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Finance & Development, September 2011
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L’ABC de L’Économie: Plan serré, plan large: Ou pourquoi l’économie est divisée en deux

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
August 2012
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G. Chris Rodrigo

LES PHYSICIENS observent l’infiniment grand, les planètes, les galaxies et l’attraction gravitationnelle, mais aussi l’infiniment petit, les atomes et les particules subatomiques.

Les économistes eux aussi étudient deux domaines. Il y a d’une part le plan large, la macroéconomie, qui cherche à montrer comment l’économie fonctionne en général et qui couvre l’emploi, le produit intérieur brut et l’inflation—les gros titres de la presse et les grands débats de politique générale. Le plan serré, c’est la microéconomie, qui cherche à montrer comment interagissent l’offre et la demande sur des marchés de biens ou de services particuliers.

L’objet d’étude en macroéconomie est généralement un pays, analysé pour comprendre comment les marchés interagissent et produisent ces phénomènes que les économistes appellent les grands agrégats. En microéconomie, c’est un marché particulier. On cherche, par exemple, à voir si les augmentations de prix sur le marché de l’automobile ou du pétrole résultent des variations de l’offre ou de la demande. Les administrations publiques sont un objet d’étude essentiel en macroéconomie: on étudie, par exemple, leur contribution à la croissance de l’économie ou à la lutte contre l’inflation. La macroéconomie s’intéresse souvent à la sphère internationale puisque les marchés nationaux sont liés aux marchés étrangers par les échanges, l’investissement et les flux de capitaux. La microéconomie peut également comporter un aspect international, les marchés particuliers ne se limitant pas nécessairement à un seul pays. Le marché du pétrole en est un excellent exemple.

La distinction macro/micro est institutionnalisée à tous les niveaux des études économiques, depuis les cours d’introduction à l’économie jusqu’au troisième cycle. Tout économiste se considère microéconomiste ou macroéconomiste. L’American Economic Association, l’association des économistes américains, a récemment lancé de nouvelles revues dont l’une s’intitule Microeconomics et une autre, évidemment, Macroeconomics.

Pourquoi cette distinction?

Cela n’a pas toujours été le cas. De la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Grande Crise des années 30, l’économie, c’était l’économie, c’est-à-dire l’étude des façons dont les sociétés humaines organisaient la production, la distribution et la consommation des biens et des services. Cette discipline s’est construite sur la base des observations des premiers économistes comme Adam Smith, ce philosophe écossais considéré comme le père de l’économie bien que les savants aient fait des observations économiques bien avant qu’il ne publie La Richesse des nations en 1776. L’idée de Smith selon laquelle une main invisible conduit quiconque cherche à maximiser son bien-être à produire le meilleur résultat possible pour la société dans son ensemble est l’un des concepts les plus forts en sciences sociales. Smith et d’autres précurseurs de la pensée économique, comme David Hume, ont posé les fondements de cette discipline au début de la Révolution industrielle.

La théorie économique a bien évolué entre la publication de La Richesse des nations et la Grande Crise, mais sans qu’elle se divise en microéconomie et macroéconomie. Les économistes considéraient implicitement que soit les marchés étaient à l’équilibre (c’est-à-dire que les prix s’ajusteraient pour que l’offre et la demande s’équilibrent), soit ils reviendraient rapidement à l’équilibre en cas de chocs passagers tels qu’une crise financière ou une famine. Ils considéraient donc que l’analyse de marchés particuliers suffirait pour expliquer le comportement de ce qu’on appelle aujourd’hui les grands agrégats comme le chômage ou la production.

L’effondrement dramatique et prolongé de l’activité pendant la Grande Crise a tout changé. Bien sûr, les économistes savaient que les grands agrégats pouvaient être instables. Ils étudiaient les cycles économiques, avec le passage régulier d’un état de croissance de la production et de l’emploi à une croissance en baisse et un chômage en hausse, ainsi que des changements brutaux ou des crises économiques. Ils étudiaient également la monnaie et son rôle dans l’économie. Mais la science économique d’alors ne pouvait expliquer la Grande Crise. Une fois posé le paradigme classique des marchés toujours à l’équilibre, les économistes n’avaient pas d’explication plausible à la «défaillance du marché» dans les années 30.

Si Adam Smith est le fondateur de l’économie, John Maynard Keynes est le fondateur de la macroéconomie. Certains concepts de la macroéconomie moderne remontent aux travaux de savants comme Irving Fisher et Knut Wicksell à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mais la macroéconomie n’apparaît comme discipline à part qu’en 1936, à la publication de La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, le chef-d’œuvre de Keynes. Il y traite principalement de l’instabilité des grands agrégats. Alors que les premiers économistes s’intéressaient à l’équilibre de marchés particuliers, Keynes examine l’équilibre sur trois ensembles de marchés liés entre eux: biens, travail et finance. Il introduit également l’«économie des déséquilibres», soit l’analyse explicite des situations de non-équilibre général. Cette approche a rapidement été reprise par d’autres économistes de renom et est rapidement devenue la macroéconomie telle que nous la connaissons.

Coexistence et complémentarité

Le modèle microéconomique repose sur les consommateurs et les entreprises (que les économistes appellent les agents) qui prennent la décision d’acheter, de vendre ou de produire, l’hypothèse étant que ces décisions débouchent sur un équilibre parfait des marchés, où la demande est égale à l’offre, et sur d’autres conditions idéales. La macroéconomie, elle, résulte de l’observation de divergences par rapport aux résultats attendus selon l’approche classique.

De nos jours, ces deux disciplines coexistent et se complètent.

La microéconomie, qui étudie le comportement des consommateurs et des entreprises pris individuellement, est divisée en théorie de la demande des consommateurs, théorie de la production (ou théorie de l’entreprise) et en d’autres sujets connexes tels que la nature de la concurrence sur les marchés, le bien-être, le rôle de l’information imparfaite dans la production économique et, dans sa forme la plus abstraite, l’équilibre général qui traite simultanément de nombreux marchés. Les analyses économiques sont souvent de type microéconomique: elles étudient les effets du salaire minimum, des impôts, du soutien aux prix ou d’une situation de monopole sur un marché particulier et reprennent toute une série de concepts qui renvoient à la réalité. Elles peuvent être appliquées aux échanges, à l’organisation industrielle et aux structures de marché, à l’économie du travail, aux finances publiques et à l’économie du bien-être. L’analyse microéconomique permet de mieux comprendre des phénomènes aussi différents que la prise de décisions commerciales ou l’élaboration de politiques publiques.

La macroéconomie est plus ésotérique. Elle décrit les rapports entre des agrégats si grands qu’ils sont difficiles à cerner: le revenu national, l’épargne ou le niveau général des prix, par exemple. Elle est traditionnellement divisée en l’étude de la croissance de l’économie nationale à long terme, l’étude des déséquilibres à court terme et l’élaboration de mesures de stabilisation de l’économie nationale, c’est-à-dire visant à réduire au minimum les fluctuations de la croissance et des prix. Il peut s’agir de mesures gouvernementales portant sur les dépenses ou les impôts, ou de mesures monétaires de la banque centrale.

Combler le fossé micro/macro

Les économistes, comme les physiciens, construisent des théories pour structurer et simplifier les connaissances acquises dans un domaine donné et poser un cadre conceptuel qui sache en intégrer de nouvelles. Toute science se constitue à partir de l’accumulation d’intuitions informelles, renforcées par des constatations régulières de rapports entre variables si stables qu’ils peuvent être formulés comme des «lois». La théorie se structure en confirmant ces relations invariantes par des expériences et des déductions logiques—les modèles (voir «Qu’est-ce qu’un modèle économique?», F&D, juin 2011).

Depuis la révolution keynésienne, les économistes ont principalement fonctionné avec deux cadres théoriques, l’un pour décrire la situation économique en détail, l’autre en général (sachant que micro et macro signifient respectivement «petit» et «grand» en grec). À l’exemple des physiciens, de nombreux économistes cherchent depuis une vingtaine d’années à fusionner microéconomie et macroéconomie. Ils ont proposé des fondements microéconomiques pour les modèles macroéconomiques considérant qu’une analyse économique valable doit reposer sur l’analyse des comportements des éléments au cœur de la microéconomie, à savoir les ménages et les entreprises qui cherchent à optimiser leur situation.

On a également essayé d’utiliser des ordinateurs ultrarapides pour additionner les comportements d’un grand nombre de ménages et d’entreprises et simuler ainsi le comportement des grands agrégats. Il est encore trop tôt pour en conclure quoi que ce soit. Des améliorations sont constamment apportées aux modèles macroéconomiques dont les faiblesses ont été exposées par l’instabilité des marchés mondiaux lors de la crise financière mondiale qui a éclaté en 2008.

De nombreux économistes cherchent depuis une vingtaine d’années à fusionner microéconomie et macroéconomie.

Ce qui les distingue

La théorie microéconomique contemporaine s’est développée, sans bruit, sur la base des premières théories relatives à la formation des prix. Mais la macroéconomie est restée engluée dans des observations que la théorie actuelle n’explique pas. Il n’y a pas de concurrence entre écoles de pensées en microéconomie, une discipline unifiée dont les fondements sont partagés par tous les économistes. Tel n’est pas le cas en macroéconomie, qui compte encore des écoles de pensée concurrentes, comme les néokeynésiens et les néoclassiques. Elles cherchent toutes à expliquer à leur manière le comportement des grands agrégats, mais ces différences s’atténuent depuis quelques dizaines d’années (Blanchard, Dell’Ariccia et Mauro, 2010).

La microéconomie et la macroéconomie ne sont pas les deux seuls domaines de l’économie. De l’avis général, l’économétrie, qui vise à appliquer les méthodes statistiques et mathématiques à l’analyse économique, en est le troisième. De nombreuses analyses microéconomiques et macroéconomiques sophistiquées auraient été impossibles sans les progrès considérables de l’économétrie depuis environ un siècle.

G. Chris Rodrigo est chercheur invité au Département des études du FMI.

Bibliographie:

    Blanchard, Olivier, GiovanniDell’Ariccia, and PaoloMauro, 2010, “Rethinking Macroeconomic Policy,”IMF Staff Position Note 10/03 (Washington: International Monetary Fund).

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