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Finances et Developpement, Juin 2009
Article

Une récession extraordinaire: Mesurée d’une manière ou d’une autre, la récession mondiale actuelle est la plus profonde et la plus synchronisée de l’après-guerre

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
July 2009
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M. Ayhan Kose, Prakash Loungani et Marco E. Terrones

La Saison de baseball aux États-Unis culmine par une série de rencontres appelée «World Series», du temps où le monde se réduisait à ce pays lorsqu’il s’agissait de baseball. De même, dans les années 60, une récession aux États-Unis pouvait tout aussi bien être qualifiée de mondiale. Leur production représentait une large part de la production mondiale, et l’activité conjoncturelle dans la plupart du reste du monde était tributaire de l’économie américaine.

Qu’est-ce qui constitue une récession mondiale aujourd’hui? La production des pays avancés comme les États-Unis, qui représentait environ 75 % de la production mondiale dans les années 60, n’atteint plus qu’à peu près 55 % de nos jours. Aussi ne peut-on plus s’attendre à ce que le cycle conjoncturel des pays avancés coïncide avec celui de l’économie mondiale. Parallèlement, toutefois, l’intégration mondiale par le biais des flux commerciaux et financiers est plus poussée aujourd’hui que dans les années 60. Les risques de retombées et de contagion n’en sont que plus grands, accroissant les chances d’évolutions synchrones et de cycle conjoncturel mondial.

Fait surprenant, il n’y a pas de définition communément acceptée d’une récession mondiale. Selon la définition proposée ici—contraction du PIB réel mondial par habitant, accompagnée d’une ample baisse de divers autres indicateurs de l’activité économique mondiale—on compte quatre récessions mondiales dans l’après-guerre: 1975, 1982, 1991 et 2009. La récession actuelle est de loin la plus grave: selon l’indicateur, la production devrait baisser quatre à six fois plus que lors des trois autres récessions mondiales en moyenne, et le chômage augmenter deux fois plus. L’effondrement des échanges mondiaux cette année éclipse leur baisse dans les récessions mondiales passées. Et aucune de ces récessions ne s’est caractérisée par des récessions simultanées dans autant de pays. Bref, la récession actuelle est extraordinaire.

Dubaï, Émirats arabes unis.

«Si le PIB réel total, et non par habitant, est utilisé, 2009 est la seule année depuis 1960 où l’économie mondiale s’est contractée.»

Les dates

Pour déterminer quand un pays est en récession, les économistes utilisent souvent des méthodes statistiques permettant de dater les pics et les creux d’un indicateur clé de l’activité, tel que le PIB réel du pays. En procédant de la même manière au niveau mondial à partir de 1960, nous utilisons les données annuelles sur le PIB réel mondial par habitant, calculé selon les parités de pouvoir d’achat, pour la période 1960–2010 (encadré 1). Les estimations pour 2009–10 sont fondées sur les dernières prévisions du FMI (FMI, 2009). La mesure par habitant est utilisée, car la croissance démographique varie fortement d’un pays à l’autre. La croissance du PIB est généralement plus rapide dans les pays émergents et en développement que dans les pays industrialisés, mais l’expansion démographique l’est aussi.

Encadré 1Évaluation du PIB mondial: PPA et taux du marché

Les pays communiquent des données économiques dans leur propre monnaie. Pour faire des comparaisons internationales de ces données (PIB par exemple), il faut les exprimer dans une monnaie commune. La plupart des économistes utilisent à cet effet les taux de change du marché, généralement le taux du dollar EU, ou les taux de change pondérés par les parités de pouvoir d’achat (PPA). Dans le premier cas, les monnaies sont converties au taux de change en vigueur sur le marché libre. Dans le second, on calcule le taux auquel la monnaie d’un pays devrait être convertie dans une autre pour acheter le même panier de biens et services. Les taux de change PPA, qui sont plus difficiles à calculer, reflètent le fait que les biens et services qui ne font pas l’objet d’échanges internationaux sont généralement moins onéreux dans les pays à faible revenu que dans ceux à revenu élevé. En conséquence, la valeur de la production, par exemple, des pays à faible revenu tend à être plus élevée avec les taux PPA qu’avec ceux du marché.

Quatre creux sont recensés dans les 50 dernières années: 1975, 1982, 1991 et 2009. Ils correspondent à des déclins du PIB réel mondial par habitant (graphique 1, panneau supérieur).

Graphique 1Le monde en récession

Source: calculs des services du FMI. Les données pour 2009–10 sont fondées sur les prévisions des Perspectives de l’économie mondiale (avril 2009).

Note: Les zones ombrées représentent les périodes où le PIB mondial par habitant, pondéré par les PPA, s’est contracté. Les pondérations PPA sont fondées sur le taux auquel la monnaie d’un pays devrait être convertie en dollars pour acheter le même panier de biens et services. Les pondérations du marché sont fondées sur le taux de change du marché entre les monnaies nationales et le dollar.

La récession de 1975 a suivi une forte hausse des prix du pétrole, qui ont quadruplé en peu de temps à la suite de l’embargo du pétrole arabe lancé en 1973. Cette récession a marqué le début d’une longue période de stagflation, avec une faible croissance de la production et une inflation élevée aux États-Unis.

Celle de 1982 est liée à plusieurs événements, dont une politique monétaire restrictive dans plusieurs pays avancés, la hausse rapide des prix du pétrole et la crise de la dette dans des pays d’Amérique latine.

La récession de 1991 tient à une multitude de problèmes dans divers coins du monde: difficultés des caisses d’épargne et de crédit aux États-Unis, crise bancaire dans plusieurs pays scandinaves, effets négatifs d’une crise de change sur un grand nombre de pays européens, problèmes des pays en transition d’Europe de l’Est et incertitude due à la guerre du Golfe et à la hausse consécutive du prix du pétrole.

Si on utilise les taux de change du marché, qui accroissent l’importance des pays avancés, au lieu des parités de pouvoir d’achat, l’analyse ne change guère. Avec les taux du marché, le creux de 1991 se produit en 1993 du fait du ralentissement de bien des économies européennes durant la crise du mécanisme de change en 1992-93. Quelle que soit la pondération, il ressort des projections actuelles que la récession mondiale de 2009 sera de loin la plus profonde des 50 dernières années (graphique 1, panneau inférieur). Si le PIB réel total, et non par habitant, est utilisé, 2009 est la seule année depuis 1960 où l’économie mondiale s’est contractée.

Un autre regard

En 1978, le National Bureau of Economic Research (NBER) des États-Unis a créé un Comité de datation, chargé de déterminer la date des récessions aux États-Unis. Une tâche semblable est accomplie par le Centre for Economic Policy Research (CEPR) pour la zone euro depuis 2002.

S’écartant d’une démarche purement statistique, le NBER et le CEPR, deux institutions privées, datent les sommets et les creux en examinant un vaste ensemble d’indicateurs macroéconomiques et en jugeant s’il y a prédominance des indices d’une récession. Les indicateurs pouvant émettre des signaux contradictoires sur la direction d’une économie, cette démarche fondée sur le jugement est difficile à utiliser en temps réel.

Nous l’appliquons au niveau mondial en utilisant plusieurs indicateurs de l’activité mondiale - PIB réel par habitant, production industrielle, échanges commerciaux, flux de capitaux, consommation de pétrole et chômage (quoique les données sur le chômage ne soient disponibles que pour certains pays avancés). Il est rassurant de constater que les dates des récessions mondiales sont les mêmes, que l’on fasse appel au jugement ou à une démarche statistique (graphique 2).

Graphique 2Pas de comparaison

D’après divers indicateurs, la récession mondiale actuelle est plus grave que la moyenne des trois récessions depuis la Seconde Guerre mondiale.

Citation: 46, 2; 10.5089/9781451959741.022.A009

Source: calculs des services du FMI.

Note: Les données portent sur les quatre années précédant et suivant le creux de la récession, qui est l’année zéro.

Pour ce qui est des récessions de 1975, 1982 et 1991, la production industrielle et la consommation pétrolière mondiales ont commencé à ralentir deux ans avant le creux, et les flux commerciaux et financiers mondiaux un an avant le creux. Le chômage enregistre sa plus forte hausse dans l’année de la récession. Comme dans les récessions nationales, le chômage reste élevé dans l’année suivant le creux, alors que la plupart des autres indicateurs ont quasiment retrouvé leur taux de croissance normal. La récession actuelle est similaire, mais la contraction de la plupart des indicateurs est beaucoup plus forte cette fois-ci.

Ce point est renforcé par une analyse des aspects quantitatifs des récessions mondiales (tableau). Il n’y a pas deux récessions mondiales qui soient exactement les mêmes. En 1975 et 1982, presque tous les indicateurs accusent une baisse plus marquée qu’en 1991; en fait, en 1991, les échanges mondiaux se sont fortement accrus malgré la récession. En outre, la production industrielle et la consommation pétrolière mondiales, qui ont toutes deux stagné en 1991, avaient sensiblement baissé dans les récessions précédentes. Les résultats économiques mondiaux ont été faibles plusieurs années, mais la situation n’était pas assez grave pour être qualifiée de récession mondiale (encadré 2).

Chaque récession est différente

Les principaux indicateurs de l’activité économique mondiale évoluent différemment selon la récession. D’après leur quasi-totalité, toutefois, la récession actuelle est la pire des quatre de l’après-guerre.

(variation en pourcentage, sauf indication contraire)

Indicateur19751982199120091Moyenne2
Production par habitant (pondération PPA)3-0,13-0,89-0,18-2,50-0,40
Production par habitant (pondération de marché)3-0,33-1,08-1,45-3,68-0,95
Production industrielle-1,60-4,33-0,09-6,23-2,01
Total des exportations et importations-1,87-0,694,01-11,750,48
Consommation de pétrole-0,90-2,870,01-1,50-1,25
Chômage (variation en points de pourcentage, pays avancés seulement)1,191,610,722,561,18
Flux de capitaux (moyenne sur deux ans des entrées et sorties, en pourcentage du PIB)0,56-0,76-2,07-6,18-0,76
Consommation par habitant0,41-0,180,62-1,110,28
Investissement par habitant-2,04-4,72-0,15-8,74-2,30
Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2009.

Projections.

Moyenne des récessions de 1975, 1982 et 1991.

PPA: parités de pouvoir d’achat, c’est-à-dire le taux auquel une monnaie doit être convertie en une autre pour acheter le même panier de biens et services. La pondération de marché est fondée sur le taux de change du marché entre deux monnaies.

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2009.

Projections.

Moyenne des récessions de 1975, 1982 et 1991.

PPA: parités de pouvoir d’achat, c’est-à-dire le taux auquel une monnaie doit être convertie en une autre pour acheter le même panier de biens et services. La pondération de marché est fondée sur le taux de change du marché entre deux monnaies.

Encadré 2Presque, mais pas de récession mondiale

Pour de nombreuses régions du monde, 1998 et 2001 semblaient être des années de récession, mais ni la méthode statistique ni celle fondée sur le jugement ne laisse penser que le monde était alors en récession. selon la méthode statistique, parce que le PIB réel mondial par habitant ne s’est pas contracté. En 1997–98, l’activité a fortement ralenti dans nombre de pays émergents, en particulier d’asie, mais la croissance a résisté dans les pays avancés. En 2001, à l’inverse, ce sont ces derniers qui ont connu une légère récession, alors que la croissance restait vigoureuse dans les grands pays émergents, comme la Chine et l’Inde.

En outre, l’évolution du large éventail d’indicateurs macroéconomiques mondiaux a été inégale en 1998 et 2001, ce qui confirme la conclusion de la méthode statistique: il n’y avait pas de récession mondiale. Ainsi, les indicateurs ne révèlent pas une faiblesse générale de l’économie mondiale en 1998. Pour 2001, quoique la production industrielle ait baissé et que le chômage mondial ait légèrement augmenté, les flux commerciaux et la consommation pétrolière mondiaux ont progressé.

La gravité des circonstances actuelles ne fait toutefois aucun doute. La récession d’aujourd’hui est bien différente de celles des 50 dernières années. La forte contraction de la production industrielle et la hausse rapide du chômage au niveau mondial témoignent des retombées immenses de la crise financière sur l’économie réelle. Alors qu’une baisse de plus de 6 % de la production industrielle est prévue, la hausse attendue du chômage avoisine 2,5 points de pourcentage. Ces chiffres seraient beaucoup plus élevés que dans les récessions antérieures.

Effondrement des flux commerciaux et financiers

L’effondrement des flux commerciaux et financiers mondiaux prévu pour 2009 est particulièrement frappant. Bien que la mondialisation des chaînes manufacturières nationales ait été un puissant moteur de la croissance du commerce mondial ces 20 dernières années, ce même processus contribue maintenant à la forte baisse des échanges internationaux. La baisse attendue aujourd’hui éclipse celles de 1975 et 1982. après s’être accrus bien plus rapidement que les flux commerciaux mondiaux ces 20 dernières années, les flux financiers mondiaux ont atteint des niveaux sans précédent en 2007. Cependant, ils se sont vite taris au dernier trimestre de 2008, alors que la crise financière s’étendait des pays avancés aux pays émergents et en développement. Les flux financiers mondiaux ont beaucoup baissé en 1982 et 1991, mais bien moins massivement que cela semble être le cas aujourd‘hui.

Un autre signe de la gravité de la récession actuelle est la détérioration attendue de la consommation par habitant, qui est bien plus forte qu’en 1982 et contraste avec la hausse observée durant les deux autres récessions. L’investissement par habitant a baissé dans toutes les récessions mondiales, mais son recul attendu aujourd’hui dépasse de loin celui des récessions précédentes. Tout comme les récessions nationales liées à des crises financières sont généralement plus profondes que les autres, les récessions mondiales coïncidant avec des crises financières mondiales semblent porter un rude coup à l’économie réelle.

Synchronicité des récessions nationales

À quel point les récessions nationales sont-elles synchronisées autour des récessions mondiales? Bien entendu, le pourcentage des pays en récession a fort augmenté au cours des quatre récessions mondiales. La synchronisation est mesurée par les fluctuations annuelles de la fraction, pondérée par le PIB, des pays dont le PIB réel par habitant a baissé. alors que la récession de 1975 tenait largement à la baisse de l’activité dans les pays industrialisés, les pays émergents et en développement ont joué un rôle dans les trois suivantes. En 1982, la récession dans nombre de pays d’amérique latine a contribué au repli de l’activité mondiale, et en 1991 la contraction dans les pays en transition a joué un rôle important. La récession de 1991 a duré plusieurs années, d’abord aux États-Unis en 1990–91, puis en Europe durant la crise de change.

La période 2006–07 se démarque par le fait que le nombre de pays en récession n’avait jamais été aussi faible. Par contre, en 2009, tous les pays avancés et environ la moitié des pays émergents et en développement sont en récession. Cette syn-chronicité de la récession actuelle jusqu’à présent est la plus élevée des 50 dernières années. Même si la récession actuelle est manifestement le résultat de la forte baisse de l’activité dans les pays avancés, les récessions dans plusieurs pays émergents et en développement contribuent à son intensité et sa synchronicité.

Le pire à tous égards

Si elle se confirme, la prévision d’une baisse de 2,5 % du PIB réel mondial par habitant en 2009 ferait de cette année celle de la récession mondiale la plus grave de l’après-guerre. Presque tous les indicateurs devraient afficher une baisse plus forte que dans les récessions antérieures. La récession en cours est non seulement la plus profonde, mais aussi la plus synchrone: tous les pays avancés sont en récession, de même que beaucoup de pays émergents et en développement.

M. Ayhan Kose est économiste principal, Prakash Loungani est conseiller et Marco E. Terrones est chef de division adjoint au Département des études du FMI. Cet article s’inspire de leur document de travail à paraître, «Global Recessions and Recoveries».

Bibliographie:

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