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Finance and Development, June 2016
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Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
June 2016
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L’argent, ce bienfaiteur

William N. Goetzmann

Money Changes Everything

How Finance Made Civilization Possible

Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 2016, 600 pages, 35 dollars (toilé)

Un prêt à 3,78 % sur cinq ans entre deux commerçants en 1796 peut sembler anodin, mais voilà, c’était en 1796 avant J.-C. et les commerçants habitaient Ur, l’antique cité sumérienne. L’imposant ouvrage de William N. Goetzmann nous emmène de la Mésopotamie antique à l’Amérique, la Chine et l’Europe du XXe siècle, avec quelques détours par la Grèce et la Rome antiques, la Chine ancienne et impériale, et les pôles d’innovation financière dans l’Europe du Moyen-âge et de la Renaissance.

L’auteur se propose de nous montrer en quoi l’argent a favorisé le développement de la société humaine, de la culture et de la connaissance. Sa thèse : au fil des siècles, les innovations financières ont indéniablement eu un rôle civilisateur. Aujourd’hui, alors que les financiers sont partout dénigrés pour leur influence maléfique, cela peut sembler discutable, mais Goetzmann est très convaincant.

Il nous inonde de détails historiques à tel point que le lecteur peut parfois se sentir perdu, mais il se rachète en nous décrivant des épisodes et des personnages historiques ainsi que des anecdotes personnelles (comme la fois où il a mis au jour la charte fondatrice de 1372 de l’Honor del Bazacle à Toulouse, une société qui a survécu jusqu’au XXe siècle).

Le voyage commence à Uruk, en Mésopotamie, où des marques sur des petites plaques d’argile qui servaient de registres financiers ont donné naissance à l’écriture cunéiforme. Les toutes premières innovations financières ont influencé le concept de temps de l’humanité. Le calendrier sumérien de 360 jours n’avait rien à voir avec le temps astronomique, mais 360 est un nombre divisible en beaucoup de nombres entiers, ce qui est idéal pour partager le temps en éléments égaux bien pratiques pour les contrats financiers. (D’ailleurs, l’année de 360 jours est toujours utilisée pour calculer les intérêts des obligations modernes.)

Les notions de temps utilisées dans les contrats financiers au Moyen-Âge ont pu être perçues comme faisant concurrence aux notions ecclésiastiques, ce qui a pu contribuer à un conflit entre l’église et le monde du commerce. Les transactions financières d’égal à égal — et donc un niveau de confiance dans le système financier qui pouvait remplacer les relations personnelles dans les sociétés traditionnelles — ont joué un rôle déterminant dans l’augmentation des densités de population.

La finance a aussi encouragé la pensée abstraite. Pour la plupart des observateurs de la finance, son rôle est évident dans le développement des mathématiques et de la théorie de la probabilité, mais Goetzmann souligne aussi le degré d’abstraction requis pour comprendre, par exemple, le concept de créance financière comme forme non matérielle de richesse qui nécessitait un suivi comptable.

Souvent, un tableau aussi vaste que celui-ci nous régale de détails à notre échelle, qui sont l’un des grands plaisirs de qui étudie l’histoire. Par exemple, dans la ville mésopotamienne de Dilmun, les citoyens ordinaires pouvaient participer passivement à une entreprise en apportant un bracelet comme capital, un peu comme un ménage moderne achèterait une ou deux actions de Google. Les Vénitiens du XIIIe siècle étaient friands de prestiti, ancêtres des obligations publiques. Cette inclusion financière permettait aux gens de détenir des participations passives et liquides dans des activités diverses génératrices de revenu qui pouvaient offrir une certaine sécurité économique et faire de l’expansion économique de l’État un intérêt commun.

L’auteur montre aussi comment les marchés financiers se sont ingéniés à toujours liquéfier des actifs qui a priori ne pouvaient l’être. Les registres d’un mont-de-piété chinois du VIIe siècle révèlent que pratiquement tout ce qui avait une valeur marchande pouvait servir de garantie pour un prêt; au XVe siècle, un marché à terme spéculatif s’est développé autour des dividendes de la Casa di San Giorgio, une entité formée pour s’occuper des finances de Gênes.

Le développement des structures d’entreprise est étudié en détail, en particulier le rôle important des créances liquides à responsabilité limitée dans la prise nécessaire de risques et du développement des finances publiques (le gouvernement de Gênes était financé par des instruments analogues aux prises de participation, bien avant l’invention des obligations modernes liées aux prix des matières premières et au PIB). L’auteur montre que la frappe des monnaies (par exemple en Grèce et à Rome) et le papier-monnaie étaient des solutions répondant à des problèmes précis à des moments précis.

Goetzmann n’oublie pas le côté moins reluisant de la finance, notamment les crises financières de la Rome antique (33 après J.-C.) et les histoires plus connues des bulles de la South Sea Company et de la Compagnie du Mississippi au XVIIIe siècle. Pour lui, les bulles sont aussi souvent dues à l’intervention des pouvoirs publics (par exemple le Bubble Act de 1720) qu’au comportement irrationnel d’investisseurs surendettés.

Ce travail remarquable de synthèse et d’érudition offre une solide base à quiconque souhaite mieux comprendre les problèmes liés au rôle de la finance et à la réglementation financière dans une société civilisée.

Elie Canetti

Conseiller

Département de l’Hémisphère

occidental du FMI

Pauvres riches

Kenneth Scheve et David Stasavage

Taxing the Rich

A History of Fiscal Fairness in the United States and Europe

Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 2016, 288 pages, 29,95 dollars (toilé)

Visitant un village gallois dévasté par la crise des années 30, le futur roi Edward VII a eu ce mot célèbre : «il faut faire quelque chose». Le débat actuel sur les inégalités croissantes part du même sentiment de compassion. Va-t-on «faire quelque chose», en rendant la fiscalité bien plus progressive? La réponse qu’apporte ce livre admirable est claire : probablement pas.

Ce n’est qu’une des implications de la grande idée des auteurs : une théorie originale de ce qui rend la fiscalité fortement progressive. Ils commencent par évacuer élégamment deux autres explications. La première voudrait que la progressivité de l’impôt résulte de la prise en compte de la capacité de payer : les riches doivent être imposés à des taux plus élevés parce qu’ils en souffrent moins. Mais les auteurs montrent que, en général, l’augmentation des taux marginaux supérieurs ne résulte pas d’une accentuation des inégalités avant impôt. La seconde explication est que la plus forte progressivité est due à l’augmentation du nombre d’électeurs : les pauvres, plus nombreux, votent pour soutirer des ressources aux riches, minoritaires. Mais les auteurs concluent que cette histoire ne tient pas la route non plus.

Il reste donc leur théorie de la «compensation», c’est-à-dire l’idée que les systèmes d’impôt sur le revenu des personnes physiques fortement progressifs ont toutes les chances d’apparaître lorsque, dans une démocratie, il existe une iniquité fondamentale induite par l’État qui ne peut être supprimée autrement, et lorsque, en particulier, «les dés sont pipés en faveur des riches et que c’est l’État qui en est responsable».

Cette iniquité peut prendre plusieurs formes, par exemple celle d’une taxe généralisée sur les produits, nécessitée par l’insuffisance des recettes. Mais sa forme la plus importante, au cœur de la théorie des auteurs, est la mobilisation de masse pour guerroyer. La Guerre de Sécession américaine en est un excellent exemple, qui a engendré une conscription de masse et le sentiment général que c’était une «guerre entre riches faite par les pauvres». Effectivement, un impôt progressif sur le revenu a été créé des deux côtés. (Le fait que l’impôt fédéral sur le revenu a été supprimé peu après concorde avec une autre implication de la théorie des auteurs : la progressivité recule une fois que l’iniquité fondamentale s’estompe.) Il en va de même des deux guerres mondiales, que les auteurs examinent en détail. Mais le monde et les techniques de guerre, en particulier, ont changé. Les grandes armées de naguère ont laissé place à la haute technologie; c’est ce qui fait dire aux auteurs que, selon eux, il ne faut plus s’attendre à un retour d’une forte progressivité de l’impôt comme au XXe siècle.

Ce livre est un modèle de méthodologie. Les auteurs développent leurs arguments selon diverses méthodes : économétrie, expériences de laboratoire, analyse textuelle et narration historique. Il faut mentionner en particulier le corpus de données (au cœur de leur analyse) qu’ils ont constitué sur les taux d’imposition sur le revenu et les droits de succession les plus élevés dans vingt pays entre 1800 et 2013.

Les auteurs nous donnent ample matière à réflexion. Ainsi, certains cas semblent les contredire : la mobilisation de masse n’a pas toujours donné lieu à une forte hausse de la progressivité de l’impôt sur le revenu ou des droits de succession. Ils citent la Révolution française, pendant laquelle, selon les auteurs, d’autres impôts progressifs ont été mis en place. Un autre cas est celui d’Israël, où le taux supérieur de l’impôt sur le revenu (lié aussi aux prêts forcés) a augmenté d’environ 10 points pendant les sept années centrées sur la guerre de 1967 — mais le taux inférieur a augmenté d’environ 12 points. Inversement, la progressivité s’est parfois accentuée sans mobilisation : les auteurs signalent ainsi le cas des démocraties non combattantes pendant la Première Guerre mondiale. En identifiant et en analysant systématiquement les contre-exemples apparents, il sera peut-être possible de mieux comprendre à la fois la force et les limites de la théorie de la compensation.

Cela dit, ce livre nous invite avant tout à étudier en détail la notion sousjacente d’iniquité induite par l’État. Les auteurs soulignent de façon convaincante l’importance et la force de la théorie de la compensation dans le discours public. Mais en quoi influence-t-elle les politiques publiques? Pendant la Première Guerre mondiale, par exemple, les officiers britanniques avaient un taux de mortalité bien supérieur à celui des soldats ordinaires issus des couches pauvres de la population. Est-ce à dire que les riches sont disposés à faire des concessions inhabituelles en temps de guerre parce qu’ils ont plus à perdre en cas de défaite (la «guerre entre riches»)? Pourquoi le ressentiment causé par les renflouages et les mesures d’austérité de ces dernières années n’a-t-il pas (encore) entraîné une progressivité beaucoup plus prononcée?

Les auteurs montrent clairement la solde de leur théorie. Si l’on en juge par le succès apparent des discours entendus pendant la campagne présidentielle de 2016 aux États-Unis, qui dénoncent un système détourné en faveur des riches, la théorie de la compensation n’est pas passée inaperçue parmi les stratèges politiques.

Michael Keen

Directeur adjoint

Département des finances

publiques du FMI

Partageons!

Arun Sundararajan

The Sharing Economy

The End of Employment and the Rise of Crowd-Based Capitalism

MIT Press, Cambridge, Massachusetts, 2016, 256 pages, $26,95 dollars (toilé)

L’économie du partage est en train de transformer le commerce sous nos yeux. Au lieu d’attendre sous la pluie qu’un taxi passe, des milliers de personnes préfèrent appeler une voiture Uber ou Lyft pour les emmener à l’aéroport. D’autres vendent leurs ouvrages de tricot sur Etsy, hébergent des étrangers dans leur foyer grâce à Airbnb, ou font sarcler leurs mauvaises herbes par un jardinier trouvé par TaskRabbit. D’innombrables «travailleurs» affluent sur Mechanical Turk d’Amazon pour effectuer des «tâches d’intelligence humaine» contre quelques centimes.

Expert de l’économie du partage et professeur à l’École de commerce Stern de l’université de New York, Arun Sundararajan fait œuvre de pionnier en examinant les multiples questions que soulève cette évolution.

L’auteur connaît son affaire. Universitaire primé, il écrit dans un style clair malgré la complexité du sujet. Citant ses propres travaux et de nombreux autres, il explique comment des organisations dont le principal but est de créer l’offre nécessaire pour répondre à la demande des consommateurs en sont venues à occuper une telle place dans l’économie. Il montre que cette évolution annonce la fin de l’emploi traditionnel et ce que la société devrait faire pour protéger le travailleur américain des pires aspects darwiniens du capitalisme participatif.

Sundararajan divise logiquement son livre en deux parties, les causes et les effets, chacun des huit principaux chapitres portant sur un sujet concret. Si vous êtes déconcerté par des notions telles que «chaîne de blocs» et «bitcoin», ou si vous vous demandez quelle est exactement la différence entre «plate-forme» et «hiérarchie», vous trouverez la réponse dans cet ouvrage complet et extrêmement utile.

L’auteur recense cinq caractéristiques principales de l’économie du partage : elle est basée largement sur le marché; elle met à profit du capital sous-utilisé; elle s’appuie sur des réseaux participatifs; et elle rend plus floue la limite non seulement entre personnel et professionnel, mais aussi entre emploi et travail informel.

D’où est venu ce capitalisme participatif? De Steve Jobs, fondateur d’Apple, et de l’iPod, dit Sundararajan. L’iPod était le premier produit de masse à succès conçu essentiellement pour les consommateurs, et non pour les entreprises ou l’État, et, depuis, les innovations les plus importantes, par exemple l’iPhone, l’iPad et Facebook, ont été centrées sur le consommateur.

Cette économie repose sur la confiance. Au XXe siècle, nos parents auraient hésité à laisser des étrangers conduire leur voiture ou habiter chez eux pendant qu’ils sont en vacances contre une simple promesse de paiement. Pourtant, des milliers de personnes le font chaque jour parce que l’économie numérique a créé un réseau dans lequel on peut avoir confiance.

Cela a eu des retombées positives : des actifs sous-utilisés ont été mis à profit et de nouvelles possibilités économiques sont apparues. Mais cela a aussi eu des externalités négatives — votre voisin n’apprécie pas forcément les allées et venues de vos «visiteurs» Airbnb — et le manque de réglementation a certainement aidé l’économie du partage à se développer. Par exemple, Airbnb pourrait avoir du mal à survivre si ses hôtes occasionnels devaient respecter la réglementation en matière d’incendie, de sécurité, etc., comme les hôtels classiques.

Sundararajan préconise de laisser aux marchés de pairs-à-pairs la responsabilité de s’autoréglementer. Mais il surestime peut-être la capacité du secteur privé d’assurer une protection suffisante du consommateur. Il est peut-être nécessaire de tenir l’État à l’écart le temps que l’économie du partage arrive à maturité, mais en attendant les consommateurs devront peutêtre supporter beaucoup de trajets en voiture dangereux, d’appartements dégoûtants et de jardins dévastés.

J’aurais souhaité avoir davantage d’informations sur les rémunérations. Par exemple, Sundararajan affirme, en citant le cas des plombiers de San Francisco, que les travailleurs peuvent en général gagner un salaire horaire plus élevé en tant qu’indépendants que s’ils passent par les circuits traditionnels. Mais cette affirmation est trompeuse pour deux raisons. Premièrement, les données sur les salaires horaires ne comprennent pas les avantages sociaux, qui représentent généralement 20 % à 30 % de la rémunération totale. Deuxièmement, c’est une chose de gagner un salaire plus élevé pour une heure ou deux de travail indépendant, mais c’en est une autre de trouver un travail indépendant à ce tarif pendant toute une année. Beaucoup d’indépendants aimeraient bien gagner autant qu’un plombier de San Francisco, environ 66.500 dollars par an.

Cette réserve n’enlève rien à la haute qualité de l’ouvrage de Sundararajan, qui est essentiel pour comprendre comment le capitalisme participatif d’aujourd’hui l’emporte sur la révolution industrielle d’hier. Dans le monde d’Adam Smith, la main invisible du marché faisait se rencontrer l’offre et la demande. Dans le monde de Sundararajan, la main invisible est toujours à l’œuvre, mais aujourd’hui elle bénéficie de l’aide des financements de pairs à pairs, des plates-formes impersonnelles, de la technologie des chaînes de blocs et de l’ubiquité des apps.

Joann M. Weiner

Directrice, maîtrise d’économie appliquée, université George Washington, auteur de Company Tax Reform in the European Union

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