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Finances et Développement, Mars 2011
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Notes De Lecture

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
April 2011
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La course de rattrapage

Michael Spence

The Next Convergence

The Future of Economic Growth in a Multispeed World

Farrar, Straus & Giroux, New York, mai 2011, 320 pages, 27,00 $ (broché).

Nous vivons peut-être un moment charnière de l’histoire économique. Si c’est le cas, nous serons témoins d’un événement extraordinaire, qui ne s’est produit que deux fois depuis la naissance de l’humanité. Pendant des millénaires, les niveaux de vie n’ont affiché aucune tendance véritablement durable et aucune variation notable d’un pays à l’autre. Puis, au xviiie siècle, le cours de l’histoire économique a soudainement basculé. La révolution industrielle a provoqué une hausse remarquable et durable du niveau de vie, d’abord en Grande-Bretagne, puis ailleurs. Mais cette mutation ne s’est produite qu’en de rares endroits, essentiellement en Europe, dans les nations de tradition européenne, et au Japon. Le reste du monde, plus des quatre cinquièmes de l’humanité, est resté enlisé dans un passé agricole. Dès 1950, le monde était marqué par de profondes inégalités.

Puis le cours de l’histoire s’est à nouveau inversé. Après 1950, certains pays, en Asie essentiellement, restés jusqu’alors à la traîne, ont commencé à afficher des taux de croissance sans précédent, d’environ 7 % par an, qui leur ont permis de combler l’écart qui les séparait des économies avancées.

Plus récemment, les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, ont atteint une croissance proche de 10 %. Si cette tendance persiste, nous assisterons, au cours de notre vie, au troisième renversement historique: une nouvelle convergence des niveaux de vie. Ce qui fut à une époque l’apanage de quelques privilégiés deviendra la norme. C’est à cet événement peut-être historique qu’est consacré le nouveau livre remarquable de Michael Spence, The Next Convergence.

La convergence est le produit d’un calcul arithmétique simple, connu sous le nom de «règle de 72». Cette règle établit que l’on peut calculer le nombre d’années qu’il faudra pour doubler le niveau de vie en divisant 72 par le taux de croissance moyen. Ainsi, un pays dont le taux de croissance est de 10 % verra son niveau de vie doubler en sept ans environ. Autrement dit, si son revenu par habitant est au départ de 500 dollars, il pourra atteindre 16.000 dollars en 35 ans. Quelques années plus tard, il aura rejoint celui des économies avancées. Pourvu, bien entendu, que le pays maintienne ce même taux de croissance.

Cette réserve est en fait considérable. Car la croissance est un processus mystérieux. Seuls treize pays ont réussi à maintenir une croissance moyenne de 7 % pendant 25 ans, et seule la moitié de ces privilégiés a atteint le niveau des économies avancées. Autrement dit, le rattrapage n’est nullement assuré.

C’est pourquoi M. Spence se garde de spéculer sur ce que serait un monde convergent, au profit d’une question plus pratique: ce que doivent faire les pays pour y parvenir.

Quelles sont les clés de la réussite? Nul ne le sait vraiment, mais les économistes ont leur idée sur ce point, notamment Spence. Outre qu’il est lauréat du prix Nobel, il réfléchit depuis longtemps à ces questions en sa qualité de président de la Commission sur la croissance et le développement, créée, entre autres, par la Banque mondiale. Ce livre est le fruit de ces années d’études et de réflexion.

Spence soutient que le développement des pays pauvres repose sur deux mécanismes fondamentaux. D’abord, ils acquièrent le savoir des pays riches. Puis, ils se spécialisent dans la production des articles demandés par d’autres pays, ce qui leur permet de s’affranchir des limites du pouvoir d’achat national et de la divergence entre la demande locale et ce qu’ils savent produire. En un mot, les pays qui souhaitent réussir doivent éduquer leur population et s’intégrer à l’économie mondiale.

Spence avance un autre argument essentiel. Trop de pays, souligne-t-il, découvrent une formule rémunératrice, les exportations de produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre par exemple, et cherchent à s’y tenir, notamment en empêchant l’appréciation de leur taux de change. Or, une croissance durable passe par des changements structurels, la production de produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre cédant le pas à des produits complexes et aux services à mesure que les compétences et les revenus augmentent.

The Next Convergence analyse diverses questions de cette nature, notamment les problèmes structurels de la Chine et de l’Inde et les doutes concernant les modèles économiques à adopter à la suite de la crise mondiale de 2008. À chaque fois, les explications de ces problèmes complexes sont remarquablement claires et concises. Cette concision et cette diversité nuisent parfois à la richesse et à la variété des cas traités. Mais vous ne trouverez pas de meilleure introduction aux débats actuels les plus fondamentaux sur l’économie mondiale.

Josh Felman

Sous-directeur

Département des études du FMI

L’argent facile

Adam Fergusson

When Money Dies

The Nightmare of Deficit Spending, Devaluation, and Hyperinfl ation in Weimar Germany

PublicAffairs, New York, 2010, 288 pages, 14,95 $ (broché)

When Money Dies est en fait une réédition. Bien que paru au Royaume-Uni en 1975, il n’a été publié que récemment aux États-Unis. Cet ouvrage relativement inconnu a quasiment atteint le statut de livre culte chez les financiers après que Warren Buffet, l’investisseur milliardaire, en a conseillé la lecture à un homme d’affaires néerlandais à titre d’illustration de ce qui pourrait se produire si les gouvernements européens essayaient de sortir de la crise à coup de dépenses. Que cet échange entre les deux hommes ait réellement eu lieu ou pas, la rumeur a fait grimper le prix des exemplaires d’occasion à plus de 1.000 dollars. Cette demande a amené un éditeur américain à en publier en hâte une version de poche.

Le livre a retrouvé une certaine actualité puisque les États ont recours à «l’assouplissement quantitatif» pour stimuler l’économie à la suite des récentes crises financières. Il décrit les effets désastreux de l’hyperinflation en Allemagne au début des années 20, époque à laquelle la banque centrale allemande, la Reichsbank, a financé le déficit public en faisant fonctionner la planche à billets, et ce bien que le pays eût déjà connu une poussée d’inflation après la Première Guerre mondiale.

L’auteur qui fut un temps conseiller du ministre des finances britannique Geoffrey Howe, décrit de façon saisissante l’effet corrosif de l’inflation en relatant les prémices de l’hyperinflation dont l’Allemagne allait être victime après la Guerre de 1914.

«L’inflation a aggravé tous les maux, anéanti toute chance de reprise nationale ou de réussite individuelle et, à terme, produit précisément les conditions qui ont permis aux extrémistes de droite et de gauche de soulever les masses contre l’État et de dresser les uns contre les autres les classes, races, familles, secteurs d’activité, villes et campagne, maris et femmes. Elle a compromis la recherche résolue d’une solution nationale qui aurait dû s’imposer par simple nécessité. En partie à cause de son caractère injustement discriminatoire, elle a fait ressortir le pire en chacun —industriels et employés, agriculteurs et paysans, banquiers et boutiquiers, responsables politiques et fonctionnaires, ménagères, soldats, marchands, hommes d’affaires, mineurs, prêteurs, retraités, médecins, dirigeants syndicalistes, étudiants, touristes —les touristes surtout.»

Malgré le fardeau des réparations de guerre, face à l’opposition des partis politiques d’extrême droite de plus en plus puissants dans le pays, le gouvernement de la République de Weimar, établi en 1919, n’a pas osé soumettre à l’impôt l’industrie lourde et les autres secteurs de production qui avaient tiré profit de la guerre. De ce fait, 14 % seulement des dépenses de guerre ont été financées par l’impôt en Allemagne, contre 30 % en Grande-Bretagne. Le reste l’a été par des prêts, ou directement par la Reichsbank.

La République de Weimar a ainsi hérité d’une dette publique colossale sur laquelle elle a dû verser, étant donné les taux d’intérêt élevés, des sommes énormes. Malgré d’autres difficultés et obligations, elle a continué de financer une partie de ses déficits annuels directement, avec l’aide de la Reichsbank. L’inflation s’est ensuite emballée lorsque les troupes françaises ont occupé la Ruhr. En réponse à la grève générale qui s’est alors déclenchée, le gouvernement allemand a accepté de verser les salaires des travailleurs. Sans saisir les conséquences de son action, le président de la Reichsbank a décidé de financer cet engagement en autorisant la banque à émettre tout l’argent «nécessaire» aux entreprises et à la population. L’inflation a rapidement évolué en hyperinflation, accompagnée d’une dévaluation massive du Reichsmark et d’une hausse astronomique des prix.

L’auteur s’appuie sur des récits contemporains pour décrire les effets dévastateurs de la spirale économique sans fin et de ses retombées sociales. «Mme Von Pustau explique qu’une maison a été vendue parce que les deux fils du couple qui l’occupait ont été tués au front, que personne ne pouvait s’occuper d’eux, que la dévaluation a fait fondre toutes leurs économies, et qu’ils se sont suicidés au gaz. «Notre époque, dit-elle, a fait de nous des cyniques.»

Adam Fergusson dépeint le désespoir et le sentiment d’impuissance que ressentaient de nombreux secteurs de la population et la situation politique difficile de l’Allemagne qui a motivé les décisions de la Reichsbank, mais il n’analyse pas en détail la relation entre l’inflation et la dévaluation du Reichsmark. Il ne propose pas non plus d’explication théorique aux événements traumatisants survenus en Allemagne, notamment les conditions dans lesquelles l’émission de monnaie a conduit à une hyperinflation massive et débridée.

Le livre contient de nombreuses références factuelles, mais pas de tableaux ou de schémas pour les étayer; les lecteurs auront sans doute du mal à combler cette lacune. Manque aussi une appréciation des avantages et des inconvénients d’une inflation modérée en regard des autres solutions envisageables. Le tableau historique est saisissant, mais il n’aide guère à tirer des enseignements de notre situation actuelle.

Jürgen Kromphardt

Professeur d’économie à la Technische

Universität Berlin et ancien membre du

Conseil allemand d’experts économiques

De la difficulté de contrefaire une vache

Ben Tarnoff

Moneymakers

The Wicked Lives and Surprising Adventures of Three Notorious Counterfeiters

The Penguin Press, New York, 2011, 370 pages, 27,95 $ (toilé).

D’ici quelques semaines, les veinards dont le portefeuille est bien garni se verront délivrer par leurs guichets automatiques des billets de 100 dollars d’un genre tout nouveau. La mise en circulation de ces nouveaux billets était prévue pour février, mais leur motif est si complexe, leur jeu de filigranes, de bandes métalliques et d’entailles à couleurs contrastantes si subtil et le comportement du papier sur lequel le tout est imprimé si imprévisible (les versions d’essai seraient sorties froissées des rouleaux d’impression) qu’il faudra compter plusieurs semaines avant que nos poches et nos portefeuilles n’aient le privilège de les accueillir.

Le gouvernement américain s’en est excusé, mais a laissé entendre que chacun devrait se féliciter de ce retard puisque, si l’impression de ces nouveaux billets est si difficile pour les services spécialisés de Washington, les régiments de faussaires de par le monde les trouveront sans doute encore plus difficiles à contrefaire.

À l’évidence, c’est bien là l’espoir immuable de la Fed et d’autres banques centrales: que notre système mondial de monnaie, uniquement fondé sur des morceaux de papier dépourvus de toute valeur intrinsèque, ne cède pas aux coups de boutoir incessants de la communauté tout aussi mondiale des faux-monnayeurs.

Ce risque est connu depuis plus de 300 ans, peut-être plus longtemps, puisque ce sont les Chinois qui, inévitablement, ont été les premiers à utiliser de l’argent papier il y a bien plus de 1000 ans. Nous autres, dans notre tout jeune Occident, ne faisons appel aux billets —sans valeur en soi, mais fondés sur la trop fragile confiance des citoyens —que depuis trois petits siècles (les Suédois ayant été les premiers à le faire à la fin des années 1660). Jusqu’alors, les objets que nous utilisions possédaient généralement une valeur intrinsèque, et il était à la fois quasiment impossible et, en dernière analyse, inutile de les contrefaire. En effet, qui donc souhaiterait contrefaire une vache (le mot «pécuniaire», qui trouve sa racine dans le mot latin signifiant bétail, évoque une époque où les vaches étaient de fait des instruments négociables en Italie), copier un chameau ou un cauri, ou falsifier un scalp de pic-vert ou une brique de thé? Toutes sortes d’objets de valeur ont été utilisés comme moyen d’échange et, si la plupart d’entre eux se sont avérés incommodes à négocier, à stocker et à déplacer, ils avaient, dans l’ensemble, l’avantage notable d’être exceptionnellement difficiles à reproduire.

Or, ce n’est pas le cas du papier. Tout a changé sur le continent américain lorsque la Massachusetts Bay Colony a commencé à imprimer sa propre monnaie à la fin des années 1690, sitôt les premiers billets imprimés, des entrepreneurs abondamment pourvus de compétences artistiques, mi-astucieux mi-culottés, et disposés à risquer la prison, l’exil ou l’échafaud ont entrepris de les contrefaire pour s’enrichir vite.

Ben Tarnoff est tombé sur trois faussaires auxquels il a choisi de s’intéresser il y a deux ans, alors qu’il travaillait sur le numéro consacré à l’argent de l’excellente nouvelle revue Lapham’s Quarterly. Il s’agit de deux individus relativement inconnus, Owen Sullivan dans la Nouvelle-Angleterre coloniale et David Lewis dans la Pennsylvanie du début du xixesiècle, et de l’héroïque escroc patriote Samuel Upham, qui fabriquait de faux billets confédérés dans sa parfumerie du centre de Philadelphie. Il raconte l’histoire de chacun de façon captivante —des histoires de presses cachées dans des grottes, d’échanges de coups de feu dans des bars glauques, de poursuites dans les montagnes et les champs de blé couverts de neige. Aux histoires de détournement de fonds, de bravoure et de fourberie se mêle le récit passionnant des efforts déployés par les agents des banques et des services secrets, dont le pouvoir et la perspicacité croissants ont généralement permis de pincer les malandrins.

Mais cet ouvrage nous offre bien davantage. Outre qu’il explique très bien les subtilités philosophiques qui sous-tendent la notion de valeur de l’argent —ce qui rend son livre aussi instructif que divertissant —, Ben Tarnoff excelle dans l’art de la tangente déconcertante et dans la recréation d’une ambiance et du suspense. Il s’agit en fait d’un véritable scénario, propre à éveiller l’intérêt brûlant de réalisateurs tels que les frères Coen, et l’on se plaît à imaginer les acteurs (Steve Buscemi? Jeff Bridges?) qui incarneraient le mieux les malfaiteurs.

Car à vrai dire, ces trois hommes se révèlent les plus aimables des bandits, des Robins des bois assez attachants —le genre de personnages qui, même deux siècles plus tard, gagnent notre sympathie. Après tout, ils essayaient simplement d’escroquer ces mêmes banquiers qui nous escroquent tous depuis bien trop longtemps.

Étant donné notre vision actuelle de la communauté financière, la publication du livre extrêmement amusant de Ben Tarnoff ne pouvait mieux tomber. En conséquence, quand les problèmes d’impression auront été résolus à Washington, il vaudra probablement la peine de vous le procurer en échange d’un de vos nouveaux billets de 100 dollars. Veillez néanmoins à examiner de très près la qualité du papier-monnaie qui vous sera rendu. Il ne vaut rien. Il pourrait aussi, si vous saisissez la différence, n’avoir aucune valeur.

Simon Winchester

Auteur de plusieurs livres, dont Atlantic

et The Alice Behind Wonderland,

à paraître prochainement

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