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Finance & Development, December 2014
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Notes De Lecture

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
December 2014
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Sagesse et vertu

How Adam Smith Can Change Your Life

An Unexpected Guide to Human Nature and Happiness

Portfolio/Penguin, New York, 2014, 272 pages, 27,95 dollars (toilé).

La morale en économie semble revenir en vogue. Cela tient sans doute à la crise financière mondiale, qui a révélé une somme alarmante de malversations et de comportements amoraux au sein du secteur financier—avec des conséquences catastrophiques pour l’économie mondiale et la vie des citoyens. Mais c’est aussi symptomatique d’une insatisfaction plus profonde à l’égard de l’esprit utilitaire et étroitement technocratique qui règne sur une grande part de l’économie moderne. Il ne faut pas s’étonner que de plus en plus de gens recherchent—et réclament parfois—une vision plus large de l’étude de l’économie, faisant appel aux disciplines essentielles que sont la philosophie, la psychologie et l’histoire.

Cela étant, un ouvrage sur la philosophie morale d’Adam Smith est particulièrement bienvenu. Smith peut être considéré comme le fondateur de l’économie moderne, mais il était d’abord et avant tout professeur de morale. Et, pourtant, son principal ouvrage philosophique, la Théorie des sentiments moraux, reste pour une grande part dans l’obscurité. Russ Roberts s’efforce dans son dernier livre de remédier à cette situation—en mettant en lumière la sagesse contenue dans ce traité classique largement oublié.

Roberts écrit avec l’émerveillement d’un enfant qui s’embarque pour une nouvelle et excitante aventure. Son enthousiasme est communicatif lorsqu’il décrit sa plongée dans un livre qui le fascine. Il nous relate toutes sortes d’histoires mémorables et nous présente des personnages hauts en couleur. Son récit est agréable et facile à suivre et constitue une bonne introduction à la morale selon Adam Smith.

Roberts explique qu’elle se résume à quelques règles de vie simples:

«Recherchez la sagesse et la vertu. Comportez-vous comme si un spectateur impartial vous observait.»

Si la première partie du livre traite plutôt de ce qu’on pourrait, en osant un anachronisme, qualifier de l’«auto-perfectionnement», la deuxième est consacrée à nos relations avec autrui en société. Roberts met ici en exergue une pensée fondamentale de Smith: bien que nous ayons sans doute un penchant naturel à placer notre bien-être au-dessus de celui des autres, ce serait une erreur de vivre ainsi, de leur faire du tort ou de les exploiter au nom de notre intérêt propre. Pourquoi? À cause de la désapprobation du spectateur impartial—arbitre suprême de la moralité selon Smith.

Cette image d’un spectateur impartial qui dicterait un comportement moral est forte. L’économiste Amartya Sen, lauréat du Nobel, souligne, par exemple, les avantages de ce raisonnement simple et pratique par rapport au courant philosophique dominant qui privilégie les systèmes de justice parfaite et d’institutions parfaites. Mais Roberts ne tire jamais vraiment toutes les conséquences de ce mode de pensée, car il a trop tendance à considérer la Théorie des sentiments moraux comme un manuel d’autoperfectionnement.

Dans le dernier chapitre, Roberts évoque l’impact de la position morale de Smith sur le fonctionnement de l’économie moderne, mais c’est la partie la moins convaincante de son ouvrage.

La fameuse «polémique autour d’Adam Smith»—comment concilier l’appel à la bienveillance envers autrui dans la Théorie des sentiments moraux et l’apologie de l’intérêt personnel dans La Richesse des Nations—fait couler des flots d’encre au fil des ans. La réponse la plus évidente est que, dans le second cas, il cite la condition minimale de l’échange sur le marché, alors que, dans le premier, il décrit les bases plus profondes de nos interactions au sein de la société.

D’après Sen, Smith s’intéresse exclusivement à la notion de l’échange, négligeant des concepts non moins importants tels que la production et la distribution. Et même dans l’échange pur, l’intérêt personnel ne nous mène pas très loin et doit être complété par la confiance partagée et réciproque dans la moralité de toutes les parties. En d’autres termes, les sentiments moraux affleurent toujours à la surface.

Roberts voit les choses différemment. Il considère que les deux ouvrages de Smith traitent de deux sphères distinctes de l’interaction sociale. S’inspirant des idées de l’économiste et philosophe Friedrich Hayek, il affirme que «nous devons vivre dans deux mondes à la fois, l’un étant réservé à notre vie de famille, l’autre aux échanges commerciaux avec des inconnus». La Théorie des sentiments moraux parle donc de notre «espace personnel»—peuplé par nos amis, notre famille et nos proches connaissances—alors que, dans La Richesse des Nations, il s’agit des relations interpersonnelles avec «une foule d’inconnus». À univers différents, normes de comportement différentes.

Cette lecture de Smith au travers du prisme hayekien n’est pas du tout convaincante. Imposer la vision étroite de Hayek sur le monde à Smith n’est pas lui rendre service. Cela réduit beaucoup trop ses accomplissements.

Au fond, Smith prône l’exercice de la vertu—surtout de la bienveillance, du courage, de la tempérance, de la justice et de la prudence. De fait, selon Deirdre McCloskey, Smith est le dernier des moralistes de la vertu, héritier d’une longue tradition qui remonte à Aristote. Et qui prend la vertu comme point de départ sera naturellement enclin à promouvoir l’épanouissement de l’humanité—sous tous les aspects de l’existence. Il n’y a pas de vertus équivoques ni désincarnées!

Parce que Roberts établit une telle distinction entre les différentes sphères, il ne tire jamais vraiment les conséquences des préceptes moraux de Smith pour l’économie moderne—ce qui devrait vraiment nous importer. C’est dommage, car les idées de Smith sont particulièrement pertinentes de nos jours.

Que dirait, par exemple, le spectateur impartial face au comportement du secteur financier ces dernières années, où l’insouciance extrême et le court-termisme ont balayé les moindres notions de vertu? Ou, plus généralement, que dirait-il d’un modèle économique qui place le profit à court terme audessus des intérêts des parties prenantes que sont les travailleurs, les clients, l’environnement naturel et la société en général? Ce sont là des questions importantes auxquelles ce livre n’apporte pas vraiment de réponses.

Anthony Annett

Conseiller pour le changement climatique et le développement durable, The Earth Institute, université Columbia

Qu’est-ce que la monnaie?

The Social Life of Money

Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 2014, 456 pages, 35 dollars (toilé).

Qu’est-ce que la monnaie? C’est le sujet que Nigel Dodd, professeur de sociologie à la London School of Economics, nous invite à explorer dans la Vie sociale de la monnaie. Au passage, il nous présente les idées que s’en font les grands noms de la littérature, de la philosophie, de la sociologie et de bien d’autres disciplines. Ce livre traite plus d’art moderne que de science. Il ébranle et dérange nos convictions—surtout pour ceux d’entre nous qui avons étudié l’économie—et il laisse à dessein la question sans réponse.

L’auteur fait défiler les idées sur un aspect de la monnaie de gens qui ne sont pas habituellement considérés comme des théoriciens de la monnaie, dont Jorge Luis Borgés, Jacques Derrida, Michel Foucault, Keith Hart, Friedrich Nietzsche, Jean-Jacques Rousseau et Ferdinand de Saussure, puis propose d’autres notions assez contradictoires, mais non moins éclairantes. Alors que le lecteur essaie d’assimiler tout cela—et la matière foisonne —, Dodd plaide que toutes ces idées ont quelque chose à offrir. La monnaie est trop protéiforme pour se ramener à une seule notion.

Dodd ne propose pas une perspective nouvelle; il cherche à nous éclairer en les multipliant. En ce sens, son message est déjà sacrilège: le mythe selon lequel la monnaie est régie par des lois immuables que seuls comprennent les praticiens endurcis vole en éclat. À la place, l’auteur nous rappelle que la monnaie en général, et le papier-monnaie émis par les États en particulier, est une construction de la société. Nous ne mettons pas en question le billet de 100 dollars imprimé sur un bout de papier fait de coton et de lin, qui coûte 12,5 cents à fabriquer, parce que nous faisons confiance au gouvernement américain pour honorer ses engagements, vu son aptitude à taxer ses citoyens et la puissance militaire qui va avec. Même si le pays regorge de ressources et de gens débrouillards, si la société n’y croît pas, la monnaie perd toute sa valeur—comme au Venezuela aujourd’hui, en Argentine et au Brésil en 1990, et dans la République de Weimar en 1923.

Dire que la monnaie est une créance sur la société n’est pas original, nous rappelle Dodd en citant Georg Simmel et d’autres. Mais il a raison de le répéter. La conception traditionnelle de la monnaie en fait remonter l’origine à l’invention hypothétique d’un mode d’échange plus efficace que le troc. Cela masque les rapines et les bains de sang qui préludent souvent à la naissance d’une société. L’avènement de la monnaie a plus de rapport avec le tribut exigé des vaincus et les profits tirés de l’esclavage qu’avec la plus grande efficacité du commerce paisible. La monnaie n’a pas les mains propres.

Dodd essaie d’approfondir la question. La construction sociale n’est pas toujours le fait de l’État. Elle peut être due aux réseaux sociaux fluides et anar-chiques par lesquels les gens s’échangent leur travail ou même au système de paiements décentralisé nommé Bitcoin.

Mais, en voulant faire avancer le débat, l’auteur finit par céder du terrain. Par exemple, il semble parfois accuser la monnaie d’être responsable de la crise financière mondiale et d’autres maux récents. Pourtant, la théorie de la monnaie comme construction sociale est plus convaincante. La structure de la société et la manière dont le pouvoir s’organise en son sein créent les incitations qui produisent les phases d’expansion et d’inévitable récession. Ces incitations sont basées sur la monnaie, mais auraient pu naître de n’importe quelle forme de pouvoir. L’idée que la monnaie a son usage en dehors du construit social est concevable, mais la démonstration n’est pas convaincante. Bitcoin est voué à l’échec parce que ce système ne s’appuie pas sur le pouvoir fiscal de l’État et enfreint la réglementation internationale antiblanchiment—et non parce que c’est une monnaie numérique dépourvue de réserves.

Le constat original qui ressort de ce livre est que la forme suit la structure. Si nous voulons une «meilleure» monnaie, il ne sera guère productif d’en bricoler la forme à moins que nous puissions modifier les incitations qui structurent souvent la société.

Avinash Persaud

Attaché de recherche principal non résident, Peterson Institute for International Economics

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