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Finance & Development, September 2014
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Boule de cristal: L’étude des tendances et incertitudes peut nous préparer à affronter les défis économiques de l’avenir

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
September 2014
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Kalpana Kochhar, Yan Sun, Evridiki Tsounta et Niklas Westelius

«Toutes les prédictions sont fausses, c’est là une des rares certitudes accordées à l’humanité.»

Milan Kundera

L’économie mondiale passe par une série de transformations qui rendent l’avenir extrêmement incertain, complexe et imprévisible. Certaines transformations, comme le redressement économique à la suite de la crise financière mondiale, sont cycliques; d’autres, telles l’évolution démographique et l’augmentation rapide de l’interconnectivité, prennent plus de temps et ont un caractère plus structurel. Le jeu de ces transformations modèle l’avenir, de sorte que l’interpolation à partir du passé devient un moyen de moins en moins sûr de décrypter le futur.

Avec la crise financière mondiale dans son rétroviseur, le FMI a entrepris l’an dernier d’affiner la gestion à court terme de la transition en la situant dans une perspective à plus long terme. L’objectif était d’identifier les courants et les incertitudes y afférentes qui vont façonner le monde dans lequel nous vivons au cours des prochaines décennies. Il est essentiel d’en comprendre la nature, la rapidité et les interactions pour nous préparer aux défis de l’avenir et appréhender les risques qui pourraient entraîner de nouvelles crises.

Bien entendu, le choix des courants et incertitudes qui pourraient modeler l’économie mondiale de demain est délicat. Après moult consultations internes et externes, les services du FMI ont isolé un petit nombre de courants cruciaux : démographie, diffusion du pouvoir, durabilité des ressources et de l’environnement, interconnectivité et inégalité des revenus. Ils sont jugés particulièrement pertinents pour le FMI et ses pays membres en raison de l’impact considérable qu’ils peuvent avoir sur la viabilité et la stabilité de la croissance économique. Il faut se garder de les interpréter comme des prédictions d’avenir, et leur évolution à terme est aussi incertaine.

Pressions démographiques

La population mondiale va augmenter à plus de 8 milliards d’ici 2030 et vieillir à un rythme sans précédent; pour la première fois dans l’histoire, à l’horizon 2020, il y aura moins d’enfants de moins de 5 ans que de personnes âgées de 65 ans et plus (NIA, 2007). Dans toutes les régions, sauf en Afrique subsaharienne, le nombre des anciens augmentera plus que celui des actifs en âge de travailler, ce qui fera croître les coûts liés au vieillissement.

Mais, en même temps, du fait de l’accroissement de l’espérance de vie, les gens pourront travailler plus longtemps. Certains pays émergents, dont la Chine, pourraient devenir vieux avant de devenir riches en raison du déclin de leur population. Mais beaucoup de pays en développement, surtout en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, devront créer des emplois pour les nouveaux arrivants sur le marché du travail durant une phase de croissance démographique rapide. L’évolution démographique pourrait aussi influer sur l’épargne et l’investissement de chaque pays et modifier les flux de capitaux et de main-d’œuvre.

Le temps de la puissance mondiale unique est révolu

Les pays avancés n’ont plus le monopole du pouvoir économique à l’heure où les pays émergents et en développement montent en puissance, tandis que les organisations non gouvernementales, les sociétés multinationales et les villes gagnent de l’influence au plan national et international.

Les pays avancés représentaient en 1992 deux tiers du PIB mondial (en parités de pouvoir d’achat), mais moins de la moitié en 2012 (FMI), et les villes deviennent des pôles de puissance — 60 % environ du PIB mondial proviennent aujourd’hui de 600 centres urbains (McKinsey, 2011).

Mais il est difficile d’anticiper l’évolution future de cette dynamique. Il est possible que la croissance économique des pays émergents et en développement passe par des hauts et des bas et que la montée en puissance des villes et des sociétés multinationales et des organisations non gouvernementales soit mise à l’épreuve. Il reste à voir si la diffusion du pouvoir favorisera ou empêchera la coopération au sein de la communauté internationale face aux problèmes communs. Le transfert de puissance des pays avancés aux pays émergents et en développement peut permettre de préserver la stabilité mondiale et d’accroître la résilience et le potentiel de croissance du fait qu’un plus grand nombre de pays partagent la prospérité mondiale. Cependant, la multiplicité d’acteurs aux intérêts divers peut aussi créer plus de conflits et d’instabilité, ou favoriser l’inertie et l’inaction.

Sauver la planète

La hausse et la plus grande variabilité des cours des matières premières pendant la dernière décennie ont ravivé les inquiétudes au sujet de la raréfaction des ressources naturelles. Les signes d’un changement climatique sont aussi de plus en plus nombreux, et son impact dépassera largement les frontières nationales; depuis 1997, on a connu les douze années les plus chaudes jamais enregistrées, le niveau des océans a augmenté, et la fonte des glaciers s’est accélérée (GISS, 2012). La croissance démographique et la hausse des revenus mondiaux vont accroître les pressions sur des ressources naturelles telles que l’eau et l’environnement si l’on ne prend pas dès maintenant des mesures correctives. La raréfaction des ressources et la dégradation de l’environnement vont sans doute avoir un impact disproportionné sur les pays en développement. L’innovation technologique a été utile par le passé, mais pourrait ne pas suffire pour assurer le bon équilibre entre la promotion de la croissance et la protection de l’environnement. Des mesures urgentes et coordonnées sont nécessaires maintenant pour éviter des conséquences potentiellement terribles, qui risquent de se matérialiser dans la deuxième moitié de ce siècle.

Tout le monde est logé à la même enseigne

La crise financière mondiale était un coup de semonce. Le monde est de plus en plus intégré, de façon de plus en plus complexe, ce qui favorise la dissémination de la prospérité, mais aussi des risques. Les relations commerciales et financières entre les nations ont considérablement augmenté : le volume des exportations mondiales a sextuplé en deux décennies (FMI). Les intermédiaires financiers se sont multipliés à travers des réseaux de filiales et de succursales, et les sociétés ont rapidement pris une dimension multinationale. Les flux de main-d’œuvre ont aussi augmenté; de nos jours, le nombre de travailleurs expatriés — 232 millions — est plus élevé que jamais, en hausse de 33 % par rapport à 2000 (ONU, 2013). La technologie a élargi l’accès à l’information et accéléré la transmission et le traitement des données.

L’interconnectivité va sans doute continuer à s’accentuer, mais il est difficile de prévoir à quel rythme et de quelle façon, et d’en évaluer les risques. Bien qu’elle favorise le développement de l’économie mondiale, elle peut faire croître les risques systémiques, faciliter la transmission des chocs et accroître le coût potentiel des crises. Il est difficile de prévoir si notre compréhension de l’interconnectivité pourra évoluer aussi vite qu’elle progresse et se transforme.

Le partage du gâteau

L’inégalité des revenus s’est considérablement accrue en quelques décennies. La mondialisation et le progrès technologique ont permis de sortir des milliards de personnes de la misère, mais ont aussi contribué à l’aggravation des inégalités. Il y a maintes raisons de croire que l’inégalité des revenus va persister, compte tenu de son inertie et du jeu croisé de l’inégalité et de la polarisation politique, qui rend encore plus difficile la création d’un consensus sur les politiques de redistribution. Les inégalités persistantes mettent en péril la croissance et la stabilité macroéconomique.

Défis d’avenir

Comment ces tendances et incertitudes vont-elles évoluer, se combiner et modeler l’économie mondiale à l’avenir? À l’aide de l’analyse de scénarios — outil fréquemment utilisé pour échafauder divers scénarios dans un but stratégique —, il n’est pas difficile de prévoir un futur où tensions et risques apparaissent plus soudainement dans différents registres et se cumulent, jusqu’à empêcher le maintien de la stabilité et une prospérité partagée. Par exemple, l’interconnectivité et la diffusion du pouvoir pourraient se traduire à l’avenir par un monde à la fois de plus en plus intégré et fragmenté politiquement et socialement, avec de profondes ramifications pour la coopération stratégique à différents échelons. En outre, la croissance économique pourrait améliorer les niveaux de vie, mais aussi avoir des coûts environnementaux, sociaux et politiques qui en mineraient les bienfaits et donc la viabilité.

La complexité et l’incertitude de l’avenir offrent en même temps des chances et des défis aux FMI et à ses pays membres. Des biens publics mondiaux, dont, par exemple, un plus vaste filet de sécurité financière dans un monde interconnecté et une solution mondiale au changement climatique, seront indispensables. Le FMI doit continuer à remplir la mission qui reste la sienne — préserver la stabilité économique et financière mondiale — face à cette évolution de la situation et des besoins.

Malcolm X, activiste américain des droits civiques, notait que l’avenir appartient à ceux qui le préparent dès aujourd’hui. Cela vaut peut-être plus que jamais en ces temps de changement et de transformation.

Kalpana Kochhar est Directeur adjoint, Yan Sun Chef d’unité adjoint, et Evridiki Tsounta et Niklas Westelius économistes principaux, tous au Département de la stratégie, des politiques et de l’évaluation du FMI.

Bibliographie :

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