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Finance and Development, March 2018
Article

Paroles d’économistes: La grande évasion selon deaton

Author(s):
International Monetary Fund. Communications Department
Published Date:
April 2018
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PHOTO: JIM GRAHAM

Peter J. Walker dresse le portrait d’Angus Deaton, dont les méthodes novatrices font le lien entre la théorie, l’économétrie, la politique économique et le quotidien des citoyens

Décembre 2015 n’a pas été un mois de tout repos pour Angus Deaton. Il y a d’abord eu le voyage à Stockholm pour recevoir le prix Nobel d’économie des mains du roi Gustave de Suède. Et ensuite l’article sur la mortalité des quadragénaires américains. Coécrit avec Anne Case, cet article, qui fera date, a focalisé l’attention du public sur le problème plus global des inégalités et de la stagnation des revenus.

« Quand vous recevez le Nobel, la médiatisation est incroyable, et je ne pensais pas que l’on pouvait faire plus. Or notre article a bénéficié d’encore plus d’attention, c’était comme si un tsunami avait cédé la place à un second, encore plus puissant », se rappelle Deaton lors de l’entretien qu’il nous accorde dans son bureau de Princeton, faisant chanter son léger accent écossais mâtiné d’inflexions transatlantiques.

Dans leur article, Deaton et Anne Case, une économiste de premier plan qui travaille avec lui à Princeton, ont fait une découverte surprenante : après des décennies de progrès, les taux de mortalité des Américains blancs d’âge moyen ont cessé de baisser, voire ont augmenté, après la fin des années 90, essentiellement en raison des suicides, de l’alcoolisme et de l’abus de drogues (opiacés, etc.). Quand Deaton et Case, qui sont mari et femme, ont rencontré Barack Obama à la Maison-Blanche pour la réception organisée en l’honneur des lauréats américains du Nobel, le président a interrompu Deaton, qui lui présentait son épouse : Oui, je connais le docteur Case, parlons de votre article. »

Intitulé « La hausse de la morbidité et de la mortalité des Américains blancs non hispaniques d’âge moyen au XXIe siècle », l’article s’attaque frontalement à l’épidémie de dépendance aux opiacés et défend l’idée que ce problème de santé publique gravissime est aussi une crise économique. « Même si vous traitez l’addiction, rien n’est réglé, car la cause est bien plus profonde : chez les personnes n’ayant qu’un diplôme de fin d’études secondaires, les salaires réels dégringolent depuis 50 ans », affirme Deaton.

Le double tsunami du Nobel et de l’article est venu couronner une carrière universitaire prolifique faite de travaux aussi marquants qu’éclectiques, consacrés à la santé publique, la pauvreté, la consommation, l’épargne et bien d’autres sujets.

« Deaton a appliqué la finesse de ses analyses quantitatives à une série incroyable de sujets économiques et autres », explique Orley Ashenfelter, professeur d’économie à Princeton. « Son exploitation judicieuse des éléments probants et le soin avec lequel il sélectionne les données n’ont sans doute jamais été plus importants qu’à notre époque, où les avis les moins éclairés s’expriment avec véhémence et tendent à devenir une force politique de plus en plus puissante. »

L’histoire de Deaton commence dans un monde très différent du nôtre. Il a grandi à Édimbourg dans les années 50 et en garde le souvenir d’une ville « plutôt sinistre ». Le jeune Deaton se réfugie dans la lecture, passionné par l’Inde et autres contrées lointaines. Il adore aussi jouer dehors et passe des après-midi entiers dans un grand parc voisin, les « Prairies », reconverti en espace de loisirs et aménagé sur les anciens jardins ouvriers que leurs propriétaires avaient été pressés de « cultiver pour la victoire » pendant la Seconde guerre mondiale, qui s’est achevée juste avant la naissance de Deaton.

Il a neuf ans quand toute la famille emménage dans un petit village près de la frontière anglo-écossaise. Deaton est remarqué par ses enseignants, ce qui comble les parents d’Angus, en particulier son père. N’ayant pas eu l’autorisation d’aller au lycée, celui-ci s’était rattrapé plus tard et avait suivi les cours du soir pour devenir ingénieur civil; il incite donc très fortement son fils à faire des études. La scolarité de Deaton se poursuit au Fettes College, où il entre à treize ans en compagnie d’un autre garçon, dans le cadre d’un programme réservé aux enfants de milieux défavorisés. Cette admission exauce les rêves les plus fous de son père.

Les débuts de sa carrière universitaire n’ont rien d’une irrésistible ascension; il se sent parfois frustré face à son apparente absence de progrès

Dans cet établissement, les élèves sont autonomes dans leurs apprentissages, ce qui sera très utile à Deaton. Apprendre devient un véritable passe-temps. Comme d’autres condisciples, il rejoint le corps de cadets de la Marine royale de son école et passe ses étés en mer. Il part ainsi à l’étranger pour la première fois et débarque en France, en Bretagne; tout l’équipage descend généralement à terre et s’achète du vin rouge à bon marché.

Après ses études secondaires, Deaton entre à Cambridge pour étudier les mathématiques, mais s’en désintéresse rapidement, jugeant alors que cette matière y est « incroyablement mal enseignée ». Il se met en quête d’une autre discipline et se dirige vers l’économie, sans trop savoir de quoi il retourne.

Son intérêt pour le sujet ne fait que croître. Il passe l’été à lire des manuels d’économie tout en vendant des vêtements à bord de paquebots transatlantiques comme le Queen Elizabeth et le Queen Mary. Deux fois par mois, les bateaux accostent au Quai 92 à New York, un quartier « assez mal famé où se succèdent des bistrots sordides ». Progressivement, Deaton s’aventure hors du port et part découvrir le reste de Manhattan.

De retour à Cambridge, la dure réalité qu’il vient d’entrevoir est au centre des discussions entre étudiants. « Nous lisions tous des journaux de gauche et travaillions pour la révolution — quel que soit le sens que nous donnions à ce mot —, ce qui consistait essentiellement à boire et jouer aux cartes », raconte Deaton.

Il obtient son diplôme en 1967 et fait un bref passage à la Banque d’Angleterre, puis revient à Cambridge pour terminer son doctorat et travailler comme assistant de recherche, mais aussi retrouver Mary Ann Burside, sa première femme. Ils emménagent non loin de là, dans le village où naîtront leurs deux enfants, Rebecca et Adam.

À Cambridge, Deaton trouve un mentor en la personne de Richard Stone, le futur lauréat du Nobel. Ils travaillent ensemble sur l’analyse de deux fondements de l’économie, l’épargne et la demande. Dans les années 70, alors que le Royaume-Uni connaît une forte inflation, il démontre très tôt sa perspicacité : constatant sa propre hésitation à acheter du café, il affirme, à contre-courant de la sagesse populaire, que l’inflation non anticipée peut contribuer à accroître, et non diminuer, l’épargne. Les sceptiques sont surpris quand le gouvernement, en annonçant une hausse de l’épargne des ménages, valide sa théorie.

Bien que Deaton impressionne, les débuts de sa carrière universitaire n’ont rien d’une irrésistible ascension; il se sent parfois frustré face à son apparente absence de progrès. Il n’est pas le seul dans son cas. Lui et son partenaire de tennis, le futur gouverneur de la Banque d’Angleterre Mervyn King, ressentent une déception identique, quoique prématurée, de n’avoir pas décroché de chaire professorale. Aucun des deux n’a encore atteint ses 30 ans.

Mais, en 1975, Deaton devient professeur d’économie à l’université de Bristol. Quelques mois auparavant, suite au décès tragique de son épouse Mary Ann, il avait en effet décidé de changer de décor pour des raisons tant personnelles que professionnelles.

À Bristol, il élabore le Système de demande quasi idéal avec John Muellbauer, alors en poste au Birkbeck College de Londres. Comme son nom l’indique, le système ne prétend pas à la perfection, il est presque idéal, mais il fournit une vision plus complète et plus réaliste du comportement des consommateurs que les modèles tentés précédemment. Entre autres avantages, il permet de prédire avec plus de précision la manière dont les politiques, par exemple les modifications de la fiscalité, influent sur différents niveaux de revenu et groupes démographiques. Le Comité Nobel déclarera plus tard que « même 35 ans après, ce système demeure une pierre angulaire de l’estimation de la demande, que cette estimation se fonde sur des données globales, individuelles ou à l’échelle des ménages ».

Deaton passe l’année universitaire 1979–80 à Princeton. Ce congé sabbatique est un prélude à son installation définitive dans l’établissement, en 1983. Les ressources et la qualité intellectuelle qui caractérisent ce lieu l’impressionnent. Le seul souci est que Princeton ne le paie que sur neuf mois, et il lui faut donc trouver un emploi pour l’été. Il en décroche un à la Banque mondiale et s’occupe de ce qui deviendra l’Étude sur la mesure des niveaux de vie, qui cherche à comprendre comment les politiques influent sur les conditions sociales dans les pays en développement. Son rôle dans l’évolution de ce projet se révèle crucial, en particulier pour l’élaboration des enquêtes auprès des ménages.

À mesure que sa carrière avance, ces enquêtes se rangent parmi ses contributions les plus marquantes. Il fait œuvre de pionnier dans la manière de les exploiter et de les interpréter pour décrire plus précisément la réalité du terrain en examinant la consommation, en analysant les cohortes et en estimant les prix de marché locaux. Deaton a conduit bon nombre de ses travaux en Inde, en souvenir de sa fascination d’enfant pour le pays.

Santé et salaires

Dans leur article de 2015 sur la hausse de la morbidité et de la mortalité des Américains blancs non hispaniques au XXIe siècle, Anne Case et Angus Deaton apportent des éclairages utiles sur l’épidémie d’addiction aux opiacés, la comparant en importance à la crise du sida.

Ils constatent que les taux de mortalité des hommes et femmes blancs non hispaniques âgés de 45 à 54 ans ont augmenté de 0,5 % par an entre 1999 et 2013, après avoir baissé au cours des deux décennies précédentes. La drogue, l’alcool et le suicide étaient les principaux facteurs du rebond de la mortalité, plus particulièrement chez les personnes non diplômées de l’enseignement supérieur. La morbidité était également en hausse, avec un nombre significativement plus élevé de personnes souffrant de troubles physiques ou mentaux. Dans les autres groupes démographiques aux États-Unis et dans les autres pays avancés, au contraire, la mortalité a poursuivi son déclin.

D’après Case et Deaton, ces tendances alarmantes sont dues au fait que la prescription de certains antalgiques, les opiacés (sortes d’opium de synthèse), s’est plus largement répandue à la fin des années 90, ce qui coïncide avec les hausses de la mortalité et de la morbidité. L’insécurité économique n’y est pas non plus étrangère : les Blancs d’âge moyen pauvres, en particulier, ont subi le ralentissement de la croissance des salaires médians aux États-Unis et le passage de régimes de retraite à prestations définies à des régimes à cotisations définies où le risque financier est transféré au salarié. Case et Deaton préviennent que, si l’épidémie n’est pas endiguée, une « génération perdue » sera à déplorer.

Dans l’article complémentaire de 2017 intitulé « Mortalité et morbidité au XXIe siècle », ils constataient que la tendance s’était poursuivie jusqu’en 2015.

Les années 80 et 90 se révèlent riches en découvertes concernant la consommation et la nécessité de rapprocher les comportements individuels et les résultats globaux. Deaton analyse aussi la façon dont la consommation évolue dans le temps et formule le paradoxe qui porte son nom et en vertu duquel la version habituelle de l’agent représentatif dans l’hypothèse du revenu permanent est intrinsèquement incohérente, car le comportement temporel du revenu moyen implique que des variations transitoires du revenu devraient entraîner des variations plus importantes — et non pas moins importantes — de la consommation.

Au cours de cette période, Deaton se plonge plus avant dans l’économie du développement, s’intéressant, par exemple, à la thèse du « piège de la pauvreté ». Il conteste l’argument souvent brandi voulant que la malnutrition empêche les pauvres de gagner assez pour sortir de leur condition. S’appuyant sur des recherches conduites en Inde, Deaton et Shankar Subramanian, de l’université Cornell, montrent que le coût d’une alimentation suffisante représente seulement 5 % d’une journée de salaire et concluent que la malnutrition est une conséquence plutôt qu’une cause de la pauvreté.

Dans son ouvrage intitulé La grande évasion. Santé, richesse et origine des inégalités, qui paraît en 2013, Deaton juge que l’aide étrangère peut être préjudiciable, car elle rend les dirigeants des pays bénéficiaires plus redevables aux bailleurs de fonds qu’à leur propre population. Cela affaiblit le contrat social passé entre un État et ses citoyens et dissuade les autorités de renforcer les institutions et d’entreprendre d’autres réformes indispensables à un développement durable. « L’argument selon lequel ces gens sont si pauvres que nous devons agir semble très convaincant, mais ne l’est pas », dit-il. « Nous voulons surtout éviter de leur nuire, et c’est pourtant exactement ce qui arrive. »

Ces arguments suscitent la polémique. « À cette accusation assez vague et mal étayée de dommages institutionnels à long terme, nous avons pléthore de résultats concrets et tangibles à opposer, comme le personnel infirmier, les enseignants, les vaccinations ou encore les morts évitées », réplique Duncan Green, d’Oxfam Grande-Bretagne, dans le blogue de l’organisation de lutte contre la pauvreté. D’autres font valoir que le problème tient en réalité aux modalités de fourniture de l’aide internationale. Le débat n’est pas clos.

Pas plus que celui concernant le motif central de l’ouvrage de Deaton, à savoir les progrès remarquables des 70 dernières années en matière de lutte contre la pauvreté et d’amélioration de la santé dans le monde. « Sans la mondialisation, de telles avancées auraient été inimaginables », écrit Deaton. Il récuse que la mondialisation soit le problème, estimant que les vrais coupables sont « les gagnants de la mondialisation qui tirent l’échelle derrière eux », avec à la clé des politiques publiques médiocres incitant les entreprises à rechercher des rentes et se soldant par une offre de soins insuffisante et une stagnation des salaires. Certains aspects de cet argumentaire sont mis en avant dans l’article de 2017 coécrit avec Case et intitulé « Mortalité et morbidité au XXIe siècle ».

L’économiste Angus Deaton soutient que l’aide internationale peut être nocive.

Deaton a rencontré Case à Princeton, l’a épousée en 1997, et ils travaillent à présent dans deux bureaux voisins. Être marié à un collègue est le plus souvent plaisant et joyeux, mais implique aussi certains compromis qu’ils n’ont pas encore trouvés, comme Deaton le concède. « Les gens veulent nous interroger partout, tout le temps ; or si je suis en train de m’exprimer pendant qu’Anne enseigne, il nous est assez difficile de nous poser pour faire notre travail. » Pendant ses loisirs, le couple aime pêcher à la mouche, cuisiner et voyager.

En décembre 2016, un an après le tourbillon du prix Nobel et de l’article sur la mortalité, Deaton saute dans un taxi noir londonien, accompagné de Case et de son fils Adam, et demande à être déposé à Buckingham Palace. « Vous êtes là pour quoi ? », demande le chauffeur, ne sachant pas s’il a à faire à des touristes ou des invités de Sa Majesté. « Mon père a inventé un porte-rouleau de papier toilette qui plaît à la reine », répond Adam du tac au tac. Arrivé au palais, Deaton est fait chevalier par le Prince William, duc de Cambridge.

« C’est un merveilleux hommage au savoir, déclare Sir Angus Deaton, et c’est bien plus agréable que de quérir un cheval, une armure et une lance et d’aller guerroyer pour la reine. »

PETER J. WALKER est responsable principal en communication au Département de la communication du FMI.

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