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Études

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
November 2006
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La politique macroéconomique peut atténuer la volatilité de l’aide

En juillet 2005, les dirigeants du monde réunis en Écosse ont annoncé une hausse de 50 milliards de dollars de l’aide publique au développement pour aider les pays pauvres à atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) d’ici 2015. Dans la perspective de cette forte augmentation, les défis macroéconomiques liés à l’absorption d’entrées massives de capitaux sous forme d’aide mobilisent l’attention des décideurs et des chercheurs. Comment utiliser au mieux l’aide (publique et privée) pour doper la croissance de ces pays et les aider à atteindre les OMD?

On admet généralement que l’accélération de la croissance est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté, mais les avis sont partagés sur l’effet de l’aide étrangère sur la croissance—peut-être parce que l’aide n’a pas toujours conduit à une accélération (ou à une décélération) de la croissance, des facteurs macroéconomiques et microéconomiques contribuant au décalage entre aide et croissance. Un récent document de travail du FMI examine ces facteurs macroéconomiques afin de déterminer si des politiques macroéconomiques peuvent atténuer le risque de syndrome hollandais (taux de change réel surévalué nuisant aux industries d’exportation et à la productivité globale) associé à des flux d’aide élevés et instables.

Décalage entre aide et croissance

Si l’étude porte sur les facteurs macroéconomiques, les facteurs microéconomiques influencent aussi l’efficacité de l’aide. Mais même lorsque les distorsions microéconomiques sont réduites au minimum, les pays qui tentent d’absorber une aide substantielle sont exposés à d’énormes problèmes macroéconomiques. Pour certains, l’apparente absence d’effet stimulateur de l’aide sur la croissance peut s’expliquer par l’impact systématiquement négatif de l’aide sur la compétitivité des exportations des pays bénéficiaires. Cet argument, avancé par Raghuram Rajan et Arvind Subramanian dans leur article intitulé «What Undermines Aid’s Impact on Growth?» (document de travail no 05/126 du FMI), est étayé par des données montrant qu’une augmentation de l’aide s’accompagne d’un recul de la part des industries marchandes et à forte intensité de main-d’œuvre dans le secteur manufacturier. De fait, la quasi-totalité des exemples de croissance durable observés depuis la deuxième guerre mondiale se sont caractérisés par des gains de productivité dans les secteurs des biens échangeables et par la vigueur des exportations manufacturées. Si ces dernières restent faibles dans bien des pays subsahariens, il en allait de même pour les «tigres» d’Asie de l’Est au début des années 60, peu avant leur remarquable décollage économique.

Comment les exportations ont-elles réagi à l’aide et aux politiques macroéconomiques dans les pays pauvres? L’étude mesure des réactions types, élabore une théorie dont les prédictions sont conformes à ces réactions et examine les implications des différentes politiques macroéconomiques pour le bien-être (voir encadré).

Signes du syndrome hollandais?

Les résultats montrent que les pays pauvres ont bel et bien subi le syndrome hollandais: l’aide étrangère induit une dégradation de la balance commerciale et des exportations. Mais cette dégradation tient aussi au rôle de l’aide en matière de financement—le surcroît d’aide permet aux pays bénéficiaires de financer des déficits commerciaux croissants.

La réaction négative des exportations à l’aide étrangère est un symptôme type du syndrome hollandais. Elle se produit dans les années «normales»—celles qui ne suivent pas immédiatement un conflit et ne sont pas affectées par des chocs négatifs importants: chute des prix des exportations de produits de base ou catastrophe naturelle (sécheresse, ouragan ou tremblement de terre). Dans les années marquées par des chocs négatifs—44 % des observations de l’échantillon—, l’aide étrangère ne réduit pas les exportations et peut même les stimuler. En résumé, les données confortent la théorie du syndrome hollandais, mais seulement pour les années normales, ce qui indique que l’aide peut aussi protéger les exportations des chocs négatifs.

Utilité des politiques macroéconomiques

Pour évaluer l’impact des politiques macroéconomiques, l’étude a mesuré les variations des avoirs intérieurs nets de la banque centrale, une variable représentative des politiques monétaire et budgétaire. Dans les pays à faible revenu, les politiques macroéconomiques restrictives améliorent la balance commerciale et accroissent les exportations, alors que les politiques expansionnistes nuisent aux exportations (si les réserves internationales sont suffisantes pour financer un déficit commercial accru). Les politiques anticycliques par rapport aux flux d’aide semblent aussi atténuer la volatilité de la balance commerciale, du moins pour les pays où les avoirs intérieurs nets de la banque centrale reculent lorsque l’aide étrangère augmente et inversement—après neutralisation des effets de l’ouverture aux échanges, des chocs sur les termes de l’échange et de l’impact éventuel des fluctuations de la balance commerciale sur les flux d’aide.

Le modèle implique que les politiques monétaires temporaires ont un impact réel permanent

L’effet positif de la rigueur monétaire sur les exportations est une des observations intéressantes de cette étude. Dans un modèle keynésien classique avec mobilité des capitaux, taux de change flexibles et prix rigides, l’effet devrait être inverse. En fait, l’austérité monétaire, en augmentant les taux d’intérêt, nourrit les entrées de capitaux privés, suscitant une appréciation nominale et une appréciation réelle temporaire, car les prix restent rigides à court terme. Dans ce cadre, comme le montre Paul Krugman dans «The Narrow Moving Band, the Dutch Disease, and the Competitive Consequences of Mrs. Thatcher: Notes on Trade in the Presence of Dynamic Scale Economies» (Journal of Development Economics, 1987), une politique monétaire temporairement restrictive sape la compétitivité des exportations via l’appréciation temporaire du taux de change réel.

Nous construisons un modèle dont les prédictions sont conformes à nos résultats empiriques en inversant les hypothèses clés du modèle de Krugman. Nos hypothèses—compte de capital fermé, taux de change fixes et prix flexibles—sont réalistes: la plupart des pays à faible revenu sont de petites économies ouvertes aux échanges, mais dont le compte de capital est relativement fermé (en droit comme en fait). De plus, la grande majorité d’entre eux ont eu des régimes de change fixes ou à flottement dirigé pendant des dé cennies. Enfin, ils se caractérisent souvent par d’importants secteurs non échangeables dans lesquels les prix sont assez flexibles.

Nous considérons une petite économie ouverte à deux secteurs recevant une aide étrangère, qui est soit consommée, soit investie en biens publics améliorant la productivité à moyen terme—infrastructures (routes, accès à l’électricité, assainissement), éducation et soins de santé. En outre, comme dans les modèles types du syndrome hollandais, nous supposons que l’économie croît grâce au phénomène d’apprentissage par la pratique dans le secteur échangeable (exportations) et aux gains de productivité en général. Nous ajoutons à ce modèle les secteurs monétaire et budgétaire, et supposons que les obligations d’État sont le seul instrument financier portant intérêts dans l’économie.

Nous montrons que, dans ces conditions, la variation des avoirs intérieurs nets de la banque centrale influe sur les variables réelles à travers l’évolution des prix des biens non échangés relativement à ceux des biens échangés. L’austérité macroéconomique tend à déprécier le taux de change réel en diminuant la demande globale et dope ainsi les exportations. Notre modèle implique que les mesures temporaires de politique monétaire ont des effets réels permanents parce qu’elles modifient la structure productive de l’économie. D’où l’importance de la politique macroéconomique.

Quelle politique maximise le bien-être pour une valeur actualisée nette donnée d’aide étrangère? En réduisant les avoirs intérieurs nets de la banque centrale par des mesures budgétaires et monétaires, les autorités peuvent en partie neutraliser l’expansion de la masse monétaire due à l’aide étrangère et ainsi empêcher l’appréciation du taux de change réel, préserver la compétitivité du secteur des biens échangeables et accroître les réserves internationales et l’épargne nationale.

La contraction temporaire des avoirs intérieurs nets n’est pas toujours la réponse optimale à une forte hausse de l’aide: elle revient à reporter les dépenses d’aide et n’améliore donc le bien-être que si ce report est favorable à l’économie. C’est le cas si l’effet positif de l’aide sur la consommation courante est assez faible et si l’impact net de l’aide courante sur la croissance de la productivité est modeste, voire négatif, à cause du syndrome hollandais.

À l’inverse, quand l’aide a une forte incidence positive sur la consommation courante et la productivité, il devient inutile et même inopportun de mener une politique macroéconomique plus austère si l’aide augmente. Les années marquées par des chocs négatifs—et pour lesquelles aucune donnée ne montre que l’aide étrangère déprime les exportations—en sont une parfaite illustration. La politique macroéconomique pourrait même être expansionniste si les décaissements d’aide sont concentrés en fin de période et si les bénéfices immédiats de l’aide sur la consommation et la productivité sont importants. Mais dans ce cas, le montant limité des réserves internationales disponibles—surtout quand celles-ci servent également d’assurance—peut empêcher les pays bénéficiaires de mener des politiques expansionnistes pour engranger les bénéfices de l’aide étrangère.

Globalement, l’étude suggère que la politique macroéconomique peut atténuer les effets indésirables de la volatilité de l’aide et les risques de syndrome hollandais. Elle conclut que, si l’aide est trop concentrée en début de période, une politique monétaire et budgétaire plus restrictive peut accroître le bien-être en stimulant l’épargne et en prévenant les effets du syndrome hollandais. Inversement, si les décaissements sont trop concentrés en fin de période, la politique budgétaire et monétaire devrait être expansionniste, même si des réserves internationales insuffisantes risquent de limiter leur impact.

Enfin, même si les résultats de l’étude suggèrent que la politique macroéconomique peut contribuer à déterminer l’impact de l’aide étrangère dans le temps, ils n’indiquent pas si cette aide est trop ou trop peu généreuse.

Alessandro Prati et Thierry Tressel FMI, Département des études

Le présent article s’inspire du rapport du FMI no 06/145, «Aid Volatility and Dutch Disease: Is There a Role for Macroeconomic Policies?» d’Alessandro Prati et de Thierry Tressel. Il est disponible au prix de 15 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir page 324.

Banques centrales et rapports sur la stabilité financière

Depuis une dizaine d’années, de nombreuses banques centrales, en particulier dans les pays à revenu élevé ou intermédiaire, suivent de plus près les questions relatives au secteur financier. Ce regain d’intérêt s’est traduit par la multiplication des rapports sur la stabilité financière, mais, jusqu’à présent, rien ou presque n’a été tenté pour analyser ces travaux d’une manière systématique.

Une étude du FMI s’applique à combler ce vide en passant en revue 160 documents produits par 47 pays pour en examiner la structure et la teneur afin de déceler d’éventuelles tendances, questions ou lacunes communes. Cinq critères de qualité sont retenus: les objectifs; le diagnostic global; le champ d’investigation; les données, hypothèses et outils d’analyse; la structure et les autres questions. Pour chacun d’eux, trois caractéristiques—clarté, cohérence, couverture—sont notées sur une échelle allant de 1 (insuffisant) à 4 (très satisfaisant).

Des améliorations sont possibles

Il apparaît que, si ces rapports donnent dès maintenant des éléments d’appréciation utiles sur les modalités d’analyse de la stabilité financière par les banques, ils n’en pourraient pas moins être améliorés. Diverses propositions sont avancées dans ce sens: préciser les objectifs, donner une définition opérationnelle de la stabilité financière, adopter une présentation cohérente des points essentiels de l’analyse et s’y tenir, communiquer rapidement les données utilisées, aborder plus franchement la question des risques et de leur concentration éventuelle, utiliser davantage les données désagrégées, privilégier les indicateurs prospectifs (plutôt que les descriptions rétrospectives) et proposer un éventail plus large de tests de résistance (scénarios, risques de liquidité, contagion, etc.) comparables dans le temps.

La qualité inégale de ces rapports a des causes diverses. À partir de régressions sur données de panel, l’étude montre que les notes obtenues s’améliorent avec le temps, à mesure sans doute que les banques centrales acquièrent de l’expérience. Ces notes sont aussi corrélées de façon positive à l’évolution économique et financière. Il est intéressant de noter que les banques centrales qui ne sont pas directement impliquées dans le contrôle au jour le jour obtiennent de meilleures notes, sans doute parce que ce recul leur permet de rédiger des rapports plus francs.

Quelles conséquences pour le FMI?

La diffusion plus large des rapports sur la stabilité financière a des conséquences pour les travaux du FMI. Il a désormais accès, comme les autres intéressés, à plus d’informations pour étayer ses analyses. Et, lorsque ces rapports jouent un rôle dans le cadre de stabilité financière mis en place par les autorités nationales, ils peuvent être intégrés, par exemple, dans les programmes d’évaluation du secteur financier du FMI et de la Banque mondiale.

Préciser les objectifs

Les rapports sur la stabilité financière gagneraient à être améliorés sur divers points, tels que la définition des objectifs poursuivis.

(note)

Citation: 35, 20; 10.5089/9781451976908.023.A007

Note: les banques centrales sont notées de 1 (insuffisant) à 4 (très satisfaisant). Sources: calculs effectués par les auteurs à partir des informations communiquées par les banques centrales.

Les travaux que le FMI conduit dans ce domaine peuvent compléter les analyses effectuées par les banques centrales, en particulier pour les questions qui débordent le cadre d’une seule institution, telles que la liquidité systémique, la gestion des crises, la conformité aux normes et codes internationaux, les analyses comparatives des indicateurs de stabilité financière nationaux ou les tests de résistance systé-mique. Le FMI peut aussi, en publiant ses rapports, aider les pays qui ne font pas encore d’analyses de la stabilité financière à bénéficier de l’expérience de ceux qui les ont précédés dans cette voie.

Enfin, à mesure que les travaux des banques centrales sur ces questions prendront de l’ampleur et gagneront en qualité, les analyses proposées par le FMI seront comparées à des normes plus exigeantes. Cela pourrait déboucher sur de nouveaux efforts de formation, de recherche et d’analyse, et inciter le FMI à se recentrer davantage sur ses points forts et ses avantages comparatifs.

Martin Čihák

FMI, Département des systèmes monétaires et financiers

Le présent article s’inspire du rapport du FMI no 06/163, «How Do Central Banks Write on Financial Stability?» de Martin (Čihák. Il est disponible au prix de 15 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir page 324. Le texte intégral peut aussi être consulté sur le site du FMI (www.imf.org).

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