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Finances et developpment, Décembre 2010
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Bon pour la croissance?: La diffusion des banques islamiques peut stimuler le développement dans les pays à forte population musulmane

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
January 2011
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Un guichet de la banque islamique de Dubaï.

Dans les pays islamiques, en grande partie pauvres et peu développés, des pans entiers de la population musulmane n’ont pas accès à des services bancaires adaptés—bien souvent parce que les musulmans fervents hésitent à confier leur épargne à un système financier traditionnel qui va à l’encontre de leurs principes religieux (voir encadré). Les banques islamiques cherchent à fournir des services financiers d’une manière qui soit compatible avec les préceptes de l’Islam et, si elles parviennent à exploiter le potentiel de cette clientèle musulmane, cela pourrait accélérer le développement économique de ces pays.

Selon certaines indications, il existe une étroite corrélation entre le développement du secteur financier et la croissance. Les pays dont le secteur financier offre une grande variété de services, dont des services bancaires et d’assurance, connaissent en général une croissance plus rapide. Les banques, islamiques ou autres, jouent un rôle économique fondamental en servant d’intermédiaires financiers et de facilitateurs des paiements (King et Levine, 1993). Elles aident aussi à stimuler l’épargne et à affecter les ressources efficacement.

À l’échelle mondiale, les actifs des banques islamiques ont connu une croissance à deux chiffres au cours des dix dernières années et, dans les pays islamiques et les pays à forte population musulmane, la banque islamique offre une solution de plus en plus visible face aux banques conventionnelles. Nous examinons l’origine de l’expansion des banques islamiques ainsi que les moyens d’en assurer la croissance continue.

La montée de la banque islamique

Il y a quarante ans, la filière bancaire islamique fut créée, à une échelle modeste, pour combler un manque dans un système bancaire qui n’était pas à l’écoute des croyants fervents. Deux événements essentiels ont permis son développement. Tout d’abord, l’apparition dans des villages ruraux en Égypte au début des années 60 d’établissements de microcrédit qui suivaient les préceptes de l’Islam a démontré qu’un système bancaire islamique était possible. Ces expériences se sont développées et se sont étendues à l’Indonésie, la Malaisie et l’Afrique subsaharienne.

Ensuite, après la création en 1975 de la Banque Islamique de Développement à Djedda en Arabie Saoudite, un soutien venant des plus hautes sphères a continué de stimuler la diffusion de la finance islamique en centralisant les compétences. À ses débuts, ce système a exigé un gros travail d’interprétation de la Charia par les spécialistes de l’Islam. Dans les premières années, les outils fondamentaux de mise en œuvre, tels que des législations permettant la création de ce type de banque ou la formation des employés, furent essentiels pour la diffusion de la banque islamique. Ces dernières années, les innovations furent rapides, surtout pour améliorer la réglementation de la gestion des liquidités et les règles comptables.

De même, le développement des soukouk (obligations islamiques) a révolutionné la filière depuis quelques années: l’Islam interdit les obligations traditionnelles rémunérées à taux fixe. En maîtrisant des techniques d’ingénierie financière sophistiquées, les soukouk constituent maintenant un secteur de plusieurs milliards de dollars.

Les caractéristiques de la banque islamique

Les banques islamiques servent des clients musulmans mais ce ne sont pas des institutions religieuses. Elles cherchent à maximiser leurs bénéfices en servant d’intermédiaires entre les épargnants et les investisseurs, tout en offrant des services de garde et autres services bancaires traditionnels. Les contraintes qui s’imposent à elles sont cependant différentes et sont fondées sur la Charia. Quatre caractéristiques sont uniques dans la finance islamique.

  • Interdiction des intérêts (riba): c’est la différence principale entre les banques islamiques et les banques traditionnelles. L’Islam interdit le riba au motif que l’intérêt est une forme d’exploitation, incompatible avec la notion d’équité.

  • Interdiction des jeux de hasard (maysir) et des activités fondées sur le hasard (gharar): la pratique bancaire islamique prohibe la spéculation—le fait de s’enrichir grâce au hasard plutôt qu’à des efforts productifs. Le maysir fait référence à une incertitude évitable; par exemple, le fait de jouer au casino. Un exemple de gharar est le fait de se lancer dans une entreprise sans disposer d’informations suffisantes.

  • Interdiction des activités prohibées (haram): les banques islamiques ne peuvent financer que les activités autorisées (halal). Elles ne sont pas censées prêter aux entreprises ou aux individus se livrant à des activités qui sont jugées néfastes pour la société (par exemple, le jeu) ou interdites par la loi islamique (par exemple, le financement de la construction d’une usine de boissons alcoolisées).

  • Versement d’une part des bénéfices de la banque au profit de la société (zakat): les musulmans croient dans la justice et l’égalité des chances (et non des résultats), ce qui suppose, entre autres, de garantir un niveau de vie minimum aux pauvres en redistribuant les revenus. La zakat est l’un des cinq piliers de l’Islam.

Les hausses du pétrole depuis l’an 2000 ont aussi servi de catalyseur en entraînant un transfert massif de ressources vers les grands pays producteurs de pétrole, qui sont plus enclins à adopter le système de la banque islamique. Ces dix dernières années, la croissance moyenne des actifs de la filière bancaire islamique a été de 15 % par an et plus de 300 établissements islamiques revendiquent des actifs totaux de plusieurs centaines de milliards de dollars. Les deux tiers des banques islamiques se situent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le reste se trouvant surtout en Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne. Mais, même dans les pays où il existe de nombreuses banques islamiques, celles-ci sont éclipsées par les banques classiques.

La banque islamique et le développement

L’essor des banques islamiques a contribué au développement économique de deux façons principales. L’un des avantages essentiels est une intermédiation financière accrue. Dans les pays et les régions islamiques, des pans entiers de la population n’ont pas recours aux banques. Cette «sous-bancarisation» signifie que l’épargne n’est pas utilisée aussi efficacement qu’elle pourrait l’être.

En outre, puisque le système de la banque islamique nécessite que le risque de défaillance soit partagé entre les emprunteurs et les prêteurs, il comporte un mécanisme d’absorption des chocs qui est essentiel dans les pays en développement. Ces pays sont souvent de grands producteurs peu diversifiés de produits de base (surtout de pétrole), soumis à des cycles d’expansion et de contraction et aux vicissitudes des fluctuations des prix des exportations et des importations. La plupart d’entre eux ont un taux de change fixe ou fortement administré, ce qui empêche ce dernier d’absorber les chocs. Un mécanisme permettant de partager les risques économiques en échange d’une participation aux avantages satisfait à l’un des principes essentiels de l’Islam, à savoir la justice sociale.

Comment se diffuse le système de la banque islamique

La finance islamique va probablement continuer à se développer, car une grande partie des musulmans du monde (1,6 milliard) sont sous-bancarisés; en comprenant comment le système de la finance islamique se propage, on pourra mieux orienter les recommandations de politique économique. Dans ce but, nous avons estimé les facteurs à l’origine de la diffusion de ce système dans le monde, au moyen d’un échantillon de 117 pays sur la période 1992–2006. Nous cherchons aussi à voir s’il remplace ou vient compléter les banques traditionnelles.

Sans surprise, nous concluons que la probabilité que la banque islamique soit plus importante dans un pays donné s’accroît en fonction de la proportion de musulmans dans la population, du revenu par habitant, du cours du pétrole et de la stabilité macroéconomique.

Les taux d’intérêt ont un effet négatif sur la diffusion des banques islamiques, car ils représentent une référence implicite pour ces banques. Des taux d’intérêt élevés empêchent la finance islamique de se développer en augmentant le coût d’opportunité qu’il y a, pour les personnes les moins pieuses, à placer leur épargne dans les banques islamiques.

Nous n’avions, cependant, pas anticipé certains résultats. Premièrement, les banques islamiques se diffusent plus rapidement dans les pays dont le système bancaire est déjà bien établi.

Deuxièmement, la qualité des institutions dans un pays, comme la primauté du droit ou la qualité de la bureaucratie, n’est statistiquement pas significative quand il s’agit d’expliquer la diffusion de la banque islamique. Puisque c’est la Charia qui guide la finance islamique, elle semble majoritairement protégée contre les déficiences institutionnelles, car les litiges peuvent se résoudre grâce au droit islamique.

Banques islamiques et banques traditionnelles

Dans la région du Golfe, les banques islamiques sont relativement importantes par rapport aux autres banques.

Citation: 47, 4; 10.5089/9781455215775.022.A014

Sources: Bankscope, Financial Development and Structure Database; et calculs des auteurs.

Troisièmement, les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis n’ont pas été un facteur important dans la diffusion de la banque islamique. Ces événements ont simplement coïncidé avec la hausse des cours du pétrole, qui semble être le véritable moteur du système de la banque islamique.

Conséquences pour la politique économique

Ces dix dernières années, la banque islamique est passée du statut de marché de niche à celui de secteur ordinaire et elle a probablement aidé à promouvoir la croissance dans le monde islamique en intégrant des personnes sous-bancarisées dans le système financier et en permettant de partager les risques dans des régions sujettes à des chocs importants.

Bien que nos résultats ne fassent pas ressortir le besoin de réformer les institutions, des changements de politique économique peuvent toutefois stimuler la propagation de la banque islamique. En développant l’intégration régionale par le biais d’accords de libre-échange, en maintenant une conjoncture macroéconomique stable pour permettre de conserver des taux d’intérêt bas et en augmentant le revenu par habitant grâce à des réformes structurelles, cette expansion pourra se poursuivre. La progression de la banque islamique n’est cependant pas une panacée, ce n’est qu’un élément parmi les nombreux autres qui sont nécessaires pour entretenir la croissance et le développement.

Patrick Imam est économiste au Département des marchés monétaires et de capitaux du FMI et Kangni Kpodar est économiste au Département Afrique du FMI.

Cet article est basé sur l’étude 10/195 du FMI intitulée «Islamic Banking: How Has It Diffused?» et réalisée par les auteurs.

Bibliographie:

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