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Finance and Development, March 2018
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Notes de lecture

Author(s):
International Monetary Fund. Communications Department
Published Date:
April 2018
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Les sauvetages sont inévitables

LA THÉORIE ÉCONOMIQUE trouve les sauvetages nuisibles, car en protégeant les acteurs concernés contre les risques, ils les incitent à l’imprudence. La politique va dans le même sens : la méfiance à l’égard des sauvetages a largement inspiré le Dodd—Frank Act, vaste réforme financière adoptée par les États-Unis en 2010. Dix ans après la crise financière mondiale, serions-nous mieux préparés pour y faire face ? Absolument pas, assène Eric Posner.

Dans Last Resort, son affirmation repose sur trois points. Premièrement, il estime que la réaction de la Réserve fédérale américaine (Fed) et du gouvernement américain à la crise des subprimes de 2008 était en grande partie illégale. Deuxièmement, les crises à venir nécessiteront inévitablement des sauvetages ou la fourniture de liquidités par un prêteur de dernier ressort (PDR). Troisièmement, on ignore comment établir un PDR de façon légale et efficace en temps de crise. M. Posner fait la part belle au premier point, ne laissant que peu de place à la question de l’élaboration de mesures appropriées et (totalement) légales.

Inventée au XIXe siècle, la notion de PDR porte sur l’apport de liquidité à des établissements solvables en difficulté. Aujourd’hui, la distinction entre insolvabilité et illiquidité est souvent impossible à établir : elle fait encore débat pour le cas de Lehman Brothers, dix ans après. Les batailles juridiques autour de l’assureur AIG et des sociétés de prêt hypothécaire soutenues par l’État, que M. Posner analyse, tournent autour de la question de l’insolvabilité ou de l’illiquidité au moment de l’intervention. La distinction n’étant pas claire, les sauvetages sont inévitables et des règles doivent régir l’apport de liquidité. Le Dodd—Frank Act a en tout cas restreint la capacité de réaction de la Fed. Certaines de ses dispositions pourraient réduire la probabilité d’une crise, mais s’il en survient une, nous serons peutêtre moins à même d’y répondre.

Aujourd’hui, la distinction entre insolvabilité et illiquidité est souvent impossible à établir.

Eric A. Posner

Last Resort: The Financial Crisis and the Future of Bailouts

University of Chicago Press, Chicago, IL, 2018, 272 pages, 27,50 dollars

M. Posner donne peu de crédit à l’idée selon laquelle la Fed, soumise à des conditions extrêmes, a apporté des solutions innovantes et créatives. Il expose des arguments juridiques expliquant en quoi la prise de contrôle par l’État du capital d’AIG et des sociétés de prêt hypothécaire soutenues par l’État était illégale et ne constituait pas un simple sauvetage d’organisations sans valeur. Ce n’est que trois lignes avant la fin que M. Posner reconnaît son implication dans l’action intentée contre l’État par AIG.

Dans le dernier chapitre, M. Posner prône la création d’un PDR postmoderne. La législation ne pouvant empêcher toute crise future, des sauvetages s’imposeront encore. Un PDR devrait donc être habilité à prêter en l’absence de garanties ou lorsque leur évaluation est impossible, à injecter des capitaux et à pousser les entreprises à réaliser des opérations financières. Ce PDR renforcé pourrait prendre des engagements en matière de finances publiques ou de dépenses, ce qui redéfinirait la séparation entre la mission des banques centrales et celle de l’État.

Quel législateur accorderait autant de pouvoir à un organe de régulation financière indépendant ? La conclusion est inquiétante : le système financier moderne a besoin d’un PDR doté de compétences qu’aucune structure politique ne risquera de lui octroyer.

PAUL WACHTEL, Stern School of Business, université de New York.

De l’argent aux données

ÉCRIT DANS UN STYLE FLUIDE et incisif, Reinventing Capitalism in the Age of Big Data est l’un de ces rares livres populaires qui prennent les théories économiques au sérieux. Plusieurs prix Nobel d’économie, de Friedrich Hayek à Alvin Roth, ne se contentent pas d’une brève apparition : leurs idées nourrissent les arguments du livre. Les auteurs, Viktor Mayer-Schönberger et Thomas Ramge, affirment que l’essor des données entraîne le déclin de l’argent, qu’une croissance économique vigoureuse dépend essentiellement de l’innovation en matière de données, et qu’il convient de repenser les modalités d’accès aux données pour réglementer la concurrence sur les marchés.

Viktor Mayer-Schönberger and Thomas Ramge

Reinventing Capitalism in the Age of Big Data

Basic Books, New York, 2018, 288 pages, 28 dollars

Les données ne sont pas le nouveau pétrole, mais plutôt une nouvelle forme de capital comme le capital humain, social et intellectuel. Les auteurs considèrent que les données sont en train de devenir le principe d’organisation dominant pour la création de richesse. Les marchés deviennent des plateformes qui permettent l’émergence de nouveaux types de produits, de services et d’expériences riches en données. Les technologies financières supplantent la finance traditionnelle, et les signaux classiques du marché, tels que les prix, sont rabaissés au rang d’anachronisme.

« Sur les marchés riches en données », écrivent-ils, « les participants n’utilisent plus le prix comme principal vecteur d’informations... l’un des rôles essentiels qu’a joué l’argent dans l’économie va disparaître. » Le rôle de l’argent va s’éroder jusqu’au point où, « plutôt que d’associer les marchés à l’argent et l’économie au capitalisme financier où l’argent règne en maître, l’essor des marchés sera attribué à l’abondance des flux de données (et non d’argent). Le capitalisme financier deviendra aussi démodé que le Flower Power. »

Les données massives (« big data ») accélèrent la destruction créatrice du capitalisme tel que nous le connaissons. Alors que la masse des données s’exprime désormais en pétaoctets et que les capacités de traitement poursuivent leur croissance exponentielle, des travaux de recherche récompensés par le prix Nobel sont à l’origine de certaines perturbations. Par exemple, la réduction des coûts de transaction et de coordination, apport fondamental de Ronald Coase à l’économie de l’entreprise, débouchera immanquablement sur de nouvelles formes d’organisation. Les algorithmes d’appariement et de recommandation fondés sur l’apprentissage automatique, qui mettent en pratique les intuitions d’Alvin Roth sur la conception de marchés, permettront d’atteindre de meilleurs résultats en matière d’investissements et de consommation. Enfin, les limites des comportements humains de la « rationalité limitée » d’Herbert Simon et de l’économie comportementale de Daniel Kahneman seront gérées à l’aide d’algorithmes par des bots informatiques chargés d’influencer en douceur les actions des êtres humains.

En d’autres termes, des données riches devraient engendrer des sociétés plus riches et plus efficientes. Le point de vue des auteurs est davantage une vision optimiste qu’une mise en garde : ce livre n’a pas été écrit pour déprimer ses lecteurs.

Une chose est certaine, les auteurs ne pèchent pas par excès d’optimisme. Leurs propositions de réglementation des oligopoles dominant le marché des données sont judicieuses. Comment partager les données pour stimuler la concurrence, l’innovation et l’esprit d’entreprise ? La transparence accrue peut-elle être organisée de manière à favoriser une responsabilité accrue ? Tous les Amazon et les Google de ce monde auront de plus en plus de difficultés à répondre à ces questions. S’ils n’y parviennent pas, il ne fait aucun doute que les autorités de réglementation et les législateurs s’en chargeront.

Cela dit, le livre soutient la gouvernance plutôt que l’État. Les auteurs font l’éloge du marché : « Éliminez le marché décentralisé et le pouvoir de dynamisation des données s’évanouit », notent-ils. « C’est pourquoi nous qualifions le passage de l’argent aux données de renaissance du marché plutôt que d’essor de l’intelligence artificielle ou d’avènement des données massives. »

L’unique faiblesse du livre se situe dans un biais occidental démesuré. Les ontologies chinoises, indiennes et africaines ne sont abordées que de manière sommaire. Les conflits mondiaux éventuels, voire probables, de la culture économique et commerciale des données massives restent inexplorés. Ces omissions fragilisent l’optimisme des auteurs et laissent le lecteur averti sur leur faim. Si la richesse, la croissance et le niveau de vie dépendent du « dataïsme », ce dernier sera certainement autant une source de rivalité et de concurrence que de coopération et de commerce.

MICHAEL D. SCHRAGE, chargé de recherches, MIT Sloan School Initiative on the Digital Economy.

Mexique : une leçon de capitalisme

DANS CE FORMIDABLE travail de recherche, John Tutino, professeur d’histoire à l’université de Georgetown, raconte la longue marche du Mexique vers la modernité du point de vue des petites communautés rurales qui entourent la ville de Mexico. Cet ambitieux travail analyse la manière dont ces communautés ont, pendant cinq siècles, tour à tour « mis en place, soutenu, alimenté, combattu et transformé le capitalisme » à ses différents stades, depuis le capitalisme impérial fondé sur l’exploitation des mines d’argent sous la domination espagnole jusqu’au passage du capitalisme national au mondialisme libéral à la fin du XXe siècle.

Tutino décrit avec force détails les conflits entre la vie communautaire traditionnelle et le capitalisme en expansion au fil des siècles et raconte l’histoire des habitants de Chalco, Tenango del Valle ou Tepoztlán, des villages qui revêtent les caractéristiques persistantes du cœur rural du Mexique : pauvreté, organisation communautaire de la production, autonomie locale et patriarcat.

L’un des principaux thèmes abordés dans cet ouvrage est la résilience qui a permis à ces communautés de conserver, avec un succès varié, une partie des autonomies écologiques, politiques et économiques acquises à l’ère économique du minerai d’argent sous la domination espagnole. À la fin du XIXe siècle, le capitalisme libéral s’est accompagné d’une concentration de la propriété foncière qui, combinée avec la croissance démographique et à la mécanisation, a fragilisé le système patriarcal. Tutino décrit comment cela a conduit à de la violence, au sein des familles et plus largement sous forme de rébellion armée, avec finalement une réforme agraire, qui a permis un regain temporaire d’autonomie. Cependant, l’explosion démographique du XXe siècle et l’expansion rapide de la ville de Mexico ont miné ces zones rurales, la majorité de leurs habitants luttant pour se construire une vie décente dans l’agglomération en pleine expansion.

Certes, l’ouverture économique et l’inclusion sociale ne surviennent pas d’elles-mêmes.

Pour Tutino, cette étape ainsi que l’effondrement du capitalisme national avec le « triomphe de la mondialisation » depuis les années 80 ont marqué la fin définitive de l’autonomie locale, une affirmation peut-être prématurée. En effet, le conflit entre communautés traditionnelles et libéralisme était encore évident en 2006, lorsque des protestations organisées par les habitants de San Salvador Atenco ont abouti à reporter de dix ans le projet de nouvel aéroport de la ville de Mexico.

John Tutino

The Mexican Heartland—How Communities Shaped Capitalism, a Nation, and World History, 1500–2000

Princeton University Press, Princeton, NJ, 2017, 512 pages, 39,50 dollars

L’auteur semble également dire que l’incompatibilité entre capitalisme et communautarisme autonome traditionnel implique nécessairement un choix entre érosion et inclusion sociale. Pourtant, certains des pays dont l’économie figure parmi les plus libérales et ouvertes comptent aussi parmi ceux qui réussissent le mieux en termes d’inclusion sociale et de protection de l’environnement.

Si Tutino a probablement raison de dire qu’il reste à voir « comment les communautés se formeront et feront respecter leurs besoins dans notre nouveau monde », il y a autant de raisons d’être optimiste que pessimiste. Certes, l’ouverture économique et l’inclusion sociale ne surviennent pas d’elles-mêmes. Pour réaliser le type de croissance inclusive et durable qui peut faire reculer la pauvreté tout en protégeant l’environnement et en favorisant les droits de l’homme et la démocratie, il faut mener les bonnes politiques. Lors d’une réunion, en 2017, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont je suis à la tête, un Réseau pour des économies ouvertes et des sociétés inclusives a été créé pour promouvoir cette combinaison. L’OCDE travaille en étroite coopération avec les autorités mexicaines pour élaborer et mettre en œuvre des réformes capables à la fois de stimuler la productivité et de favoriser une croissance plus inclusive. J’espère, et je suis convaincu, que le meilleur reste à venir pour le cœur rural du Mexique.

JOSÉ ÁNGEL GURRÍA, secrétaire général, Organisation de coopération et de développement économiques.

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