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Finanzas & Development, Mars 2010
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Un bon départ: Si la vie est comme le cricket, le succès d’une carrière dépend beaucoup du hasard

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
April 2010
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«Test-match» de cricket entre l’Afrique du Sud et l’Australie, au Cap.

Shekhar Aiyar et Rodney Ramcharan

Décrocher un bon premier emploi, est-ce une question de chance ou d’aptitude? Les règles du jeu sont-elles les mêmes pour quelqu’un qui obtient son diplôme en période d’expansion économique et quelqu’un qui l’obtient en période de récession? Et combien de temps dure l’effet d’un bon premier emploi sur une carrière professionnelle? Toutes ces questions sont au cœur des notions sociétales d’équité. Si, par exemple, la fortune de Bill Gates, le magnat du logiciel, tenait uniquement à la chance, qu’y aurait-il de mal à la redistribuer aux moins chanceux? Mais si le succès d’une carrière tient uniquement à l’effort et à l’aptitude, de hauts niveaux d’imposition seraient à la fois injustes et inopérants.

À en croire les études consacrées au travail, l’obtention d’un bon premier emploi a de nombreux effets positifs durables sur une carrière professionnelle sous forme notamment d’un niveau de rémunération et d’emploi plus élevé tout au long de la vie. Si les premiers emplois étaient attribués au hasard, cela impliquerait une plus grande intervention de la chance dans la détermination des résultats professionnels à long terme. Mais les premiers emplois ne sont pas attribués au hasard. Les personnes qui donnent l’impression d’être très capables ont des chances d’obtenir de bons postes au départ et, dans la mesure où cette impression s’avère fondée, elles ont aussi des chances de réussir leur carrière. Les aptitudes intrinsèques étant dures à observer pour l’économiste, il est difficile de déterminer l’importance du rôle de la chance sur les marchés du travail.

Le sport—et, en particulier, le «test-cricket» international, qui oppose deux équipes nationales pendant cinq jours—offre un cadre idéal, bien qu’inédit, pour étudier l’importance relative de la chance dans le bilan d’ensemble d’une carrière. Les performances sont observables et facilement mesurées. Les enjeux sont élevés, le nombre de places dans les équipes nationales limité, et le succès très bien récompensé. De plus, dans le cas du test-cricket, les performances dépendent non seulement des aptitudes, mais aussi d’une bonne connaissance des conditions géographiques et atmosphériques locales, qui varient considérablement et systématiquement entre les pays participant aux «test-matchs». Nous avons utilisé les données relatives à tous les joueurs de test-matchs ayant fait leurs débuts entre 1950 et 1985 pour faire la part entre leurs aptitudes intrinsèques et la chance pendant leur première série de matchs. Nous avons pour cela cherché à établir s’ils avaient disputé ces matchs dans leur pays ou à l’étranger, fait qui ne semble guère devoir être influencé par le débutant et qui est surtout une question de chance.

Qu’on est bien chez soi!

Nous avons constaté que le fait de jouer dans son pays a un effet positif important et significatif sur les performances d’un joueur pendant sa première série de test-matchs et que celle-ci a ellemême une incidence marquante sur sa productivité pendant sa carrière. Pour les batteurs, le fait de jouer chez eux augmente leur moyenne à la batte du pourcentage considérable de 33 %. Pour les lanceurs, les joueurs en défense qui lancent la balle aux batteurs, le fait de faire leur début dans leur pays améliore leur moyenne au lancer d’environ 18 %, c’est-à-dire qu’il réduit de ce pourcentage le nombre moyen de points qu’ils concèdent par batteur affronté (voir encadré).

Pourquoi le lieu de la première série importe-t-il tant? Dans une certaine mesure, il s’agit simplement de l’avantage de jouer chez soi dont bénéficie l’équipe qui reçoit dans n’importe quel sport, mais cela va au-delà du soutien apporté par la foule locale. Les facteurs géographiques et atmosphériques jouent aussi un rôle important.

L’Angleterre est réputée présenter des conditions favorables au «swing bowling», technique de lancer qui fait dévier la balle, alors que celle-ci rebondit plus haut sur le «pitch» en Australie. Il est aussi connu que, dans le sous-continent indien, les conditions du «pitch» se détériorent vers la fin d’un test-match et favorisent alors un lancer lent. Les joueurs de chaque pays étant davantage familiarisés avec les conditions locales, l’avantage de jouer chez soi est important. Cet avantage a, en outre, des chances d’être plus fort si le joueur a une faible expérience du cricket international. Les débutants qui n’ont joué qu’au niveau national ignorent en général tout des conditions qui règnent à l’étranger.

L’importance persistante de la chance

Les performances d’un débutant permettent de prédire facilement ses résultats professionnels à long terme. Pour le batteur comme le lanceur, une bonne moyenne à ses débuts est étroitement liée à une bonne moyenne pendant sa carrière.

Une bonne performance en début de carrière dépend à la fois de l’aptitude intrinsèque et de la chance. Étant donné que seule l’incidence de la chance sur les carrières nous intéresse, nous utilisons la méthode en deux étapes des variables instrumentales pour éliminer l’influence de l’aptitude. Nous commençons donc par étudier la corrélation entre les moyennes enregistrées par les joueurs à leurs débuts et l’endroit où ils ont fait ces débuts. Cet endroit étant une question de chance, nous utilisons ensuite la part jouée par l’endroit de leurs débuts dans la performance des joueurs comme variable explicative de la moyenne qu’ils enregistrent pendant leur carrière. Cette procédure en deux temps permet d’isoler l’effet de la chance sur le bilan d’ensemble des carrières. Si l’effet de la chance n’était pas persistant, nous devrions constater une absence de corrélation entre les moyennes enregistrées au début et pendant l’ensemble de la carrière. Or, nous observons que la corrélation reste fortement significative même si, comme on peut s’y attendre, son ampleur diminue. La conclusion finale est que non seulement la chance, sous forme des conditions favorables dont le joueur jouit chez lui, influe sur la performance de ses débuts, mais que cet effet ne disparaît pas pendant le déroulement de sa carrière internationale.

Chose importante, notre stratégie économétrique est fondée sur le fait que l’endroit où le joueur de test-cricket fait ses débuts est exogène, c’est-à-dire qu’il n’est pas lié à son aptitude intrinsèque. Sur le marché plus général du travail, cela n’est souvent pas le cas, et des conditions initiales apparemment exogènes pourraient être liées à l’aptitude.

Pourquoi la chance persiste

Pourquoi la chance est-elle si persistante? Les études avancent au moins deux explications possibles, qui sont des analogues parfaits dans notre échantillon. Premièrement, ceux qui enregistrent une bonne performance pendant la série de leurs débuts, ce qui est analogue à un bon premier emploi, peuvent acquérir, de ce fait, certaines compétences qui peuvent porter leurs fruits pendant le reste de leur carrière. Par exemple, plus les batteurs résistent longtemps à des lanceurs internationaux de haut niveau pendant leurs débuts, plus ils sont susceptibles d’acquérir une plus grande confiance en soi et une meilleure technique qui continueront de leur être profitables à l’avenir. C’est ce qu’on appelle l’hypothèse du capital humain. Deuxièmement, ceux à qui il incombe de sélectionner l’équipe nationale peuvent ne pas tenir compte des différences entre les endroits où les joueurs ont fait leurs débuts lorsqu’ils décident de les garder ou non dans l’équipe, pénalisant ainsi ceux qui ont fait leurs débuts à l’étranger. C’est ce qu’on appelle le biais affectant le signal. Il convient de noter que celui-ci peut coexister avec l’hypothèse du capital humain.

Débutant, superstar

L’amélioration de 33 % de la moyenne à la batte et la réduction de 18 % de la moyenne au lancer dont bénéficie un joueur qui fait ses débuts dans son pays correspondent à peu près à la différence de performance entre une superstar et un joueur compétent.

Par exemple, la moyenne à la batte du grand batteur indien, Sunil Gavaskar, était environ trois fois supérieure à celle de contemporains compétents comme Keith Fletcher ou Larry Gomes. La moyenne au lancer du légendaire lanceur australien Dennis Lillee était, quant à elle, inférieure d’environ 15 % à celle de son lanceur d’appui, Max Walker.

Nous utilisons les données sur les joueurs qui ont été sélectionnés et ceux qui ne l’ont pas été pour construire un modèle simple de la décision de sélection après la série de matchs de début d’un joueur. Nous voyons confirmée l’hypothèse du capital humain tant pour les batteurs que pour les lanceurs: de bonnes performances en début de carrière permettent d’acquérir des compétences utiles. Nous constatons aussi que les sélectionneurs sont vulnérables au biais affectant le signal pour les batteurs comme pour les lanceurs. Mais ce biais est beaucoup plus important pour les deuxièmes que pour les premiers. Les comités de sélection pénalisent les uns comme les autres pour un début à l’étranger, mais ils pénalisent beaucoup plus les lanceurs peut-être parce qu’une performance médiocre au lancer risque beaucoup plus qu’une performance médiocre à la batte de faire perdre une équipe.

Merci à la chance

Il serait faux de généraliser les résultats de cette étude à tous les autres marchés du travail, mais il semble bien que la chance joue un rôle important dans le succès des premières performances même si l’aptitude et l’effort peuvent renforcer son effet. Nos conclusions décevront donc probablement les puristes des deux camps, c’est-à-dire ceux qui estiment que le succès tient uniquement à la chance ou à l’aptitude. Nous devons toutefois ajouter que le marché des joueurs de test-cricket présente, par rapport aux autres marchés du travail, des différences qui devraient réduire le rôle de la chance plutôt que l’augmenter. En effet, pour ceux qui sélectionnent l’équipe des test-matchs, la performance des joueurs est facilement mesurable et les différences entre les conditions existant dans les divers pays sont bien connues. De plus, l’effort requis pour procéder à une sélection méticuleuse est probablement très faible par rapport à l’importance de prendre la bonne décision. Les comités de sélection semblent néanmoins pénaliser systématiquement les lanceurs comme les batteurs qui ont eu la malchance de débuter à l’étranger, et davantage les lanceurs que les batteurs. Il semble donc probable que ce type de biais soit largement répandu chez toutes les catégories d’employeurs, pour lesquels les mesures des performances sont plus ambiguës, les différences entre les conditions initiales plus difficiles à évaluer, et la décision elle-même a peu de chances d’être anticipée, dans le monde entier, par des millions d’amateurs fanatiques aux idées bien arrêtées.

Shekhar Aiyar est économiste principal au Département Asie et Pacifique du FMI et Rodney Ramcharan est économiste principal au Département Afrique du FMI.

Cet article repose sur un document de travail du FMI à paraître sous le titre «What Can International Cricket Teach Us About the Role of Luck in Labor Markets?».

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