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Finance & Development, September 2014
Article

L’ABC de l’économie: Qu’est-ce que le keynésianisme? - L’idée maîtresse de cette école de pensée est que l’intervention de l’État peut stabiliser l’économie

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
September 2014
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Sarwat Jahan, Ahmed Saber Mahmud et Chris Papageorgiou

Durant la Grande Dépression des années 30, la théorie économique alors en vigueur n’était pas en mesure d’expliquer les causes de l’effondrement de l’économie mondiale, et encore moins d’inspirer les politiques publiques qui auraient permis de relancer la production et l’emploi.

L’économiste britannique John Maynard Keynes a révolutionné la pensée économique en réduisant à néant l’idée alors dominante que l’économie de marché assurait automatiquement le plein-emploi; en d’autres termes, quiconque souhaitait travailler trouvait un emploi si ses exigences salariales étaient souples. Le fil conducteur de cette théorie, à laquelle il a donné son nom, est que la demande globale — la somme des dépenses des ménages, des entreprises et de l’État — est le premier moteur de l’économie. Keynes a en outre soutenu que l’économie de marché ne comportait pas de mécanismes d’équilibrage automatique pour assurer le plein emploi. Pour les keynésiens, l’intervention de l’État par des politiques qui visent à atteindre le plein emploi et la stabilité des prix est justifiée.

Une idée révolutionnaire

Keynes soutient qu’une demande globale insuffisante risque d’aboutir à de longues périodes de chômage élevé. Dans une économie, la production de biens et de services est la somme de quatre composantes : la consommation, l’investissement, les achats de l’État et les exportations nettes (différence entre ce qu’un pays vend et achète à l’étranger). Toute augmentation de la demande doit s’expliquer par l’une de ces composantes. Pendant une récession toutefois, des forces puissantes freinent souvent la demande à mesure que la dépense diminue. Par exemple, des incertitudes sapent fréquemment la confiance des consommateurs, ce qui les amène à réduire leurs dépenses, surtout leurs achats discrétionnaires comme celui d’une maison ou d’une automobile. Cette réduction peut se traduire par une baisse de l’investissement des entreprises, imputable au fléchissement de la demande de leurs produits. Il revient à l’État d’accroître la production. Pour les keynésiens, l’intervention de l’État est nécessaire pour atténuer les phases d’expansion et de ralentissement de l’activité — le cycle économique.

Selon Keynes, trois grands principes expliquent le fonctionnement de l’économie :

  • La demande globale est influencée par de nombreuses décisions économiques, publiques ou privées. Les décisions du secteur privé peuvent avoir des résultats macroéconomiques néfastes (réduction des dépenses de consommation pendant une récession, par exemple). Ces défaillances de l’économie de marché amènent parfois les autorités à adopter des politiques énergiques, comme un programme de relance budgétaire (voir ci-dessous). C’est pourquoi les keynésiens sont en faveur d’une économie mixte guidée essentiellement par le secteur privé, mais gérée en partie par l’État.

  • Les prix, et plus particulièrement les salaires, réagissent lentement aux variations de l’offre et de la demande, ce qui crée des pénuries ou des excédents périodiques, surtout dans le domaine de la main-d’œuvre.

  • Les effets à court terme les plus importants des variations, anticipées ou non, de la demande globale se font sentir sur la production réelle et l’emploi, et non sur les prix. Les keynésiens estiment que, les prix étant quelque peu rigides, les fluctuations de n’importe quelle composante de la dépense (consommation, investissement ou dépense publique) modifient la production. Si, par exemple, la dépense publique augmente et que les autres composantes de la dépense restent constantes, la production augmente. Les modèles keynésiens de l’activité comportent également un effet multiplicateur : la variation de la production est égale à un multiple de la hausse ou de la baisse de la dépense qui en est à l’origine. Si le multiplicateur budgétaire est supérieur à 1, une hausse de 1 dollar de la dépense publique entraîne une augmentation de plus de 1 dollar de la production.

Keynes le maître

Le keynésianisme tire son nom, ainsi que ses théories et ses principes, des travaux de John Maynard Keynes (1883–1946), économiste britannique considéré comme le fondateur de la macroéconomie moderne. Son ouvrage le plus connu, la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, date de 1936. Cependant, son Traité sur la monnaie, ouvrage précurseur publié en 1930, est souvent jugé plus important pour la pensée économique. Jusqu’alors, les économistes n’analysaient que des situations statiques, se concentrant surtout sur une image figée d’un processus en évolution rapide. Dans son traité, Keynes a créé une approche dynamique qui convertit l’économie en une étude des flux de revenus et de dépenses. Il a ouvert de nouvelles perspectives pour l’analyse économique.

Dans Les Conséquences économiques de la paix (1919), Keynes avait prédit que les conditions exorbitantes imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles conduiraient à une autre guerre européenne.

Keynes s’est souvenu des enseignements tirés du Traité de Versailles et de la Grande Dépression lorsqu’il a mené la délégation britannique à la Conférence de Bretton Woods en 1944, au cours de laquelle ont été établies les règles visant à assurer la stabilité du système financier international et qui a facilité la reconstruction des pays dévastés par la Seconde Guerre mondiale. Keynes et Harry Dexter White, haut fonctionnaire du Trésor des États-Unis, sont considérés comme les fondateurs intellectuels du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qui ont été créés à Bretton Woods.

Stabilisation de l’économie

Aucune solution ne résulte de ces seuls principes. À la différence des autres économistes, les keynésiens estiment possible de réduire par des politiques vigoureuses l’ampleur du cycle économique (le plus grave des problèmes économiques à leurs yeux).

Plutôt que de juger néfastes les déséquilibres budgétaires, Keynes préconise d’adopter ce que l’on appelle une politique anticyclique. Par exemple, les keynésiens recommandent de financer par des déficits des projets d’infrastructure à forte intensité de main-d’œuvre afin de stimuler l’emploi et de stabiliser les salaires pendant les phases de repli. Lorsque la demande progresse rapidement, ils augmentent les impôts pour refroidir l’économie et prévenir l’inflation. Il est également possible d’utiliser la politique monétaire pour stimuler l’économie, par exemple en baissant les taux d’intérêt pour encourager l’investissement (à l’exception toutefois du cas du piège à liquidités, lorsque l’augmentation de la masse monétaire ne parvient pas à faire baisser les taux d’intérêt et en conséquence ne stimule ni la production, ni l’emploi).

Keynes soutient que les autorités doivent résoudre les problèmes à court terme et non laisser les forces du marché les régler à long terme, car, selon lui, «à long terme, nous serons tous morts». Cela ne signifie nullement que les keynésiens préconisent d’ajuster les politiques tous les deux ou trois mois pour maintenir le plein-emploi. En fait, ils estiment que les autorités ne peuvent être suffisamment informées pour procéder à des réglages de précision avec succès.

L’évolution du keynésianisme

Plusieurs théoriciens contemporains de Keynes ont disséqué et contesté ses idées, même si elles ont été largement acceptées de son vivant. Il est particulièrement intéressant de souligner ses discussions avec l’école autrichienne, dont les tenants estimaient que les récessions et les expansions faisaient partie de l’ordre normal des choses et que les interventions de l’État ne faisaient que freiner la reprise.

Le keynésianisme a dominé la théorie et la politique économiques entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 70, époque où nombre de pays avancés souffraient de la stagflation (inflation et croissance faible). La théorie keynésienne a alors perdu de son attrait, ne parvenant à relever le défi de la stagflation. Les monétaristes doutaient de la capacité de l’État à réguler le cycle économique avec la politique budgétaire et soutenaient qu’un recours judicieux à la politique monétaire (essentiellement en maîtrisant l’offre de monnaie pour influer sur les taux d’intérêt) pouvait atténuer la crise (voir : «Qu’est-ce que le monétarisme?» dans le numéro de mars 2014 de F&D). Ils soutenaient aussi que la monnaie pouvait avoir un effet sur la production à court terme, mais qu’à long terme, une politique monétaire expansionniste se traduisait uniquement par de l’inflation. Les keynésiens ont largement retenu ces critiques; ils ont complété leur théorie initiale en intégrant mieux le court et le long terme, ainsi que le concept de la neutralité à long terme de la monnaie (les variations du stock de monnaie n’ont d’effet que sur les variables nominales de l’économie, comme les prix et les salaires, et non sur les variables réelles, comme l’emploi et la production).

Le keynésianisme a dominé la théorie économique entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 70.

Les deux théories ont été passées au crible au milieu des années 70 par la nouvelle école classique dont les tenants affirmaient que l’action des pouvoirs publics est inefficace, car les agents économiques peuvent en anticiper les effets et réagir en amont. Une nouvelle génération de keynésiens a alors soutenu dans les années 70 et 80 que, même si de telles anticipations peuvent être correctes, il est impossible de rétablir instantanément l’équilibre des marchés, de sorte que la politique budgétaire peut encore être efficace à court terme.

La crise financière mondiale de 2007–08 a engendré une renaissance de la pensée keynésienne : de nombreux pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, s’en sont inspirés sur le plan théorique dans les politiques qu’ils ont adoptées face à la crise. Alors que la récession mondiale se développait à la fin de 2008, le professeur N. Gregory Mankiw de l’université Harvard a écrit dans un article du New York Times: «S’il fallait faire appel à un seul économiste pour expliquer les problèmes actuels, il n’y a guère de doutes que ce serait John Maynard Keynes. Bien qu’il soit mort il y a un demi-siècle, son diagnostic des récessions et des dépressions demeure la pierre angulaire de la macroéconomie moderne. Selon ses propres termes, «les esprits pratiques, qui se croient totalement à l’abri de toute influence intellectuelle, sont généralement les esclaves de quelque économiste défunt». En 2008, aucun économiste défunt ne fait plus parler de lui que Keynes lui-même».

Toutefois, la crise de 2007–08 a aussi montré que la théorie keynésienne devait intégrer davantage le rôle du système financier. Les keynésiens ont corrigé cette omission en prenant en considération les secteurs réel et financier de l’économie.

Sarwat Jahan et Chris Papageorgiou sont, respectivement, économiste et chef de division adjoint au Département de la stratégie, des politiques et de l’évaluation du FMI. Ahmed Saber Mahmud est directeur associé du Département d’économie appliquée de l’université Johns Hopkins.

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