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L'ajustement à la mondialisation de l'économie: l'exemple argentin

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
September 1996
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Merci de cette aimable introduction, et merci à l'Académie des sciences économiques pour ce chaleureux accueil. Comment, alors que je me joins à vous cet après-midi, ne pas me remémorer les multiples et importantes contributions de l'Argentine à la science économique, à commencer par les travaux influents de Raúl Prebisch et Julio Olivera? Leur oeuvre de pionnier est poursuivie aujourd'hui en Argentine par une pléiade d'économistes éminents, dont la liste est si longue que le temps me manquerait pour tous les citer! Je tiens pourtant à saluer ceux d'entre eux, nombreux, qui sont ici aujourd'hui.

C'est la quatrième fois que je me rends en Argentine en qualité de Directeur général du FMI et, à chacune de mes visites, je reste stupéfait devant la vitesse des changements survenus depuis que j'ai pris mes fonctions, il y aura bientôt dix ans. Il n'est guère besoin, je crois, de rappeler que de sérieuses divergences doctrinales existaient alors entre l'Argentine et le FMI, qui touchaient aussi bien les rôles respectifs de l'Etat et du secteur privé, les mérites de la libéralisation économique, la nécessité de l'équilibre budgétaire, ou les vertus de la déréglementation. Qui plus est, je me souviens que le terme d'«orthodoxie du FMI» était empreint d'une connotation négative en Argentine et que les missions du FMI déclenchaient de vifs débats dans l'opinion publique.

Aujourd'hui, ce fossé idéologique n'existe plus et l'arrivée des missions du FMI ne suscite plus la même émotion. Je ne puis que me féliciter, pour ma part, de la tournure qu'ont prise les événements. Cela dit, pourquoi l'atmosphère est-elle aujourd'hui si différente? Il faut y voir, sans aucun doute, le résultat des mutations fondamentales qui se sont produites ces dernières années en Argentine, en Amérique latine et à travers le monde. Mais ce revirement a aussi des causes plus profondes. On assiste à l'heure actuelle à un rapprochement très sensible des points de vue, en Amérique latine et dans une grande partie du reste du monde, sur ce que doivent être les ingrédients d'une politique économique efficace.

Nous nous considérons, au FMI, comme un lieu privilégié d'échange et de discussion sur ces nouvelles approches. Lorsque nous observons que telle ou telle mesure réussit dans de nombreux pays, nous nous efforçons de porter ces succès à l'attention des autres États membres, de manière à ce qu'ils puissent aussi bénéficier de cette expérience positive. Des années durant, le FMI a partagé ses enseignements avec l'Argentine et fait connaître la «révolution silencieuse» qui, ailleurs, transformait des économies repliées sur elles-mêmes, abondamment réglementées et souscapitalisées en économies stables, tournées vers l'extérieur et en croissance rapide. Et, il y a quelques années de cela, l'Argentine elle-même est devenue l'un des protagonistes de cette révolution en s'attaquant résolument aux obstacles structurels et aux distorsions de son économie. Depuis, l'Argentine n'est plus un pays enclin à l'inflation — et parfois au bord de l'hyperinflation —, mais un pays à faible inflation dont l'économie est riche de promesses. C'est pourquoi, lorsque je me rends dans votre pays, je n'y vois plus les symptômes dramatiques d'une crise, mais bien davantage, à de nombreux égards, le modèle d'une réussite. Aussi mon intention n'est-elle pas tant de vous faire part des leçons que nous avons apprises dans d'autres parties du monde, mais de tirer les enseignements de l'expérience argentine que nous pouvons partager avec nos autres États membres.

J'aimerais donc saisir la chance qui m'est offerte pour réfléchir avec vous sur certaines des mutations en cours en Argentine, en Amérique latine et dans le reste du monde, et vous faire part des observations que m'inspirent ces changements pour l'avenir, celui de l'Argentine comme le nôtre au FMI, II s'agira moins pour moi de faire le point sur les dernières innovations théoriques intervenues dans notre discipline commune, mais plutôt — connaissant la contribution que votre Académie apporte à la réflexion stratégique des responsables de l'économie argentine — d'aborder de manière plus pragmatique diverses questions d'actualité.

Depuis la fin des années 80, la politique économique argentine a opéré un changement de cap radical. La loi de convertibilité a fait de la discipline budgétaire et monétaire la pierre angulaire de cette politique, et celle-ci, conjuguée aux réformes structurelles qui ont été engagées — je pense notamment à l'ouverture de la politique commerciale, aux privatisations, à la libéralisation des changes et des relations financières, à la déréglementation, à la normalisation des relations financières internationales et à l'accès retrouvé aux marchés internationaux de capitaux —, a permis un redressement spectaculaire des résultats économiques de votre pays. En effet, les efforts résolus d'ajustement et de réforme consentis par l'Argentine durant la période 1991-94 ont été récompensés par des entrées massives de capitaux, une vigoureuse reprise de la demande intérieure, une refonte accompagnée d'une modernisation des structures de production et, au bout du compte, une croissance réelle moyenne de l'ordre de 7½ % par an.

L'expérience argentine s'est inscrite dans le cadre plus vaste des transformations survenues à travers l'Amérique latine et les Caraïbes au cours de la dernière décennie, qui a vu ces pays faire table rase des stratégies économiques fondées sur la substitution de productions nationales aux produits importés et l'interventionnisme de l'État dans l'économie pour adopter des programmes d'ajustement et de réforme globaux. Des possibilités nouvelles ont été ainsi créées, qui reposaient fermement sur la base des ressources de la région et sur les externalités positives de la mondialisation. Dans le cadre de cette réorientation de la politique économique, la politique fiscale et l'administration de l'impôt ont fait l'objet de réformes majeures, les pertes des banques centrales dues à des opérations quasi budgétaires ont été réduites, les entreprises publiques restructurées ou privatisées, et les dépenses publiques comprimées et canalisées vers la valorisation du capital humain et les infrastructures. Parallèlement, les contrôles qui pesaient sur les taux d'intérêt et les prix, de même que les lourdes restrictions de change, ont été levés, tandis que la libéralisation commerciale et financière progressait à grands pas.

Ne nous y trompons pas: ces réformes ont donné des résultats spectaculaires. Le déficit budgétaire global de la région a été réduit, passant d'une moyenne de 4¼ % du PIB pour la période 1988-89 aux alentours de ½ % pour la période 1990-94. Et, si l'on fait abstraction du Brésil, où l'ajustement économique est plus récent, le taux de croissance de la région est passé d'une moyenne de 1½ % par an pour la période 1985-89 à environ 4 % par an pour la période 1990-94. Dans le même temps, l'inflation a été ramenée de 150 % en 1989 à 15 % en 1994. Pour ce qui est du secteur extérieur, en revanche, le déficit des transactions courantes de la région s'est creusé pour avoisiner 3 % du PIB en moyenne annuelle sur la période 1992-94, contre une moyenne d'environ 1 % lors des années précédentes. Cette évolution s'explique en partie par la relative faiblesse de l'épargne intérieure à un moment où l'investissement connaissait un vif essor, y compris en ce qui concerne les importations de biens d'équipement nécessaires pour la modernisation de l'industrie et facilitées, au demeurant, par l'accès accru aux marchés internationaux de capitaux.

À mon sens, cette réorientation fondamentale des politiques et des résultats économiques est indissociable de deux phénomènes de grande importance et de portée universelle, à savoir la redéfinition du rôle de l'État et la mondialisation des marchés internationaux de capitaux.

S'agissant du rôle de l'État, l'idée que les stratégies économiques les plus efficaces reposent sur l'initiative privée et l'ouverture vers l'extérieur recueille désormais un consensus quasi universel. Les stratégies qui ont été adoptées systématiquement par les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à quelques variantes près, sont la clé des succès enregistrés en Asie de l'Est et créent aujourd'hui des possibilités nouvelles en Amérique latine et dans d'autres régions du monde. Inversement, la preuve est faite que, là où l'État domine l'économie, on observe souvent une mauvaise allocation des ressources dont pâtissent l'investissement privé et la croissance. L'État a certes un rôle important à jouer, mais ce rôle consiste avant tout à faciliter l'activité économique, et non à se substituer au secteur privé.

La mondialisation des marchés internationaux de capitaux a eu aussi un impact considérable. Les entrées nettes de capitaux privés dans les pays en développement sont montées en flèche, passant d'un niveau moyen de 10 milliards de dollars par an au milieu des années 70 à plus de 100 milliards de dollars, toujours en rythme annuel, durant la première moitié des années 90. Si cet essor a été particulièrement spectaculaire en Asie, l'afflux de capitaux privés en Amérique latine a atteint près de 50 milliards de dollars en 1994, soit environ un tiers des entrées de capitaux privés dans les pays en développement.

Il ne fait aucun doute que l'existence d'un tel volume de capitaux disponibles a multiplié les possibilités d'accroître l'investissement, de moderniser les technologies, d'augmenter la production, d'accélérer la croissance et de créer des emplois dans les pays en développement. Mais il peut être risqué de trop s'en remettre aux flux de capitaux extérieurs. Ainsi que l'a amplement démontré la crise mexicaine l'année dernière, la perception d'un manque de discipline macroéconomique peut provoquer un retournement rapide et déstabilisant des flux de capitaux et, dans des marchés financiers aussi intégrés qu'ils le sont aujourd'hui, les crises peuvent se propager très vite à d'autres marchés et avoir, par conséquent, des répercussions très graves dans des pays tiers.

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Quels enseignements pouvons-nous tirer de la crise mexicaine, que ses caractéristiques semblent désigner comme la première du XXIe siècle? J'en retiens pour ma part quatre leçons.

Premièrement, l'expérience du Mexique — et, de fait, de toute l'Amérique latine depuis 1994 — a confirmé à nouveau que c'est la qualité de la politique économique menée par chaque pays qui fait la différence. Nous savions, bien sûr, qu'une croissance durable passe nécessairement par l'application d'une politique économique bien conçue. Mais l'expérience mexicaine a confirmé aussi un corollaire important: quels que soient les efforts ou les succès passés, le relâchement de la discipline économique face à une conjoncture défavorable peut ébranler fortement la confiance du marché et avoir de graves répercussions sur la production, l'emploi et l'accès au marché. Si les événements politiques dramatiques que le Mexique a connus en 1994 ont sans aucun doute contribué au déclenchement de la crise, il est manifeste aussi que la réponse qui a été apportée sur le plan économique y a également sa part. Le fait est que le FMI avait averti les autorités mexicaines de la nécessité d'accroître l'épargne intérieure et de résorber le déficit extérieur courant pour réduire la vulnérabilité du Mexique à une brusque volte-face des flux de capitaux1. On réalise, rétrospectivement, le bien-fondé de cette mise en garde… Cela dit, ce sont les efforts déployés par les autorités mexicaines pour corriger leur politique économique après la crise, plus que l'annonce du soutien massif de la communauté financière internationale — que le FMI est fier, cependant, d'avoir mis sur pied —, qui ont permis finalement d'inverser la tendance.

Deuxièmement, la crise a confirmé une nouvelle fois que la constance dans l'application d'une politique économique tend, avec le temps, à influer fortement sur la confiance. Par exemple, le fait que le Chili a échappé dans une large mesure à l'effet de contagion de la crise mexicaine montre à l'évidence l'avantage qu'il y a à engager les réformes dès que possible et à les poursuivre résolument jusqu'à ce qu'elles aient porté leurs fruits. Et même si le processus de réforme s'est amorcé plus tardivement en Argentine, la promptitude et l'ampleur des mesures prises pour resserrer la politique économique afin de répondre à la crise mexicaine ont contribué de manière décisive à la préservation de l'acquis économique et au rétablissement de la crédibilité.

Troisièmement, les événements survenus depuis la fin de 1994 ont montré qu'une fois perdue, la crédibilité est difficile à retrouver, et que cette perte peut avoir des conséquences extrêmement coûteuses pour l'activité et l'emploi. On observe en effet qu'en dépit du renforcement des politiques économiques dans de nombreux pays latino-américains, les investisseurs internationaux restent circonspects à leur égard.

Quatrièmement, enfin, la crise mexicaine a mis au jour la vulnérabilité des systèmes financiers des pays de la région. L'insuffisance des contrôles — à un moment où les taux d'intérêt réels étaient élevés et les entrées de capitaux privés massives — a occasionné de graves problèmes dans le système bancaire de nombreux pays. C'est ainsi qu'au Mexique, la conjugaison de la récession et de taux d'intérêt réels élevés a entraîné l'accumulation d'arriérés, des problèmes de recouvrement des prêts et une détérioration de la qualité des portefeuilles des banques. En Argentine, toutefois, les pertes de dépôts d'une ampleur sans précédent enregistrées durant les premiers mois de 1995 ont déclenché une vaste restructuration qui a abouti à la fermeture de plusieurs établissements financiers, ainsi qu'à diverses fusions et aux premières privatisations de banques provinciales. Si, comme je l'espère, votre système financier en sort considérablement revigoré, les autorités argentines auront démontré leur capacité de gouverner et leur vision, tout en faisant d'une nécessité l'occasion de nouveaux progrès.

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Près d'un an et demi s'est écoulé depuis le déclenchement de la crise mexicaine. Que ce soit au FMI ou dans la région, on a beaucoup réfléchi depuis aux initiatives que les pays latino-américains peuvent prendre pour améliorer leurs perspectives de stabilité et de croissance dans une économie désormais mondialisée.

Il est manifeste que, dans l'environnement mondial intégré que nous connaissons aujourd'hui, l'opinion du marché a une influence déterminante sur l'oriention des flux de capitaux. C'est pourquoi les pays qui souhaitent attirer les capitaux privés doivent mener des politiques propices, aux yeux du marché, à la stabilité et à la croissance économiques. Il s'ensuit que les économies de marché émergentes doivent relever deux défis connexes. Le premier consiste à instaurer chez eux un climat économique favorable à l'épargne, à l'investissement et à la production. Le second, à convaincre les agents économiques intérieurs et extérieurs que ce climat est établi pour longtemps. Comment atteindre ces deux objectifs, qui ne sont pas aussi simples qu'il n'y paraît? À mon sens, la stratégie mise en oeuvre doit reposer sur trois piliers: une politique macroéconomique cohérente et stable, des réformes structurelles globales et une bonne gestion des affaires publiques. Permettez-moi de développer tour à tour chacun de ces points et d'examiner en quoi il se rapporte à l'Argentine.

Première condition, donc, une politique macroéconomique cohérente et stable. De plus en plus, le maintien d'un taux d'inflation peu élevé apparaît comme un critère d'appréciation essentiel du succès des politiques macroéconomiques. Il existe désormais un consensus quasi universel pour en faire une condition sine qua non de toute croissance durable et équitable. Sur cette base, une conception commune de la stratégie nécessaire pour atteindre cet objectif se dessine. Il est indispensable d'abord d'instaurer une discipline budgétaire qui encourage l'épargne intérieure et facilite la mise en place d'un dispositif de protection sociale bien ciblé. Il importe aussi d'assurer un niveau d'investissement public satisfaisant dans les infrastructures de base et le capital humain, et de le faire sans évincer le secteur privé, mais en augmentant, au contraire, l'efficacité de celui-ci. On s'accorde de même à reconnaître qu'il est nécessaire de mener une politique monétaire rigoureuse et anti-inflationniste, tout en maintenant les coûts à des niveaux compétitifs au plan international.

Deuxième condition, des politiques structurelles appropriées. Il s'agit là, pour plusieurs raisons, d'un domaine particulièrement important pour les économies de marché émergentes. Tout d'abord, des initiatives telles que les privatisations, la réforme du marché du travail et l'intensification de la concurrence sur le marché intérieur, entre autres, favorisent une plus grande efficacité économique et permettent ainsi aux pays qui les engagent de tirer un meilleur parti de leurs ressources. II est indispensable d'engager des réformes structurelles judicieuses si l'on veut favoriser une réponse vigoureuse de l'offre aux nouvelles opportunités économiques en aidant chaque pays à se doter de marchés souples et concurrentiels et à s'ouvrir sur l'extérieur. Qui plus est, en prenant les dispositions qui s'imposent en matière de libéralisation des échanges, de privatisation et de réforme du marché du travail, on multiplie les chances de voir les entrées de capitaux privés prendre la forme d'investissements à long terme dans le secteur productif. Or, de tels investissements sont non seulement bons pour les économies de marché émergentes, mais ils aident aussi les pays qui en bénéficient en les rendant moins vulnérables à un retournement brutal des flux de capitaux. Enfin, il est clair que, si un pays veut conserver la confiance des marchés, son gouvernement doit être prêt à corriger au besoin la politique menée. C'est dire combien il importe de consolider les institutions budgétaires et bancaires intérieures, de manière à ce que les mesures nécessaires puissent être adoptées en cas de besoin.

Troisième et dernière condition du succès de cette stratégie, la bonne gestion des affaires publiques, c'est-à-dire la mise en place d'un cadre législatif et institutionnel de nature à donner confiance aux épargnants et aux investisseurs. Pour ce faire, les gouvernements doivent se montrer intransigeants face à la corruption. Il leur faut aussi s'acquitter des fonctions qu'ils sont le mieux à même de remplir, et notamment assurer la prestation de services publics fiables, adopter et appliquer avec équité un cadre de réglementation simple et transparent, et garantir le professionnalisme et l'indépendance du système judiciaire. La bonne gestion des affaires publiques suppose aussi que l'on adopte une politique sociale de nature à combattre la pauvreté et l'exclusion, en se dotant notamment de dispositifs de protection sociale bien ciblés et en prenant des mesures propres à renforcer l'égalité des chances et à assurer une distribution plus équitable des revenus. Enfin, la bonne gestion des finances publiques passe par le dialogue, un dialogue national qui permette au public de comprendre et de soutenir la politique adoptée. La crédibilité de toute action économique repose en effet sur l'existence d'un consensus suffisant en faveur des réformes, qui rassure le marché sur le caractère durable des grandes orientations de la politique économique et, partant, de la stabilité et de la croissance.

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Comment l'Argentine se situe-t-elle par rapport à la stratégie que je viens d'esquisser? Je suis heureux de pouvoir dire que, depuis 1991, l'Argentine a progressé régulièrement sur chacun de ces fronts dans un contexte caractérisé par une stabilité virtuelle des prix. De fait, le rythme relativement rapide auquel se sont reconstitués les dépôts bancaires, la hausse des cours des actions et des obligations après les lourdes pertes enregistrées au début de 1995 et l'accès retrouvé au marché international de capitaux suite à la crise mexicaine sont autant d'indications positives des progrès accomplis dans le rétablissement de la confiance dans la gestion économique de l'Argentine. Quelles conclusions pouvons-nous en tirer quant aux priorités qu'elle doit se fixer dans l'immédiat?

Nous partageons pleinement, au FMI, l'opinion des autorités argentines, qui estiment qu'il y a lieu de poursuivre — et même de renforcer — la politique économique actuelle. Je dirais même que c'est le fondement du programme que le FMI s'est engagé à appuyer par un accord de confirmation de 21 mois. La reprise de la production, qui commence à peine à se confirmer, dépend avant tout de la confiance du secteur privé. Celle-ci doit continuer à se raffermir, et la discipline macroéconomique devra être maintenue si l'on veut y parvenir. À cet égard, la loi de convertibilité a rempli une fonction essentielle, ces cinq dernières années, en renforçant l'engagement de l'Argentine en faveur de la discipline budgétaire et de la stabilité des prix; de cette manière, elle continue déjouer un rôle crucial dans le rétablissement de la confiance.

Parallèlement, l'Argentine entend poursuivre l'assainissement de ses finances publiques, dans le double objectif d'appuyer la loi de convertibilité et de renforcer la confiance. À moyen terme, l'objectif devrait être d'équilibrer le solde des opérations de l'ensemble du secteur public, administrations provinciales comprises. Pour ce faire, il faudra à l'évidence engager des réformes majeures visant à redresser la situation financière de nombreuses provinces. Ces réformes devront s'attacher à réduire les activités non productives qui pèsent sur le secteur productif, ce qui obligera à faire le point sur les services administratifs non indispensables et d'autres questions clés. Les réformes engagées auront également pour objectifs de simplifier l'assiette des impôts provinciaux, de privatiser diverses banques et entreprises et de restructurer les service sociaux, y compris les régimes de sécurité sociale. Dans l'intervalle, il importera de veiller à ce que les ressources limitées dont dispose l'État soient utilisées aussi efficacement que possible, de manière à trouver un juste milieu entre la prudence budgétaire requise pour conforter la confiance du secteur privé et les dépenses nécessaires pour répondre aux besoins sociaux essentiels. Cette rationalisation doit avoir pour finalité d'accroître l'efficience des dépenses sociales, et notamment de la politique de promotion de l'emploi.

La réalisation de cet objectif passe indiscutablement par l'adoption de nouvelles réformes structurelles propres à affermir la confiance du secteur privé et à stimuler son activité. Le succès des privatisations aidera à mobiliser des ressources budgétaires supplémentaires et permettra aux autorités de se concentrer davantage sur les fonctions auxquelles je faisais référence tout à l'heure et qui relèvent davantage du rôle intrinsèque de l'Etat. Dans le secteur bancaire, la privatisation des banques commerciales et la restructuration des petites banques privées progressent. Persévérer dans cette voie aidera à améliorer l'efficacité des banques et à réduire les marges d'intermédiation. De même, la réforme du code du travail assouplira le fonctionnement de ce marché, ce qui est essentiel si l'on veut que l'économie crée le type d'emplois que demande une main-d'oeuvre hautement qualifiée.

Un mot, enfin, sur la bonne gestion des affaires publiques. Nul ne peut nier que l'Argentine a beaucoup progressé dans la déréglementation de son économie. Elle s'est dotée d'un cadre juridique plus transparent ainsi que d'un appareil judiciaire indépendant et impartial, mais aussi moderne et rapide, propre à assurer la certitude des situations juridiques. Elle a aussi raffermi la confiance des épargnants et des investisseurs. Mais il reste encore beaucoup à faire. N'est-on en droit de penser que ce regain de confiance témoigne également, dans une certaine mesure, de l'espoir que le processus engagé sera poursuivi et accentué? Il est primordial de ne pas décevoir cette attente dans un nouvel environnement où tous les pays se disputent la confiance du marché.

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J'aimerais, si vous le permettez, clore cette intervention par quelques observations.

Si la crise mexicaine a provoqué un nouvel examen de la politique économique menée dans ce pays comme dans beaucoup d'autres, qu'a-t-elle signifié pour le FMI? Nos objectifs n'ont certes pas changé. Nous nous appliquons toujours à «… donner confiance aux États membres…» et à leur offrir «… la possibilité de corriger les déséquilibres de leurs balances des paiements sans recourir à des mesures préjudiciables à la prospérité nationale ou internationale». C'est, foncièrement, ce que nous avons fait avec le gouvernement argentin dans le sillage de la crise mexicaine à la fin de 1994. Je saisis cette occasion pour rendre hommage ici au ministre qui a été le premier en Amérique latine à me suggérer de but en blanc — dès que la crise a éclaté, en fait — de conjuguer nos efforts pour apporter une réponse à une question qui paraît aujourd'hui aller de soi: que faire pour que cette crise soit une nouvelle chance?

Il n'en demeure pas moins que mieux vaut prévenir que guérir. Ainsi, le FMI a pris un certain nombre de mesures afin de renforcer la surveillance qu'il exerce sur la politique économique des États membres, de façon à ce que les problèmes qui se font jour puissent être détectés et résolus avant de dégénérer en véritables crises. C'est dans ce contexte nous nous efforçons d'entretenir un dialogue plus suivi et plus approfondi avec chaque État membre. Nous veillons aussi à accorder plus d'attention à la solidité du système bancaire, à la pérennité des flux financiers, aux pays à risque et à ceux où les tensions du marché financier risquent d'avoir un effet de contagion.

Parallèlement, nous avons précisé les procédures qui doivent permettre au FMI de réagir rapidement afin de donner confiance aux États membres et au système monétaire international, ainsi que le lui enjoint son mandat. Comme notre Conseil d'administration l'a expliqué, le recours à ces procédures doit se limiter aux seules circonstances véritablement exceptionnelles. Lorsqu'il se justifie, notre appui doit être décisif, tout en restant conditionnel et en conservant sa vocation de catalyse. Il convient aussi de veiller à ce que la possibilité de bénéficier de l'appui du FMI n'apparaisse pas comme une garantie contre le risque de défaillance des emprunteurs souverains.

La crise mexicaine nous a également amenés à conclure que, dans une économie mondialisée où des flux de capitaux considérables circulent entre les pays, il y a une prime à la transparence. Les marchés internationaux de capitaux fonctionnent plus harmonieusement lorsqu'ils disposent, à intervalles réguliers, de données fiables et actuelles sur les résultats économiques des pays participants. C'est la raison pour laquelle le FMI a mis au point des normes destinées à aider les États membres à diffuser leurs données économiques et financières, de manière à ce que les marchés soient mieux informés et, partant, moins vulnérables à d'éventuelles surprises. Il s'agit d'un système à deux niveaux puisqu'il prévoit une norme minimale applicable à tous les États membres et une norme spéciale de diffusion des données, plus exigeante et destinée surtout aux pays qui envisagent de faire appel aux marchés internationaux de capitaux. Les données disponibles en Argentine, leur qualité et leur comparabilité se sont très sensiblement améliorées au cours des dernières années, et nous avons bon espoir que votre pays rejoindra ceux qui ont d'ores et déjà accepté de se conformer à la norme la plus exigeante.

Enfin, l'expérience mexicaine a démontré que le FMI doit disposer de ressources financières suffisantes pour continuer à remplir sa mission dans une économie mondialisée aux réactions parfois imprévisibles. C'est une chance, ne l'oublions pas, que nous ayons été dans une telle situation de liquidité en janvier 1995!

Désormais, d'autres pays que le Mexique utilisent massivement les ressources du FMI: je pense à la Russie, mais aussi à l'Argentine. Et cela se traduit par une diminution de notre liquidité. Aussi avons-nous pris des mesures pour renforcer nos ressources. Des travaux ont été engagés à cet effet dans le cadre de la Onzième révision générale des quotes-parts. Elle restera notre première priorité, car les quotes-parts sont la principale base de financement des prêts du FMI, et nous envisageons leur relèvement substantiel — leur doublement, j'espère! En outre, comme vous le savez, le Groupe des Dix ainsi que d'autres pays dotés d'une capacité financière suffisante pour appuyer le système monétaire international mettent en place des accords de financement parallèles destinés à compléter les accords en vigueur en vue de doubler les lignes de crédit auxquelles le FMI a accès à l'heure actuelle dans le cadre de ce mécanisme. Cela devrait nous permettre de compter sur un total d'environ 50 milliards de dollars pour faire face à de telles situations. J'ajoute encore que nous nous employons aussi à mobiliser les ressources nécessaires pour la facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR), dans le but de permettre au FMI de continuer à aider les États membres les plus démunis à des conditions appropriées, c'està-dire par des prêts sans intérêts. L'Argentine a contribué à la FASR par le passé, montrant ainsi qu'elle considère la solidarité avec les plus pauvres comme une responsabilité universelle. Nous espérons qu'elle continuera à le faire à l'avenir.

Les dix-huit mois qui se sont écoulés depuis le déclenchement de la crise mexicaine ont été difficiles. Pour le Mexique, bien sûr, mais aussi pour nombre d'autres pays, et pour le FMI avec eux. Mais, si nous tournons nos regards vers l'avenir, nous voyons que les perspectives d'une véritable reprise sont bonnes, tant en Argentine que dans la région. Elles le sont grâce à la stabilisation macroéconomique, aux réformes structurelles et aux améliorations apportées à la gestion des affaires publiques en Argentine au début des années 90, et à la politique économique qu'elle continue de mener aujourd'hui. Dans un monde agité de si violents soubresauts, nous avons un devoir commun: persévérer dans l'effort et garder confiance dans votre avenir et dans celui de votre pays!

Allocution de M. Camdessus devant l'Académie des sciences économiques, à Buenos Aires, le 27 mai 1996.

Fonds monétaire international, Rapport annuel 1994.

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