Journal Issue
Share
Article

Études

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
April 2006
Share
  • ShareShare
Show Summary Details

Zone euro: dynamiser le marché des produits pour stimuler la croissance

La croissance des salaires réels dans la zone euro est modérée depuis les années 70, et surtout depuis dix ans. Cette modération permet de contenir les coûts de production et d’étayer la rentabilité des entreprises, ce qui peut faire baisser le chômage et accroître la production. Mais le chômage en zone euro n’a diminué que légèrement depuis le milieu des années 90 et la croissance du PIB par habitant a fléchi, une énigme qui amène à s’interroger sur les bienfaits de la modération des salaires. Dans un récent document de travail du FMI, Marcello Estevão examine le rapport entre les salaires, le chômage et la croissance de la production. Il constate que la modération des salaires stimule la production et réduit le chômage, mais l’ampleur de ces effets dépend du degré de réglementation des marchés des produits nationaux.

La croissance annuelle de la rémunération horaire réelle des employés du secteur commercial en zone euro a ralenti—de 6 % au début des années 70 à 1 % récemment. Les taux de chômage ont commencé à baisser au milieu des années 90 et se sont stabilisés à 8 % environ en 2001, mais ont recommencé à augmenter depuis pour s’établir à 9 % environ. En outre, la croissance du PIB par habitant a ralenti, passant de 3 % en moyenne dans les années 70 à près de 1,9 % ces dix dernières années. Pourquoi l’apparente modération des salaires n’a-t-elle pas accru la rentabilité des entreprises et accéléré la croissance de la production?

L’énigme de la croissance des salaires

De simples corrélations établies à partir des données internationales pour la zone euro sur la période 1983–2003 indiquent que l’évolution des salaires réels a un faible rapport avec le chômage et un rapport positif avec la production. Elles suggèrent que, si les salaires réels baissent, le taux de chômage et la croissance du PIB par habitant suivent. Mais, affirme M. Estevão, de telles corrélations brutes entre l’évolution des salaires réels et la performance économique peuvent révéler d’autres forces que celles associées à l’évolution structurelle du comportement relatif à la fixation des salaires. Par exemple, les variations salariales peuvent influer sur l’activité économique en affectant les revenus des travailleurs et, partant, leur consommation, créant ainsi une corrélation positive à court terme entre les salaires et la production. De plus, les coûts du chômage diminuent en période faste, car ceux qui perdent leur emploi dans un secteur ont de fortes chances d’être recrutés dans un autre. En l’occurrence, les travailleurs exigent des salaires plus élevés, ce qui crée de nouveau une corrélation positive entre la croissance de la production et celle des salaires réels.

Pour comprendre la relation entre l’évolution du comportement relatif à la fixation des salaires et le chômage, M. Estevão a examiné 20 pays industrialisés utilisant un modèle de négociation standard (permettant la négociation des salaires par les travailleurs et les entreprises, celles-ci ayant pour but de maximiser leurs profits) afin d’isoler l’évolution structurelle du rapport entre les salaires et les taux de chômage («courbe des salaires») et l’impact de cette évolution sur les coûts de production. Dans ce cadre théorique, la courbe des salaires peut évoluer selon divers facteurs tels que le moment où la réforme du marché du travail accroît les incitations à travailler (voir diagramme).

D’après le modèle, un fléchissement de la courbe salariale, qui indique une plus grande modération des salaires, traduit la hausse des taux d’emploi et l’accélération de la croissance du PIB par habitant. La modération des salaires accroît les bénéfices, incite de nouvelles entreprises à s’établir sur le marché et les entreprises existantes à investir davantage, stimulant ainsi la croissance de la production. Quels sont les facteurs susceptibles d’accentuer la modération des salaires? Entre autres: la réduction des prestations d’assurance-chômage; la baisse du pouvoir de négociation des travailleurs, attribuable à l’essor de la main-d’œuvre dû à la mondialisation; l’évolution des préférences des syndicats, qui privilégient l’emploi au détriment des salaires; la baisse de l’impôt sur le revenu, qui amène les entreprises à baisser les salaires tandis que le revenu net des travailleurs s’accroît.

Impact de la réglementation sur le marché des produits

Le modèle suggère aussi que les règles anticoncurrence tendent à atténuer l’impact positif de la modération des salaires sur les résultats économiques. La réglementation peut agir à travers un effet de concurrence à court terme sur le pouvoir de fixation des prix des entreprises, découlant par exemple d’une intervention directe de l’État dans la fixation des prix, et à travers un effet de «contestabilité» du marché à long terme (obstacles à l’entrée notamment), qui dissuade les nouveaux venus et affecte la concurrence entre les firmes existantes. Par ailleurs, une forte concentration de sociétés d’État et d’autres interventions des pouvoirs publics peuvent fausser les signaux du marché et ralentir la réaction de la production aux variations brusques des coûts. Ainsi, l’amélioration des modalités de fixation des prix sur les marchés des produits moins réglementés peut intensifier la concurrence axée sur les parts de marché, stimulant la production et l’emploi sur ces marchés. Mais sur les marchés plus réglementés, la baisse de la concurrence peut amener les firmes existantes à bénéficier davantage de la réduction des coûts à travers des profits accrus.

Réformes du marché du travail et incitations au travail

L’intensification de la concurrence sur le marché des produits amplifie l’impact de la modération des salaires.

Citation: 35, 6; 10.5089/9781451976250.023.A007

Les données économétriques de M. Estevão corroborent le résultat selon lequel la restriction de la concurrence sur le marché des produits limite l’impact de la modération des salaires, confirmant le lien entre la réglementation du marché des produits et la recherche de rente par les entreprises. Cette restriction évolue au fil du temps et selon les pays, créant de vastes disparités quant à l’impact de la modération des salaires. Depuis vingt ans en effet, la modération des salaires varie énormément parmi les 20 pays, surtout dans la zone euro. En outre, son impact sur la performance économique dépend du degré de réglementation du marché des produits.

De façon générale, M. Estevão a constaté que les modalités de fixation des salaires se sont améliorées au moins depuis les années 90, sauf en Grèce, au Japon et en Suisse. L’Irlande se distingue par le fait que ses modalités de fixation des salaires sont en nette et constante amélioration depuis les années 70. En zone euro, la fixation des salaires s’est beaucoup améliorée aux Pays-Bas depuis le début des années 80 et en Finlande depuis le début des années 90. La modération des salaires se pratique en France et en Italie depuis les années 80, et en Belgique, Allemagne et Espagne depuis le milieu des années 90. Hors de la zone euro, la fixation des salaires s’est détériorée au début des années 80 en Australie, au Canada, au Royaume-Uni et aux États-Unis, mais connaît depuis lors une amélioration soutenue.

Accroître la compétitivité

Les marchés des produits sont moins réglementés, ce qui accroît la compétitivité des économies.

Citation: 35, 6; 10.5089/9781451976250.023.A007

Note: L’indicateur relatif à la réglementation générale de l’économie est mesuré sur une échelle de 0 (la plus libérale) à 6 (la plus restrictive), et il est présenté par Paul Conway, Véronique Janod, et Giuseppe Nicoletti dans Product Market Regulations in OECD Countries: 1998 to 2003, document de travail 419 du Département des affaires économiques (Paris: OCDE, 2005).

Source: Organisation de coopération et de développement économiques.

S’agissant de la réglementation du marché des produits, elle s’est assouplie entre 1975 et 1998, accélérant le passage de la modération des salaires à la croissance et à l’emploi. Diverses données sur la réglementation globale de ce marché pendant deux ans seulement (1998 et 2003) suggèrent que les obstacles à la concurrence sur le marché des produits ont encore diminué (voir graphique). En particulier, les interventions de l’État et la restriction des flux internationaux de capitaux et du commerce ont nettement baissé depuis 1998.

La zone euro doit se libéraliser davantage

Pourtant, de vastes différences internationales persistent, et la libéralisation accrue du marché des produits en zone euro multiplierait les avantages de la réforme du marché du travail. D’après les données de M. Estevão, 8 pays de la région faisaient partie des 10 économies industrialisées les plus réglementées en 1998. Ainsi, la modération des salaires dans la région était donc globalement moins efficace pour stimuler la croissance du PIB et réduire le chômage.

M. Estevão présente des données empiriques indiquant que la réforme du marché des produits accroît les avantages économiques de la réforme du marché du travail, la rendant plus acceptable sur le plan politique. Ces données confirment les travaux antérieurs sur la complémentarité des deux types de réformes. Selon certaines études, la réforme du marché des produits est primordiale, car en abaissant les barrières à l’entrée et en stimulant la concurrence, elle tend à accroître les salaires réels et à réduire le chômage. La hausse des salaires réels permet d’obtenir l’adhésion des syndicats, facilitant l’exécution de la réforme du marché du travail, qui a parfois un impact négatif à court terme sur les salaires.

En somme, les marchés des produits très réglementés minent l’efficacité de la réforme du marché du travail dans la zone euro. Bien que les marchés des produits soient devenus plus conviviaux depuis trente ans dans presque tous les pays industrialisés, les stratégies et les résultats économiques varient encore, y compris dans la zone euro. En l’absence d’une libéralisation accrue dans ce domaine, de vastes pans de la société pourraient continuer à résister à une réforme du marché du travail visant la baisse du chômage et la hausse de la production.

Le document de travail no 05/191, Product Market Regulation and the Benefits of Wage Moderation, de Marcello M. Estevão, est disponible au prix de 15 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir instructions page 96. Le texte intégral peut aussi être consulté sur le site Internet du FMI (www.imf.org).

Flux d’IDE vers l’Asie: le dragon a-t-il évincé les tigres?

Depuis quelques années, la Chine est la première destination des investissements directs étrangers (IDE) parmi les pays en développement et les pays émergents. La contrepartie de cette brillante performance est-elle une réduction des IDE dans les autres pays d’Asie? De manière générale, la réponse est non, selon un nouveau document de travail du FMI, même si Singapour et le Myanmar sont peut-être des exceptions.

Bien des pays en développement cherchent à attirer des IDE, car ces flux de capitaux ne sont pas aussi instables que les autres, tendent à accélérer les transferts de technologies et la croissance, et peuvent stimuler l’investissement intérieur. Le succès de la Chine en la matière est impressionnant: sa part d’IDE dans les pays en développement d’Asie est passée d’environ 10 % il y a 25 ans à 70 % en 2002 (voir le graphique ci-dessous).

La Chine a-t-elle détourné les flux d’IDE au détriment des autres pays de la région? Pour mieux comprendre ce qui s’est passé, nous avons utilisé dans l’étude une nouvelle méthodologie pour analyser les données de 14 économies asiatiques (Bangladesh, Chine, Corée, Inde, Indonésie, Malaisie, Myanmar, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Philippines, province chinoise de Taiwan, Singapour, Sri Lanka, Thaïlande et Vietnam) sur la période 1984–2002.

L’étude a constaté qu’en moyenne, la Chine semble avoir effectivement détourné des flux d’IDE durant cette période. Depuis qu’elle s’est ouverte aux IDE au début des années 90, jusqu’en 2002, les flux vers les autres pays ont diminué en moyenne de 1,3 à 2,1 % du PIB par an, selon la méthode d’estimation utilisée. Mais un examen plus approfondi révèle que cet effet d’éviction s’est concentré sur deux pays, Singapour et le Myanmar.

La Chine, destination favorite des IDE

Dès le début des années 2000, la Chine recevait plus de 70 % des investissements directs étrangers destinés aux marchés émergents d’Asie.

Citation: 35, 6; 10.5089/9781451976250.023.A007

(pourcentage du total en Asie émergente)

Source: calculs des services du FMI.

Comment expliquer cette variation des flux?

Singapour et le Myanmar ont enregistré une forte baisse des entrées d’IDE: entre 1,9 et 2,8 %, et entre 3,9 et 4,5 % du PIB par an, respectivement. Pour Singapour, l’explication la plus probable est le rôle joué par les Chinois résidant à l’étranger. Ceux-ci représentent une part considérable de l’investissement étranger en Chine, où ils investissent en raison de leurs liens familiaux ou, au moins, linguistiques et culturels. Certains Chinois de l’étranger ont des rapports similaires avec Singapour. Si ces investisseurs privilégient les régions auxquelles ils sont attachés, la décision d’investir en Chine pourrait effectivement se faire au détriment de Singapour.

La situation du Myanmar est plus complexe. L’évolution politique du pays a poussé bien des principaux fournisseurs traditionnels d’IDE (dont les États-Unis et l’Union européenne) à investir beaucoup moins au Myanmar. L’application de nouvelles restrictions influe sur la dynamique de l’investissement étranger dans le pays, mais elle n’a évidemment aucun rapport avec la Chine. Il est plus probable que Singapour, deuxième investisseur étranger au Myanmar, détourne une partie de ses IDE vers la Chine au détriment du Myanmar (la Chine et la RAS de Hong Kong sont les deux principales destinations de l’investissement de Singapour).

Par ailleurs, on estime parfois que les pays à faible revenu, qui sont en concurrence avec la Chine pour attirer des investissements motivés par les bas salaires, souffrent le plus de la concurrence chinoise, tandis que ceux qui investissent davantage dans le capital humain et dans la recherche et le développement sont moins touchés. Après analyse de ces hypothèses, il ressort de l’étude que les pays à faible revenu n’ont pas plus souffert du détournement des IDE que les pays à revenu plus élevé. Le faible taux de scolarisation secondaire ou supérieure et le nombre moins élevé de publications scientifiques par personne n’ont rien à voir avec une accentuation de l’effet d’éviction au profit de la Chine.

L’émergence de la Chine en tant que principale destination des IDE ne semble donc pas avoir eu d’effet négatif sur la plupart de ses voisins durant la période étudiée. Étant donné la taille de la Chine et la probabilité que l’Inde suive bientôt son exemple, il importe de continuer à analyser les répercussions régionales et mondiales de l’évolution de ces deux puissances démographiques.

Benoît Mercereau

FMI, Département Asie et Pacifique

Le document de travail no 05/189, intitulé FDI Flows to Asia: Did the Dragon Crowd Out the Tigers? de Benoît Mercereau, est disponible au prix de 15 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir instructions page 96. Le texte intégral peut aussi être consulté sur le site Internet du FMI (www.imf.org).

Other Resources Citing This Publication