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Études: Économies en transition: faut-il s’inquiéter de l’expansion du crédit?

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
January 2006
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Durant ces dernières années, le crédit bancaire au secteur privé s’est fortement accru dans plusieurs pays en transition d’Europe centrale et orientale. Ce phénomène apparemment salutaire—vu les faibles ratios crédit bancaire/PIB initiaux—n’est pas dénué de risques. Partant de l’expérience de la Bulgarie, de la Roumanie et de l’Ukraine, Christoph Duenwald, Nikolay Gueorguiev et Andrea Schaechter montrent dans un récent document de travail du FMI que cette expansion a contribué à accentuer les déséquilibres macroéconomiques en Bulgarie et en Roumanie et à accroître les risques pour le secteur financier ukrainien. Ils signalent en outre que les politiques engagées pour maîtriser cette croissance ont eu des résultats mitigés.

Durant la deuxième moitié des années 90, les graves crises économiques et financières qui ont secoué les trois pays ont failli paralyser l’intermédiation financière. Les politiques prudentes qui ont suivi ont favorisé une reprise de la croissance, et notamment des bénéfices; les agents économiques se sont ainsi montrés plus disposés à emprunter et sont apparus plus solvables aux yeux des banques. L’arrivée d’établissements étrangers de premier plan et le renforcement du dispositif de réglementation et de contrôle des banques centrales ont amélioré le climat de confiance, favorisant une rapide augmentation des dépôts et poussant à la recherche de placements rentables. Du fait d’un risque-pays plus faible et d’une amélioration de la conjoncture, les capitaux ont commencé à affluer, surtout par le biais des banques, en majorité étrangères. Par ailleurs, la nette réduction des déficits budgétaires et la disponibilité d’un financement extérieur ont limité l’émission d’effets publics.

Initialement peu disposées à prendre des risques, les banques des trois pays ont maintenu d’importants soldes de trésorerie. En Bulgarie, elles ont en outre accumulé des avoirs extérieurs nets et, en Roumanie, elles ont principalement investi dans les titres publics. Cette prudence tenait à un manque d’information sur les emprunteurs nationaux potentiels (et à l’insuffisance de leurs antécédents de crédit), aux doutes sur la mise en application effective des contrats et à la perte d’une grande partie de la clientèle, les entreprises publiques n’étant plus jugées solvables sans la garantie expresse de l’État. Avec la reprise, le retour de la confiance, le renforcement des bilans et la privatisation des banques d’État, l’aversion pour le risque s’est peu à peu estompée, d’où une expansion des crédits internes.

Faire le point

L’intermédiation financière est généralement perçue comme allant de pair avec la croissance, mais une croissance rapide du crédit peut perturber la stabilité macroéconomique et financière (voir encadré). Dans les pays émergents, l’explosion du crédit se traduit en général, non par une poussée de l’inflation, mais par une détérioration du compte courant et une appréciation du taux de change. La Bulgarie et la Roumanie n’y ont pas fait exception: avec la récente expansion du crédit, la contribution de la demande intérieure à la croissance du PIB s’est considérablement intensifiée alors que celle des exportations nettes est devenue négative. Dans les deux pays, l’inflation des prix à la consommation n’a pratiquement pas réagi, le phénomène de surchauffe s’étant principalement manifesté par un creusement des déficits commerciaux du fait de la croissance rapide des importations.

Pourquoi s’inquiéter?

L’augmentation des crédits bancaires, du fait du relâchement des contraintes de financement, peut encourager la consommation et l’investissement et, partant, contribuer à améliorer les niveaux de vie. Cela dit, si cette augmentation est rapide, elle peut présenter deux risques: l’apparition ou l’aggravation des déséquilibres macroéconomiques (risque macroéconomique) et la détérioration de la qualité des actifs bancaires pouvant saper le secteur financier (risque de crédit). Ces deux risques, lorsqu’ils se matérialisent, se nourrissent mutuellement et créent une alternance d’expansions et de replis sur les marchés des crédits et des actifs en provoquant, par ailleurs, de fortes fluctuations des fondamentaux.

Risque macroéconomique. Une disponibilité accrue de crédit réduit les contraintes de liquidité pour les entreprises et les ménages et aboutit à une croissance de la consommation et de l’investissement. Vu les contraintes de l’offre à court terme, il s’ensuit des pressions à la hausse sur les prix et sur la demande de produits étrangers, d’où une détérioration de la balance des paiements. Si rien n’est fait, une augmentation rapide du crédit peut entraîner les prix et les salaires dans sa course—ce qui, si le taux de change nominal se maintient ou s’apprécie, peut nuire à la compétitivité extérieure—et aggraver les vulnérabilités extérieures. Un revirement brutal des flux de capitaux ou d’autres chocs exogènes, de même qu’un changement de cap soudain et radical de la politique économique—rendu probablement nécessaire —, peuvent provoquer un atterrissage en catastrophe, avec une montée des taux d’intérêt, un ralentissement de la croissance, une chute du prix des actifs et une pression à la baisse sur le taux de change.

Risque de crédit. La croissance rapide du crédit peut nuire au secteur bancaire en provoquant des déséquilibres macroéconomiques et en détériorant la qualité des prêts. Si l’expansion du crédit bancaire est rapide au point d’entraîner un grave déficit courant et s’accompagne d’un déficit budgétaire et de pressions inflationnistes, le risque d’un atterrissage brusque devient plus grand. Les conséquences pour le secteur bancaire dépendent alors de l’exposition à ces risques et de l’existence de dispositifs d’amortissement. Une prise excessive de risques peut également nuire à la qualité des prêts. Durant les périodes d’expansion, l’évaluation des risques peut perdre en qualité vu le volume de nouveaux emprunts et le fait que ceux-ci servent parfois au service d’une dette déjà existante. Les risques sont parfois sous-estimés du fait que les évaluations s’appuient sur une conjoncture favorable et sur l’augmentation de la valeur des garanties sous-jacentes. En périodes de récession, le cycle est inversé et les effets négatifs sont amplifiés.

En Ukraine, d’autres chocs sont à l’origine des déséquilibres macroéconomiques. Ces dernières années ont été marquées par d’importants excédents du solde courant issus de la fermeté des prix à l’exportation des produits de base et de la sous-évaluation de la monnaie. Comme les gains des termes de l’échange profitent principalement à des groupes qui épargnent beaucoup (ce qui s’explique par la structure du capital social des entreprises, y compris dans le secteur des exportations), leurs effets sur la demande interne et sur les pressions inflationnistes sont restés modérés jusqu’au milieu de 2004. Les pressions inflationnistes qui se sont intensifiées par la suite peuvent s’expliquer par une politique budgétaire expansionniste, l’apparition de goulets d’étranglement dans la production, la montée rapide des salaires et des pensions et une politique monétaire accommodante.

Dans les pays émergents, l’explosion du crédit se traduit en général, non par une poussée de l’inflation, mais par une détérioration du compte courant et une appréciation du taux de change.

Le secteur financier ukrainien est le plus exposé. Certes, dans les trois pays, le niveau d’endettement reste nettement inférieur à celui des grandes crises, mais le taux d’expansion du crédit en Bulgarie et en Ukraine atteint des niveaux comparables à ceux des pays qui ont fait la une des journaux. Cela étant, de par leur cadre institutionnel et structurel, les systèmes bancaires bulgare et roumain ont une assise plus solide. En outre, vu la forte présence étrangère et la solidité relative des indicateurs prudentiels, il semblerait qu’ils soient relativement à l’abri des chocs. En revanche, il est difficile de savoir si les banques ukrainiennes pourraient supporter une détérioration de la qualité des crédits, car la croissance des fonds propres et des provisions n’a pas été à la hauteur de celle du crédit, et la rentabilité des établissements reste nettement inférieure à celle des autres pays en transition. Dans les trois pays, le risque de crédit lié au taux de change suscite des inquiétudes du fait de la part importante de prêts non couverts libellés en devises.

Freiner ou compenser?

Comment réagir face à cette expansion du crédit? Comment savoir si cette expansion est trop rapide, et, si elle l’est, faut-il la freiner ou en compenser les effets?

Théoriquement, on peut déterminer un niveau d’équilibre sans pour autant savoir à quel rythme il faut s’en approcher. En Bulgarie, l’écart entre le niveau d’équilibre et le niveau effectif en termes de ratio crédit/PIB diminue considérablement: en 2001, avant que l’expansion ne s’intensifie, le ratio était de 14½ % et, à la fin de 2004, il était déjà de 35½ %, soit une progression annuelle moyenne de 7 points, niveau caractéristique des crises bancaires qu’ont connues d’autres pays. En Roumanie et en Ukraine, la progression a été plus lente, en moyenne de 2½ et 4¼ points, respectivement.

La panoplie de mesures envisageables dépend de la politique monétaire ou de la politique de change, de même que du cadre institutionnel. Dans un régime de change fixe, les instruments monétaires classiques (taux d’intérêt, opérations d’open-market) ont peu d’effet, surtout là où le compte de capital est ouvert. Dans ce type de situation, drainer le système bancaire pour réduire les sources de financement est voué à l’échec. Tant que le rendement des prêts reste élevé, les flux non bancaires ou transfrontaliers prennent rapidement la place.

Les autorités des trois pays n’ont pas réagi de la même manière pour maîtriser la croissance du crédit et en compenser les effets. Disposant d’un éventail limité d’instruments monétaires, les responsables bulgares et roumains ont resserré leur politique budgétaire pour compenser l’augmentation rapide de la consommation et de l’investissement du secteur privé. Cela étant, le déficit grandissant du compte courant—bien que largement financé par des investissements directs étrangers—fait craindre une vulnérabilité extérieure et il demeure nécessaire de maintenir le resserrement budgétaire. En revanche, en Ukraine, où la qualité des crédits et la stabilité du secteur bancaire—et non les déséquilibres macroéconomiques—inquiètent davantage, les autorités ont misé sur la réglementation bancaire et les mesures de contrôle pour mieux protéger les banques contre les chocs.

D’autres mesures seront vraisemblablement nécessaires. La Bulgarie et la Roumanie vont sans doute continuer de resserrer leur politique macroéconomique, et les instances de contrôle devront rester vigilantes pour veiller à la santé du secteur financier, d’autant que le crédit pourrait emprunter des circuits au contrôle moins rigoureux. En Ukraine, pour réduire les vulnérabilités financières, les autorités s’appuieront surtout sur un contrôle et une politique prudentielle plus poussés.

Le document de travail du FMI n° 05/128, Too Much of a Good Thing? Credit Booms in Transition Economies: The Cases of Bulgaria, Romania, and Ukraine, de Christoph Duenwald, Nikolay Gueorguiev et Andrea Schaechter, est en vente au prix de 15 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir instructions page 16. Le texte intégral peut aussi être consulté sur le site Internet du FMI (www.imf.org).

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