financiers, le ralentissement de l’économie américaine et la réévaluation des risques à l’échelle mondiale auront une incidence négative sur l’Europe en 2008. L’appréciation de l’euro et la hausse des prix des produits de base s’ajoutent à ces problèmes.

Dans les pays européens avancés, la croissance de la production devrait ralentir pour passer de 2,8% en 2007 à 1,5% en 2008. Dans les pays émergents d’Europe, elle devrait descendre de 6,9% en 2007 à 5,5% (voir tableau). Selon les Perspectives économiques régionales, publiées le 21 avril, l’avenir reste entouré d’incertitudes exceptionnellement élevées.

Vents contraires

La croissance européenne devrait ralentir nettement en 2008–09 sous l’effet de l’affaiblissement de l’activité mondiale, du renchérissement des produits de base et des tensions financières,

(croissance du PIB réel, variations annuelles en pourcentage)

200720082009
Pays avancés d’Europe12,81,51,4
Pays émergents d’Europe1,26,95,55,2
Zone euro2,61,41,2
Pays avancés d’Europe
France31,91,41,2
Allemagne32,51,41,0
Italie31,50,30,3
Espagne33,81,81,7
Royaume-Uni43,11,61,6
Suisse3,11,30,9
Pays émergents d’Europe
République tchèque46,54,24,6
Hongrie41,31,82,5
Pologne46,54,94,5
Russie8,16,86,3
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

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